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21/01/2022 les-crises.fr  13 min #200929

Noam Chomsky : Fascisme américain, Lutte des classes et Urgence climatique

Noam Chomsky prévient que le Parti républicain « marche » vers la destruction du monde en ignorant l'urgence climatique tout en embrassant le proto-fascisme chez lui. Chomsky parle de l'insurrection du 6 janvier, de la façon dont le néolibéralisme est une forme de lutte des classes et de la façon dont les plans climatiques du président Biden ne sont pas à la hauteur des besoins.

Source :  Democracy Now, Noam Chomsky
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

democracynow.org

Amy Goodman : Noam, vous avez qualifié le Parti républicain d'organisation la plus dangereuse de l'histoire de l'humanité. Vous avez également qualifié les dirigeants politiques de gang de sadiques. Je me demandais si vous pouviez développer ce point. Mais aussi, au cours de vos 93 années d'existence, avez-vous déjà vu une telle tendance anti-science, anti-faits dans ce pays ? Et puis, si vous pouviez parler de la façon dont elle est liée à d'autres mouvements de ce type dans le monde et comment il faut la traiter ?

Noam Chomsky : Eh bien, c'est un fait qu'il existe depuis longtemps un sentiment anti-science dans des régions importantes des États-Unis. C'est le pays qui a connu le procès Scopes. Il y a aux États-Unis une puissance inhabituelle de l'extrémisme évangélique, anti-science.

Mais en tant que mouvement politique, il n'y a rien eu de semblable à ce qu'il est dans la période contemporaine. Le Parti républicain, sous Trump, et ses sbires - il possède pratiquement le parti - ont été les premiers à essayer de détruire les perspectives de vie humaine organisée sur Terre, non seulement en se retirant unilatéralement de l'accord de Paris, mais en agissant avec enthousiasme pour maximiser l'utilisation des combustibles fossiles, pour démanteler les systèmes qui ont quelque peu atténué leurs effets, en niant ce qui se passe, en atteignant un nombre énorme de fidèles presque adorateurs, en partie grâce à leur système médiatique, et d'autres façons.

Lorsque les États-Unis sont le pays le plus puissant et le plus important de l'histoire du monde, lorsqu'ils foncent vers le précipice, cela a un impact sur les autres. Les autres choses qui se passent sont déjà assez mauvaises, mais avec les États-Unis en tête et en marche vers la destruction, l'avenir est très sombre. Et il est de notre responsabilité de le contrôler, d'y mettre fin, de ramener le pays à la raison - je n'aime même pas dire « retour » - de le ramener à la raison sur ces questions, avant qu'il ne soit trop tard.

Nermeen Shaikh : Et, Professeur Chomsky, vous avez mis en garde contre la menace sérieuse d'une résurgence de la droite proto-fasciste ici aux États-Unis et vous vous êtes prononcé - vous vous êtes prononcé contre le virage général à droite de l'éventail politique aux États-Unis. Pouvez-vous expliquer ce que vous pensez être à l'origine de cela, et si vous voyez des perspectives dans un avenir proche pour son renversement ?

Noam Chomsky : Eh bien, nous avons subi un assaut depuis 40 à 45 ans contre la population générale dans le cadre de ce que l'on appelle le néolibéralisme. Et cela a eu un impact très sérieux. Il y a même des mesures de cet impact. Ainsi, la RAND Corporation, très respectable, a récemment réalisé une étude sur ce qu'elle appelle poliment le transfert de richesse des 90 % inférieurs de la population - c'est-à-dire la classe ouvrière et la classe moyenne - vers les très riches au cours des 40 dernières années.

Leur estimation est de l'ordre de 50 000 milliards de dollars. Ils appellent cela un transfert de richesse. Nous devrions l'appeler un vol. Il y en a beaucoup d'autres comme ça, qui continuent d'être exposés. Les Pandora Papers qui ont été publiés en ont révélé un autre aspect. Ce n'est pas de la petite monnaie. Les salaires des PDG, les salaires des dirigeants sont montés en flèche. Une grande partie, probablement la majorité, de la population survit essentiellement de salaire en salaire, avec très peu de réserves. S'ils ont un problème de santé ou autre, ils ont de gros problèmes, surtout avec le manque de soutien social dans le pays.

Même les mesures basiques qui existent partout sont très difficiles à mettre en œuvre dans ce pays. Nous le voyons au Congrès en ce moment, des mesures comme le congé de maternité, qui existe partout. Je pense qu'il y a quelques îles du Pacifique qui rejoignent les États-Unis en n'ayant pas de congé de maternité payé. Allez dans le deuxième plus grand pays de l'hémisphère, qui n'est pas vraiment un lieu d'énormes progrès, le Brésil, les femmes ont un congé de maternité payé garanti de quatre mois, qui peut être prolongé de deux mois, payé par le système de sécurité sociale. Aux États-Unis, vous ne pouvez pas obtenir un seul jour.

Et c'est en train de se faire - c'est en ce moment même au Congrès. Le Parti républicain s'oppose à 100% à cette mesure et à d'autres, y compris certaines mesures faibles mais au moins existantes pour atténuer la crise climatique. Opposition 100% républicaine, rejointe par quelques Démocrates : le baron du charbon de Virginie-Occidentale, Joe Manchin, le principal bénéficiaire au Congrès du financement des combustibles fossiles, traînant les pieds sur tout, rejoignant l'opposition 100% républicaine, Kyrsten Sinema de mon État, énorme bénéficiaire de Big Pharma, d'autres financements d'entreprises, traînent également des pieds.

Même les choses les plus simples, comme ce que j'ai mentionné, sont très difficiles à faire passer dans un pays qui a été empoisonné par la propagande de droite, par le pouvoir des entreprises. Cela remonte à loin, mais s'est énormément développé au cours des 40 dernières années.

Si vous cherchez « néolibéralisme » dans le dictionnaire, vous trouvez des platitudes sur la foi dans le marché, la confiance dans le marché, l'équité - tout le monde a droit à un traitement équitable, etc. Si vous regardez la réalité, le néolibéralisme se traduit par une âpre guerre des classes. C'est sa signification, partout où vous regardez, dans toutes ses composantes. La RAND, le vol de 50 000 milliards de dollars n'en est qu'un signe.

Lorsque Reagan et son associée Margaret Thatcher, de l'autre côté de l'Atlantique, sont arrivés au pouvoir, leurs premières actions ont été d'attaquer et de saper, de saper sévèrement, le mouvement ouvrier. Si vous voulez avoir un projet sensé, si vous voulez mener une grande guerre de classe en attaquant les travailleurs de la classe moyenne, vous avez intérêt à détruire leurs moyens d'autoprotection. Et le grand - le moyen majeur sont les syndicats. C

'est la façon dont les pauvres, les travailleurs peuvent s'organiser pour développer des idées, pour développer des programmes, pour agir avec l'aide mutuelle et la solidarité pour atteindre leurs objectifs. Il faut donc les détruire. Et c'était la principale cible des attaques depuis le début, ainsi que de nombreuses autres. Ce qui nous reste, c'est une société de personnes atomisées, en colère, pleines de ressentiment, manquant d'organisation, confrontée à un pouvoir privé concentré, qui travaille très dur pour poursuivre l'âpre guerre des classes qui a conduit à la situation désastreuse actuelle.

Amy Goodman  : Je veux vous demander comment le 6 janvier se déroula, comment vous le voyez. Pensez-vous que ce n'est pas tant la naissance que la continuation d'un mouvement proto-fasciste ? Vous êtes en Arizona, les recomptages de voix se succèdent, remettant en cause les votes démocrates dans tout le pays. Où voyez-vous les États-Unis aller ? Et voyez-vous le président Trump redevenir président ?

Noam Chomsky : C'est très possible. La stratégie républicaine, que j'ai décrite, a été couronnée de succès : faire autant de dégâts que possible au pays, rejeter la faute sur les Démocrates, développer toutes sortes d'histoires fantaisistes sur les choses hideuses que les communistes, les Démocrates, font à vos enfants, à la société, dans un pays qui est soumis à l'effondrement social, à l'atomisation, à l'absence de capacité organisée à répondre par des idées et des actions qui peuvent réussir. Et nous le voyons en ce moment même. Donc, oui, il est très possible que le parti négationniste revienne au pouvoir, que Trump soit de retour, ou quelqu'un comme lui, et alors nous serons simplement en train de courir vers le précipice.

En ce qui concerne le fascisme, certains analystes, très astucieux et bien informés, affirment que nous nous dirigeons vers un véritable fascisme. Mon sentiment personnel est que je préférerais parler d'une sorte de proto-fascisme, où de nombreux symptômes du fascisme sont assez apparents - le recours à la violence, la conviction que la violence est nécessaire. Une grande partie du Parti républicain, peut-être 30 ou 40 %, affirme que la violence peut être nécessaire pour sauver notre pays de ceux qui essaient de le détruire, les méchants Démocrates qui font toutes ces choses hideuses qu'on leur raconte. Et nous le voyons dans les milices armées.

Le 6 janvier en était un exemple - ce sont des gens issus essentiellement de la petite bourgeoisie, des milieux moyennement aisés de l'Amérique moyenne, et non pas - il y avait quelques mecs venant de milices parmi eux, des gens qui croient vraiment qu'il est nécessaire de faire un coup d'État pour sauver le pays. En fait, il ont essayé de faire un mauvais coup pour saper un gouvernement élu - c'est ce qu'on appelle un coup d'État - et ils s'en sont malheureusement approchés à deux doigts près. Heureusement - et c'est ce qui est en train de se passer - le Parti républicain est en train de prendre des mesures extrêmement complexes pour essayer de s'assurer que la prochaine fois, cela marchera.

Remarquez qu'ils traitent les activistes du coup d'état du 6 janvier comme des héros : « Ils essayaient de sauver l'Amérique. » Ce sont des signes d'effondrement social massif, qui se manifestent concrètement par le fait que les gens n'ont littéralement pas assez de réserves financières pour se sortir d'une crise. Et, bien sûr, c'est bien pire quand vous allez dans des communautés vraiment défavorisées. Par exemple, la richesse des ménages chez les Noirs est presque nulle. Ils ont de graves problèmes. Tout cela dans le pays le plus riche, le plus puissant du monde, dans l'histoire du monde, avec d'énormes avantages, inégalés, pourrait facilement ouvrir la voie à un avenir bien meilleur.

Et ce n'est pas un rêve utopique. Revenons à la Dépression. Il se trouve que c'est mon enfance, je m'en souviens bien. Crise sévère, pauvreté, souffrance bien pire qu'aujourd'hui, mais une période pleine d'espoir. Ma propre famille, sans emploi, d'abord immigrée, de la classe ouvrière, vivait dans l'espoir. Ils avaient les syndicats. Mes tantes, couturières au chômage, avaient l'Union internationale des travailleurs de l'habillement pour dames, des activités culturelles, l'entraide.

On pouvait prendre une semaine de vacances. Un espoir pour l'avenir, des actions syndicales militantes, d'autres actions politiques, une administration sympathique ont ouvert la voie à la social-démocratie, inspirant ce qui s'est passé en Europe après la guerre. Pendant ce temps, l'Europe se dirigeait vers le fascisme, littéralement, un fascisme hideux. Les États-Unis, sous ces pressions, sont passés à la social-démocratie.

Aujourd'hui, avec une ironie suprême et amère, nous assistons à quelque chose comme l'inverse : les États-Unis se dirigent vers une forme de fascisme ; l'Europe s'accroche à peine à une social-démocratie fonctionnelle, elle a beaucoup de problèmes, mais au moins elle s'y accroche - presque l'inverse de ce qui s'est passé dans le passé. Et nous pouvons certainement revenir non seulement aux années 30, mais à quelque chose de bien meilleur que cela.

Nermeen Shaikh : Professeur Chomsky, pourriez-vous - vous avez parlé, bien sûr, du Parti républicain. Pourriez-vous également faire une évaluation de l'administration Biden jusqu'à présent ? Vous avez parlé tout à l'heure de la crise climatique. Au début de cette année, le GIEC, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, a publié son rapport, après une décennie, que le secrétaire général des Nations unies a qualifié de « code rouge pour l'humanité ». Et quelques jours après, comme vous l'avez mentionné, Biden a appelé l'OPEP à commencer à augmenter la production de pétrole. Alors, si vous pouviez commenter cela, les politiques de Biden sur le climat, mais aussi sur d'autres questions ?

Noam Chomsky : C'est une histoire mitigée. Ses programmes nationaux sont, franchement, considérablement meilleurs que ce que j'avais prévu. Mais ils sont en train d'être - ils ont déjà été fortement réduits. Le projet de loi Build Back Better [stratégie visant à réduire les risques encourus par les populations des nations et des communautés à la suite de catastrophes et de chocs futurs, NdT] qui fait actuellement l'objet d'un débat et qui, sans d'énormes pressions publiques, a peu de chances d'être adopté, est une version fortement réduite de ce qu'a d'abord produit Bernie Sanders, que Biden a plus ou moins accepté et quelque peu réduit, et qui est maintenant réduit beaucoup plus fortement, et qui pourrait même ne pas être adopté dans sa forme réduite.

Comme je l'ai dit, les Républicains s'opposent à 100 % à l'idée de permettre ce que leurs propres électeurs approuvent très largement, et de gérer le système de propagande de manière à ce que leurs électeurs n'en sachent rien. Des résultats remarquables apparaissent dans les sondages sur le projet de loi « Build Back Better ». Si vous interrogez les gens sur ses dispositions particulières, vous obtenez un fort soutien.

Si vous les interrogez sur le projet de loi, les sentiments sont mitigés, souvent l'opposition, car ils ont l'impression que le projet de loi, qui contient les dispositions qu'ils souhaitent, risque de leur nuire. De plus, il s'avère qu'ils ne savent pas ce que contient le projet de loi. Ils ne savent pas qu'il contient les dispositions qu'ils approuvent. Tout ceci est une campagne d'endoctrinement massive et réussie, du genre qui aurait impressionné Goebbels. Et la seule façon de la surmonter, encore une fois, c'est par un activisme constant et dévoué.

Prenez le programme climatique. Le programme climatique de Biden n'était pas ce qu'il fallait, mais il était meilleur que tout ce qui l'a précédé. Et il n'est pas venu d'en haut. C'était le résultat d'un important travail d'activistes. De jeunes militants [inaudible] en sont arrivés à occuper les bureaux des sénateurs du Congrès, le bureau de Nancy Pelosi. D'ordinaire, ils seraient mis à la porte par la police du Capitole. Cette fois, ils ont obtenu le soutien d'Ocasio-Cortez, qui les a rejoints, a rendu impossible à la police de les mettre dehors, a obtenu un soutien supplémentaire, comme je l'ai mentionné, de Ed Markey.

Bientôt, ils ont pu faire pression sur Biden pour qu'il développe, qu'il accepte un programme climatique qui était une grande amélioration par rapport à tout ce qui l'avait précédé - en fait, même selon les normes mondiales, l'un des meilleurs. Eh bien, la direction du Parti démocrate n'a pas apprécié, n'en a pas voulu. Ils l'ont en fait retiré de leur page web avant l'élection et ont essayé de le bloquer. Et il a été réduit par eux et par la solide opposition républicaine qui exige que nous allions aussi vite que possible vers le désastre. Et bien, c'est maintenant fortement réduit.

Vous allez à Glasgow. [pour la COP, NdT] Beaucoup de belles paroles, y compris du Président Biden. Regardez ce qui se passe dans le monde en dehors des salles de Glasgow. Une image différente. Biden est rentré de Glasgow et a ouvert à la location la plus grande concession de l'histoire des États-Unis de champs pétrolifères pour l'exploitation par les sociétés énergétiques. Sa défense est que ses efforts pour l'arrêter ont été bloqués par une décision de justice temporaire, donc il n'avait pas le choix.

En fait, il y avait des choix. Il y avait d'autres options. Mais le message qu'il envoie, brutal et clair, est que les institutions de la société, l'institution fédérale, le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif, le pouvoir judiciaire, ces institutions sont incapables de reconnaître la gravité des crises auxquelles nous sommes confrontés, et sont engagées dans une voie qui mène à quelque chose comme le suicide des espèces.

La seule force qui peut contrer cela était effectivement présente à Glasgow. Il y avait deux événements à Glasgow. Il y avait les discussions agréables mais un verbiage vide de sens à l'intérieur des salles. Il y a eu les dizaines de milliers de manifestants à l'extérieur des bâtiments, des jeunes pour la plupart, demandant des mesures, de vraies mesures, pour permettre à une société décente et viable de se développer, et non d'être détruite. Ce sont les deux événements de Glasgow. La question de savoir lequel des deux prévaudra déterminera notre avenir. Va-t-il se diriger vers un désastre ou vers un monde meilleur, plus vivable ? Les deux sont possibles. Le choix est entre nos mains.

Source :  Democracy Now, Noam Chomsky, 30-12-2021
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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