29/11/2025 chroniquepalestine.com  4min #297580

Gaza : la Léningrad d'un siècle brisé


Il est estimé que plus d'un million de civils sont morts à cause du siège de la ville de Léningrad par les troupes nazies, et la plupart de faim. Des familles entières ont péri, laissant derrière elles des corps gelés dans les rues, qui n'ont pas été récupérés en raison du nombre considérable de morts. Pourtant, même face à de telles pertes, les habitants de Leningrad ont tenu bon. Après des années de combats, l'Armée rouge finit par briser les lignes nazies en janvier 1944 lors de l'offensive Leningrad-Novgorod. Les troupes soviétiques repoussèrent les Allemands de près de 100 kilomètres, mettant fin au blocus après 872 jours - Illustration : alonereaders.com

Par  Sarra Brahmi

J'imagine le tunnel comme un front silencieux : un corridor où même le temps ne circule plus. J'imagine un jeune homme, le visage creusé par le manque, tenant entre ses doigts un livret écorné peut-être un Coran, peut-être un carnet où il consigne des idées de liberté qu'aucun mur ne peut confisquer.

En haut, le monde continue. On est à Gaza, on apprend à respirer autrement.

On dit que vingt d'entre eux sont montés vers leur Créateur, et que neuf autres, affamés au point d'être forcés à remonter vers la surface, ont été capturés. On dit que l'armée d'occupation leur a offert une reddition propre, quelques semaines de prison, puis un retour vers un territoire en ruines. On dit... et cette fois, ce qu'on dit n'est pas rumeur : c'est une vérité nue, dure, impossible à adoucir.

Je connais bien ce que raconte le verset du Coran : « L'homme a été créé faible. »
Je sais que la faim réduit les corps les plus solides et brise les volontés les plus tenaces.
Et pourtant malgré cette vérité indiscutable eux n'ont pas rompu.

Je ne sais pas combien de temps ces combattants ont tenu sous la terre... un an, deux ans, six mois ? Mais je sais qu'un ennemi bien plus vaste que les bombardements a déjà vaincu des géants : la faim a brisé Léningrad, cette ville entière qui a résisté 900 jours sous un siège suffocant. Là-bas, les rues gelées étaient des charniers, les familles mouraient debout, et la puissance militaire des grandes nations vacillait avant que les êtres humains ne cèdent.
Je sais que la faim plie le métal, incline les villes, et réduit les empires mais à Gaza, elle n'a pas plié ceux qui creusaient leur survie dans le sable.

Et lorsqu'on regarde de près sans slogans, sans grandiloquence, impossible de ne pas voir que ce qui animait les habitants de Léningrad lorsqu'ils refusaient de céder à la bête fasciste est le même souffle obstiné qui anime les résistants de Gaza.
Une énergie têtue, organique, presque matérielle, celle qui naît quand un peuple refuse de disparaître.
Une énergie que certains reconnaissent instinctivement, parce qu'elle traverse les siècles comme un fil rouge.

Je sais que les combattants entraînés, eux aussi, s'effondrent.
Mais ceux-là ont tenu.
Ils sont l'exception dans un monde saturé d'humiliation, de vitrines brisées, d'accords sales vendus comme des victoires diplomatiques.
Ils ont tenu là où les grandes armées ont chuté.
Ils ont fait ce que font toujours les peuples opprimés lorsqu'ils refusent de disparaître : rester debout, même sous la terre.

Il leur aurait été si simple de se fracturer entre eux, de trahir un frère, de se rallier à l'ennemi pour sauver leur peau.
Ils auraient pu se glisser hors de la guerre, proprement, silencieusement.
Ils ne l'ont pas fait.
La reddition n'a jamais été une option.

Alors, après tout cela, quelle main sale, quelle bouche servile pourrait encore oser salir leur image ?

Là-haut, les empires se disputent des cartes. En bas, ce sont toujours les mêmes - les anonymes - qui rappellent au monde que la résistance commence là où la peur s'arrête.

Auteur :  Sarra Brahmi

* Sarra Brahmi est journaliste et traductrice. Ses comptes  Instagram et  Facebook.

28 novembre 2025 - Transmis par l'auteure.

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