24/05/2026 linvestigateurafricain.tg  5min #314851

Le séisme politique à Dakar, ou la fin du mythique tandem « Diomaye-Sonko »

Komla YAWO

Le Sénégal vient de basculer dans une zone de turbulences politiques inédite. Vendredi soir, par un décret laconique lu à la télévision nationale par le secrétaire général de la présidence, Oumar Samba Ba, le président  Bassirou Diomaye Faye a mis fin aux fonctions de son Premier ministre Ousmane Sonko.

Par un effet de cascade constitutionnelle, c'est l'ensemble du gouvernement (ministres et secrétaires d'État) qui a été limogé. Si l'équipe sortante est chargée d'expédier les affaires courantes, ce coup de balai pose une question cruciale : comment le duo le plus fusionnel de l'histoire politique récente du pays en est-il arrivé à la rupture ?

Ce qui a déclenché la rupture; du tandem au duel

Pour comprendre ce séisme, il faut se rappeler le slogan de leur campagne victorieuse d'avril 2024 : "Diomaye Moy Sonko" ("Diomaye c'est Sonko", en wolof). Empêché de se présenter à cause d'une condamnation politique sous l'ère Macky Sall, Ousmane Sonko avait adoubé son fidèle lieutenant, Bassirou Diomaye Faye, pour porter le  projet du PASTEF.

Mais l'exercice du pouvoir a rapidement confronté le romantisme militant à la dure réalité de la Constitution sénégalaise, qui consacre un régime hyper-présidentiel.

La goutte d'eau : l'ombrage et la "personnalisation"

La coexistence entre un président institutionnellement tout-puissant mais plus discret, et un Premier ministre charismatique, tribun hors pair et perçu par les militants comme le véritable "cerveau" du projet, est devenue intenable.

La rupture s'est accélérée début mai, lorsque le chef de l'État est sorti de sa réserve pour critiquer publiquement la "personnalisation excessive" de son Premier ministre au sein du parti au pouvoir. La goutte d'eau qui a fait déborder le vase réside dans cette lutte d'influence interne pour le leadership de l'appareil d'État et du parti. Le président Faye a voulu siffler la fin de la recréation en rappelant brutalement qui tenait les rênes de l'exécutif :

"Tant qu'il reste Premier ministre, c'est parce qu'il bénéficie de ma confiance. Quand ce ne sera plus le cas, il y aura un nouveau Premier ministre", avertissait le président Faye quelques semaines plus tôt. L'acte a désormais suivi la parole.

Bilan de l'ère Sonko; de l'espoir à la paralysie

Le bilan d'Ousmane Sonko à la Primature reste profondément contrasté, marqué par les limites de la rhétorique face à la gestion publique. Parlant de de ce qu'on peut appeler par des succès d'estime, Sonko a incarné une posture souverainiste et panafricaniste forte, engageant des audits sur les contrats miniers et pétroliers et prônant une rupture avec les anciennes pratiques de gouvernance. Il est resté l'idole d'une jeunesse sénégalaise désabusée qui voit toujours en lui un héros anti-système.

En ce qui concerne les blocages institutionnels, sa gouvernance a été jalonnée de tensions permanentes, non seulement avec les institutions mais aussi avec l'administration. Son style abrasif de chef de parti, transposé au sommet de l'État, a fini par crisper l'appareil d'exécution et ralentir les réformes économiques promises, ouvrant la voie à une guerre des tranchées larvée avec la présidence.

Quel avenir pour le Sénégal et pour le tandem ?

Le mythique tandem Faye-Sonko a reçu un coup fatal. C'est le divorce consommé entre le théoricien idéologique et celui qui possède la signature légale du pouvoir. Face à ce vide institutionnel, l'avenir politique du Sénégal se dessine désormais à travers trois grands scénarios aux risques considérables.

Tout d'abord, pour calmer le jeu et rassurer les marchés financiers ainsi que l'administration publique, le président Faye pourrait faire le choix de la technocratie en nommant un Premier ministre au profil hautement technique et moins clivant.

Cependant, cette transition ne se fera pas sans secousses internes : le PASTEF, parti au pouvoir, se retrouve aujourd'hui au bord de l'implosion, tiraillé entre les "Diomayistes", partisans de la légitimité d'État, et les "Sonkoistes", cette base militante viscéralement fidèle à son leader historique. Enfin, l'hypothèse d'un retour d'Ousmane Sonko dans l'arène de la contestation de rue reste entière.

Libéré des contraintes pesantes de la gestion gouvernementale, l'ex-Premier ministre a d'ailleurs réagi dès vendredi soir par un "Alhamdoulillah" (Dieu soit loué) laconique, affirmant dormir le cœur léger. Un message subliminal qui laisse entendre qu'il pourrait très rapidement réactiver son statut de principal opposant du pays, mais cette fois-ci, face à son propre poulain d'autrefois.

Pour l'heure, aucun nouveau ministre n'a été nommé. Le Sénégal entre dans une phase d'incertitude totale. Si Bassirou Diomaye Faye a prouvé qu'il était le seul maître à bord du navire de l'État, il va devoir naviguer sans le puissant moteur populaire que représentait Sonko. À l'approche des prochaines échéances, la stabilité politique du pays, souvent citée en exemple en Afrique de l'Ouest, s'apprête à passer son test le plus difficile.

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