24/05/2026 reseauinternational.net  14min #314896

La Chine, antidote au « choc des civilisations »

par Bruno Guigue

Servie à toutes les sauces idéologiques depuis trente ans, la théorie de Samuel Huntington sur le "choc des civilisations" est un véritable chef d'œuvre du prêt-à-penser. Les obsédés de la lutte pour "nos valeurs", les vestales du feu sacré de l'Occident, les pessimistes qui pronostiquent la guerre généralisée, ou plus simplement les cyniques empressés de jeter le masque universaliste pour justifier la loi du plus fort : tout le monde y trouve son compte. Battant en brèche la représentation irénique d'un monde pacifié, elle fait partie de ces théories retentissantes qui semblent résumer la signification d'une époque, alors qu'elles en traduisent surtout l'idéologie dominante.

Exposée par l'universitaire américain Samuel Huntington dans un article paru en 1993, puis dans un ouvrage du même nom en 1996, cette théorie fait du conflit international une conséquence directe de la diversité des civilisations :

"Mon hypothèse est que la source fondamentale des conflits dans ce nouveau monde ne sera pas principalement idéologique ou principalement économique. Les grandes divisions entre l'humanité et la source dominante des conflits seront culturelles. Les États-nations resteront les acteurs les plus puissants dans les affaires mondiales, mais les principaux conflits de la politique mondiale se produiront entre les nations et les groupes de civilisations différentes. Le choc des civilisations dominera la politique mondiale. Les lignes de fracture entre les civilisations seront les lignes de bataille de l'avenir".

Plus précisément, la théorie de Huntington repose sur la description d'un monde qui serait divisé en "huit civilisations" : occidentale, slave-orthodoxe, islamique, africaine, hindoue, confucéenne, japonaise et latino-américaine. Bien entendu, chacune de ces civilisations se définirait par des éléments objectifs, comme la langue, l'histoire, la religion, mais aussi par des éléments subjectifs qui relèvent de l'auto-identification. En résumé, la civilisation est "le niveau le plus haut d'identité culturelle dont les humains ont besoin pour se distinguer".

Or l'existence même de civilisations différentes, selon l'auteur, créerait les conditions d'une conflictualité irréductible sur la scène internationale. Autrement dit, un conflit risque d'autant plus de dégénérer en crise majeure qu'il met aux prises des États appartenant à des civilisations différentes.

Dans ce tableau d'ensemble, toutefois, Huntington opère des distinctions qui reposent selon lui sur des éléments empiriques. Et la première de ces distinctions, c'est le caractère central de l'opposition entre la civilisation occidentale et les autres civilisations : qu'on le veuille ou non, cet antagonisme serait au centre des conflits internationaux qui traversent le monde contemporain. Car les autres civilisations réagiraient à "l'occidentalisation du monde" en se repliant sur leur identité, et cette opposition entre l'Occident et les autres civilisations, entre the West et the Rest, serait le facteur prédominant des conflits contemporains.

En affirmant la nature conflictuelle de la scène internationale, Huntington se fait fort d'adopter une perspective réaliste. Remplaçant les acteurs étatiques traditionnels par les blocs civilisationnels, il insiste sur le caractère insoluble des conflits actuels d'une façon d'autant plus pertinente, à ses yeux, que les civilisations sont caractérisées par leur longévité historique. Son principal argument pourrait donc se résumer de la sorte : quoi de plus tenace que des antagonismes ancestraux nourris par l'incommunicabilité des valeurs ?

Un objectif politique : justifier le réarmement occidental

En dépit de ses prétentions "réalistes", cette théorie servait surtout un objectif politique : il s'agissait de fournir une description désenchantée de l'après-Guerre froide qui justifie le réarmement occidental. Le monde qui émerge à la suite de la chute de l'URSS, en effet, sera-t-il plus pacifique ? En répondant par la négative, Samuel Huntington entend réfuter la théorie de la "Fin de l'histoire" par laquelle Francis Fukuyama, en 1992, postulait la victoire de la démocratie libérale et la fin des affrontements du passé. Dissipant cette illusion mortifère, Samuel Huntington prévoit au contraire un réveil identitaire d'ampleur mondiale qui nourrira les affrontements à venir.

L'inconvénient de cette théorie "réaliste", c'est qu'elle prend des libertés avec le monde réel. Le moins qu'on puisse dire est que Samuel Huntington fournit une définition fluctuante de ce qu'il appelle "l'identité de civilisation", hâtivement réduite, sous sa plume, à un facteur religieux saisi hors de toute perspective historique, comme une entité désincarnée planant au-dessus des vicissitudes humaines. Et, comme par hasard, parmi les "interactions entre sept ou huit grandes civilisations", c'est le conflit présumé opposant deux d'entre elles, "l'Islam" et "l'Occident", qui retient surtout son attention.

Comme le souligne l'un de ses critiques les plus avisés, Edward Saïd, "Huntington n'a pas consacré beaucoup de temps à la dynamique interne et à la pluralité de chaque civilisation. Non, l'Occident est l'Occident, et l'Islam l'Islam". Armé d'une théorie essentialiste et réductrice, il veut "faire des civilisations ce qu'elles ne sont pas : des entités fermées et scellées qui ont été purgées de la myriade de courants et de contre-courants qui animent l'histoire humaine, et qui, au fil des siècles, ont permis à cette histoire non seulement de contenir des guerres de religion et de conquête impériale, mais aussi d'être une histoire d'échanges et de partage".

Véritable supercherie intellectuelle, le discours dominant a fait fond de cette théorie, par exemple, pour expliquer les attentats du 11 septembre 2001, alors même que l'analyse des enchaînements qui y ont conduit permet aisément d'en montrer toute l'inanité : quel rapport entre la "civilisation islamique" et un massacre imputé par Washington lui-même à une organisation terroriste créée sous les auspices de la CIA pour combattre le communisme et sous-traitante notoire de ses basses œuvres ?

Aujourd'hui comme hier, le discours d'allure "civilisationnelle" inspiré par les thèses de Huntington obscurcit singulièrement la compréhension des faits. On ne peut résumer les conflits du monde contemporain à coup d'étiquettes abusives, de généralisations hâtives et de raccourcis trompeurs. Et comme l'écrit Edward Saïd à propos des conflits géopolitiques, "il est plus simple de faire des déclarations belliqueuses dans le but de mobiliser des passions collectives que de réfléchir, d'examiner, de démêler ce à quoi nous avons affaire en réalité, l'interconnexion d'innombrables vies, la nôtre comme la leur". 1

La théorie de Huntington à l'épreuve de la Chine

Ce qui est très intéressant, en revanche, c'est de confronter cette théorie, encore très présente dans la vision occidentale du monde, avec la conception chinoise de la vie internationale. Je citerai pour commencer la déclaration d'un historien chinois très connu : "Les civilisations ne sont pas des musées, ce sont des conversations", affirme le professeur Wang Gongwu. Car les civilisations ne sont pas des entités monolithiques et séparées, mais "des forces fluides et sans frontières". Rejetant l'idée de frontières culturelles fixes, l'historien ajoute : "La civilisation n'a pas de frontières. Les cultures peuvent se compléter et évoluer. L'idée de civilisation est ouverte, universelle et offre de nouvelles perspectives à toute l'humanité". 2

Pays de très vieille civilisation où se rassemble le cinquième de l'humanité, quel rapport la Chine entretient-elle avec la diversité des civilisations ? Forte de son histoire singulière et de sa culture ancestrale, peut-elle promouvoir un nouvel universalisme ? Lorsque le parti communiste entend "œuvrer au bonheur du peuple chinois et au renouveau de la nation chinoise, brillante civilisation cinq fois millénaire", la convocation d'un tel héritage est-elle compatible avec l'adhésion aux valeurs communes de l'humanité ?

La singularité effective - et revendiquée par les Chinois - de leur propre civilisation, en effet, ne signifie pas qu'elle entend exporter son modèle. Si elle a quelque chose à dire sur les valeurs universelles, elle ne prétend nullement imposer son interprétation singulière aux autres nations. C'est pourquoi, sur la scène internationale, la sagesse chinoise exerce un effet pacificateur.

Comme l'explique Jiang Shigong, professeur de droit à l'Université de Beijing, "la solution chinoise signifie que la Chine n'imposera pas son modèle de développement aux autres pays comme l'a fait l'Occident, mais qu'elle fournira plutôt un ensemble de principes, d'idées et de méthodes de développement, permettant aux autres pays de rechercher une voie de développement appropriée en accord avec leur propre caractère national. La sagesse de la Chine changera tranquillement le monde, car elle fera preuve de confiance en soi et de maturité politique. Alors que la culture occidentale tente d'arriver à la résolution des antagonismes en faveur de l'une des forces en présence, la culture chinoise cherche constamment à trouver l'unité dans l'antagonisme, ce qui se traduit par un pluralisme basé sur l'idée d'harmonie". 3

Qu'est-ce que l'exceptionnalisme américain, au contraire, sinon l'affirmation d'une "destinée manifeste" justifiant une hégémonie sans limite, puisqu'elle résulte de son identité supposée avec le Bien ? Aucune culture n'est plus étrangère à cette idée que la culture chinoise. Loin de prétendre à un statut exorbitant du droit commun, la Chine met en pratique le principe essentiel de sa politique extérieure : le respect de la souveraineté des autres États et la non-ingérence dans leurs affaires. Si elle est revendiquée, la singularité chinoise est une singularité parmi d'autres, et elle n'implique aucun privilège qui l'élèverait au-dessus des autres nations.

L'exceptionnalisme chinois, de ce point de vue, est le contraire de l'exceptionnalisme américain. Loin de justifier une entreprise de domination, il fonde une politique de coopération. Au lieu d'entretenir les conflits, il fait la promotion de la paix. Les Chinois ont beau éprouver depuis leur redressement national une fierté légitime, aucun destin exceptionnel ne leur assigne une mission salvatrice.

C'est pourquoi on peut retourner contre l'hégémonisme américain l'argumentaire de Samuel Huntington sur l'importance du facteur religieux dans l'identité civilisationnelle : contrairement aux États-Unis, pétris de fondamentalisme protestant et prétendument investis d'une mission divine, la Chine n'éprouve aucune pulsion messianique et ne cherche nullement à sauver le monde. Et c'est pourquoi l'universel dont elle se réclame est un véritable universel, et non un universel défini par la Chine pour le compte de l'humanité entière.

L'attachement de la Chine à la diversité des civilisations

Là où la doxa occidentale flirte avec le suprémacisme culturel, la Chine se caractérise par son attachement viscéral à la diversité des civilisations. Lors de la conférence sur le dialogue des civilisations asiatiques qui s'est déroulée à Beijing en mai 2019, Xi Jinping a déclaré : "Les civilisations n'ont pas besoin de se heurter les unes les autres. Ce qu'il faut, ce sont des yeux pour voir la beauté de l'ensemble. Nous devons conserver le dynamisme de nos civilisations et créer les conditions pour que les autres puissent s'épanouir. Ensemble, nous pourrons rendre le jardin des civilisations du monde coloré et vibrant".

La singularité chinoise ne tient-elle pas, précisément, à cet attachement à la diversité du monde ? Lorsqu'il définit à son tour "les caractéristiques de la civilisation chinoise", Chen Lai, professeur de philosophie à l'Université Tsinghua, souligne quatre différences majeures avec la civilisation occidentale : pour les Chinois, "la responsabilité passe avant la liberté, le devoir passe avant les droits, le groupe social passe avant l'individu et l'harmonie l'emporte sur le conflit" 4. C'est donc l'interprétation occidentale de l'universel qui est la source du problème, et non l'universalité des valeurs elle-même. Et s'il y a une exception chinoise, c'est bien son refus d'un universel dévoyé.

Or la Chine n'affiche pas davantage un relativisme qui se prévaudrait des spécificités nationales pour nier l'existence des valeurs universelles. Elle se réclame au contraire d'un universalisme inclusif, et non exclusif. C'est ce qu'affirme Xi Jinping dans son discours fondateur de l'Initiative mondiale de civilisation, en mars 2023 : "Nous appelons sincèrement tous les pays du monde à promouvoir les valeurs communes de toute l'humanité, telles que la paix, le développement, l'équité, la justice, la démocratie et la liberté".

Cet appel signifie aussi qu'aucune puissance ne détient le monopole de l'interprétation des valeurs universelles. Il situe l'universel dans sa véritable dimension, ouverte par principe à la diversité des cultures. Cet universalisme inclusif disqualifie toute prétention à la domination qui revêtirait le masque d'un universel dévoyé. Dans cette dialectique, l'universel ne se réalise que dans le particulier : chaque pays adhère à l'idée universelle de liberté ou de démocratie, mais il lui appartient d'en fixer les termes en toute souveraineté.

Autrement dit, aucune injonction extérieure n'est fondée à lui dicter son propre rapport à l'universel. Dans une telle perspective, l'universalité humaine est compatible avec les particularités nationales, puisque la définition même de l'universel inclut la légitimité des interprétations particulières. Tandis que l'Occident s'érige en dépositaire exclusif de l'universel et prétend universaliser sa propre particularité, l'approche chinoise fonde un véritable universalisme, pluraliste et respectueux des différences.

Ce qu'enseigne l'histoire, c'est que cette divergence entre la Chine et l'Occident tient à l'héritage colonial européen, lequel contraste de manière fondamentale avec l'héritage impérial chinois. Comme le souligne l'historien Shen Si, cette différence civilisationnelle a des origines qui remontent au XVIIIe siècle : "Lorsque les Lumières battaient leur plein en Europe, c'était aussi l'époque de l'expansion coloniale".

La civilisation occidentale étant considérée comme supérieure, on estimait que, tôt ou tard, les pays non occidentaux s'engageraient eux aussi sur la voie du "progrès". Parce qu'elle "maîtrisait les règles de l'universalité", l'Europe se voyait comme le "centre de la civilisation humaine". C'est sur cette base théorique que la vision occidentale de l'histoire a soutenu que "l'agression coloniale des pays européens en Asie, en Afrique et en Amérique latine, devait apporter la civilisation à des peuples arriérés".

Se proclamant "universelle", la civilisation occidentale répudiait "les valeurs indépendantes et les trajectoires de développement des autres civilisations". Il est vrai que les Européens ont créé "la civilisation industrielle qui a balayé le monde", établi "le système de marché, inventé divers systèmes de gouvernance et exploré la théorie socialiste qui a influencé l'humanité et a été une force importante dans le développement de la civilisation humaine".

D'où cette ambivalence de la civilisation occidentale : si elle a joué "un rôle positif irremplaçable dans le progrès moderne de la Chine", elle fut également "l'une des principales raisons de l'agression, de l'oppression et des difficultés de la Chine". 5

Dans une perspective historique plus large, Jiang Shigong distingue les "empires civilisationnels régionaux", comme la Chine, et les "empires coloniaux" à vocation mondiale fondés par les Européens. Tandis que "les premiers recherchaient le développement civilisationnel" en créant l'unité dans la diversité, les empires coloniaux ont fait du profit leur objectif principal. Les régions qu'ils ont conquises n'étaient pas des territoires à gouverner, mais des colonies destinées à fournir des matières premières, des esclaves et des marchés d'exportation.

C'est pourquoi "le régime colonial et le système esclavagiste constituaient les deux caractéristiques fondamentales des empires planétaires créés par les Européens". Les empires civilisationnels régionaux, de leur côté, ont favorisé "l'harmonie entre les ethnies", et même si cette entreprise s'est heurtée à de nombreuses difficultés, "l'ethnicité en tant que telle n'est jamais devenue un obstacle à la construction des empires".

En revanche, "tandis que les empires coloniaux ont mené leur expansion au nom de la civilisation (contre la barbarie), leurs normes civilisationnelles ont toujours contenu des éléments de racisme". C'est pourquoi "ils n'ont pas seulement échoué à promouvoir l'harmonie raciale, mais ont généré au contraire une haine raciale à l'origine de massacres sans précédent". 6

Aussi, à la lumière de cette longue expérience historique, il faut désormais dépasser l'opposition entre les civilisations et construire une communauté de destin pour l'humanité. Comme le souligne souvent Xi Jinping, la Chine et l'Europe sont les berceaux de civilisations anciennes, et elles jouissent d'une place égale dans l'histoire de la civilisation humaine. Leur relation n'est pas une relation entre le centre et la périphérie, mais une relation d'égalité et d'apprentissage mutuel.

Car la véritable sagesse des civilisations chinoise et européenne montre que non seulement les civilisations sont égales, mais que chaque civilisation doit savoir humblement apprendre des autres. "Nous devons préconiser ensemble le respect de la diversité des civilisations dans le monde, promouvoir l'égalité, l'appréciation mutuelle, le dialogue et la tolérance entre les civilisations", souligne ainsi Xi Jinping dans son discours sur l'Initiative mondiale de civilisation.

 Bruno Guigue

  1. Edward Saïd, "Le choc de l'ignorance", The Nation, 4 octobre 2011.
  2. Wang Gongwu, Discours lors du Forum "Think Asia", Singapour, 15 avril 2025.
  3. Jiang Shigong, "Philosophie et histoire : une interprétation de l'ère Xi Jinping à travers le rapport de Xi au XIXe Congrès du PCC", Ère ouverte, Beijing, 2018.
  4. Chen Lai, cité par John Makeham, in Penser en Chine, Gallimard, 2021, p. 42.
  5. Shen Si, "Réflexions : L'origine, l'évolution et la réflexion des valeurs universelles", Réseau d'information du Parti communiste chinois, 24 avril 2014.
  6. Jiang Shigong, "Empire et ordre mondial", Aisixiang, avril 2019.

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