09/06/2026 journal-neo.su  9min #316527

 Le Forum économique international de Saint-Pétersbourg s'ouvre avec plus de 130 pays représentés

Spief 2026 : Une nouvelle ère de partenariat sans diktat

 Mohamed Lamine KABA,

Le SPIEF 2026 illustre un changement dans les rapports de force mondiaux: les pays du Sud privilégient une coopération et des investissements pragmatiques, rejetant les modèles occidentaux fondés sur la dépendance et la conditionnalité.

Le monde change. Pas par décrets. Le 29e Forum économique international de Saint-Pétersbourg (SPIEF), tenu du 3 au 6 juin 2026, est bien plus qu'un rendez-vous économique annuel.

C'est une cartographie vivante du grand déplacement de la puissance mondiale.  20000 participants. Plus de  140 pays représentés. À la tribune de la session plénière : Vladimir Poutine, président de la Fédération de Russie ; Shavkat Mirziyoyev, président d'Ouzbékistan ; Samia Suluhu Hassan, présidente de Tanzanie ; et Han Zheng, vice-président de la République populaire de Chine. L'Arabie saoudite, invitée d'honneur pour le centenaire de ses relations diplomatiques avec Moscou, a dépêché le prince Abdulaziz bin Salman Al Saud, son tout-puissant ministre de l'Énergie. Et, pour la première fois depuis dix ans, une délégation américaine à la table russe. Voilà le symptôme. Cherchons la maladie.

L'illusion Davos et son crépuscule

Pendant 80 ans, l'Occident a gouverné le monde par la grammaire de ses institutions. Bretton Woods en 1944. Le FMI et la Banque mondiale comme bras armés d'un ordre financier. Le G7 comme club de présumés sages autoproclamés gardiens de la prospérité universelle. Davos comme cathédrale de la pensée unique néolibérale, où les décisions globales se prenaient entre champagne et altitude. Cette architecture était présentée comme universelle. Elle ne l'a jamais été. Elle était hégémonique. La différence est infinie.

En Afrique subsaharienne, les  programmes d'ajustement structurel imposés par le FMI dans les années 1980 et 1990 ont produit une génération sacrifiée - dévaluation forcée des monnaies, privatisation des services publics, démantèlement des agricultures vivrières. Le bilan ? Des économies structurellement dépendantes. Des États incapables de nourrir leurs populations sans importations subventionnées par les mêmes puissances qui avaient saigné leurs marchés. En Amérique latine, le "Consensus de Washington" a laissé des inégalités béantes que trois décennies de croissance n'ont pas résorbées. En Asie du Sud-Est, les crises financières de 1997-1998 ont révélé la brutalité d'un système qui socialise les pertes des pays pauvres et privatise les profits des pays riches. Ce n'est pas un accident. C'est la mécanique.

Le SPIEF comme tribunal de l'histoire

Le SPIEF n'est pas né hier. Créé en 1997, il végétait en marge du concert international tant que l'Occident incarnait l'horizon indépassable. Mais quelque chose a basculé. L'opération de l'Ukraine en 2022 devait isoler Moscou. Elle a, paradoxalement, accéléré une prise de conscience. Les sanctions occidentales, présentées comme une punition collective, ont été perçues dans le Sud global comme la preuve d'une vérité ancienne : le système financier international est une arme, pas un service. Le dollar, un instrument de coercition. Les institutions multilatérales, des courroies de transmission d'intérêts géopolitiques habillés en normes universelles.

Le résultat est là. SPIEF 2026 confirme le basculement. Il attire des délégations d'Afrique, d'Asie centrale, du Moyen-Orient, d'Amérique latine. Le  thème retenu - "Dialogue pragmatique : la voie vers un avenir stable" - résonne comme un camouflet direct à l'idéalisme condescendant des forums occidentaux. Des représentants gouvernementaux de 76 pays ont fait le déplacement : Kirghizstan, Serbie, Sierra Leone, Cuba - dont le ministre des Affaires étrangères Bruno Rodríguez Parrilla en personne -, Éthiopie, Égypte, Afrique du Sud. Les trois pays de l'Alliance des États du Sahel (AES) étaient présents symboliquement à travers le Mali, dont Mamadou Satigui Diakité, président du Haut Conseil des collectivités,  a dit sans euphémisme : "C'est un partenariat stratégique. Donc les domaines sont donnés, on commence par la défense et la sécurité". Mamadou Cellou Baldé, ministre de la Jeunesse et des Sports de la République de Guinée, en marge du SPIEF 2026,  déclarait à Sputnik Afrique : "Nous sommes émerveillés par la chaleur de la population russe qui nous a accueillis et qui nous a hébergés ici. C'est vraiment un espace pour pouvoir discuter des questions sportives, partager les expériences avec beaucoup de pays". Il a également qualifié le SPIEF de "espace dédié au dialogue pour la fraternité et la solidarité internationale", avant de s'entretenir avec le ministre russe des Sports Mikhaïl Degtiariov sur le développement de la coopération interinstitutionnelle entre les deux pays. Ces mots ne sortent pas du vide. Ils sortent de décennies de désillusions accumulées.

En 2025, le SPIEF avait généré 6 500 milliards de roubles d'accords signés, impliquant massivement des partenaires BRICS, africains et latino-américains. En 2026, la dynamique se confirme. L'Ouzbékistan de Mirziyoyev  inaugure en direct sa première centrale nucléaire avec la Russie. La Tanzanie de Samia Suluhu Hassan, dont la croissance atteint 6,3 % en 2026,  annonce des vols directs Moscou-Zanzibar dès juillet et ambitionne 500 000 touristes russes à l'horizon 2030. Pas de leçons de gouvernance. Pas de conditionnalités déguisées en prêts. Du pragmatisme brut. Des intérêts mutuels assumés.

Le silence assourdissant des multinationales occidentales

Ici réside le paradoxe révélateur. Alors que les nations du Sud global déferlent sur Saint-Pétersbourg, les grandes entreprises occidentales ont boudé l'événement, à l'exception près de celles américaines,  allemandes, luxembourgeoises et italiennes, d'ailleurs critiquées par l'Europe des va-t'en guerre et ce, malgré par la participation active de figures de premier plan, notamment Rodney Cook, envoyé spécial de la présidence américaine, Markus Frohnmaier, membre du Bundestag allemand, Fernand Kartheiser, député luxembourgeois au Parlement européen, ainsi que Michele Geraci, ancien sous-secrétaire d'État italien au Développement économique. Ce détail, souvent  présenté par les médias mainstream de l'espace occidental comme une prétendue "preuve d'échec du SPIEF", est en réalité son diagnostic le plus lucide. Le forum n'a plus besoin du capital spéculatif mondialisé. Il attire les États. Des gouvernements. Des décideurs qui cherchent des partenaires, pas des créanciers. Des co-investisseurs, pas des tuteurs.

Et lorsque Washington, après dix ans d'absence, envoie enfin une délégation conduite par  Rodney Mims Cook Jr., président de la Commission américaine des Beaux-Arts et envoyé personnel de Donald Trump, la signification géopolitique est monumentale - d'autant que le secrétaire d'État Marco Rubio a  déclaré n'en "pas avoir connaissance". L'empire vient sonder ce qu'il a longtemps méprisé, dans la confusion et l'improvisation. Ce retour n'est pas un signe de force. C'est un aveu.

Parallèlement, pendant que le SPIEF réinvestit ses standards d'influence prépandémiques en orchestrant le retour feutré de délégations occidentales de premier plan, l'Élysée déploie avec la régularité d'un métronome sa contre-programmation habituelle, faite d'une hyperactivité de substitution assez divertissante. À chaque édition du SPIEF, le scénario se répète avec la régularité d'un métronome helvétique : on ouvre le traditionnel hochet domestique de " Choose France" à Versailles (1er juin) pour saturer l'espace médiatique de promesses d'investissements et pour servir de paravent pour masquer l'isolement diplomatique sur le flanc Est, avant de s'exiler opportunément dans les confins des Balkans, au  Monténégro (4 et 5 juin), loin des véritables arbitrages géopolitiques qui se nouent en coulisses en Russie (du 3 au 6 juin). Le ballet se termine invariablement par une énième photo d'équipe à  Londres, précisément au 10 Downing Street (7 juin) aux côtés de Keir Starmer, de Friedrich Merz et de leur pantin commun, l'Ukrainien Volodymyr Zelensky, une posture de chef de file européen qui peine à masquer le fait que, pendant que Macron peaufine ses éléments de langage pour le G7 d'Évian-les-Bains, la realpolitik des affaires internationales continue de se jouer - sans lui - à Saint-Pétersbourg.

Paradoxalement, à chaque SPIEF, dans une stratégie d'évitement magistrale où l'agitation protocolaire millimétrée tente d'effacer une réalité bien plus cruelle, la France donne l'illusion de regarder ailleurs alors même que le reste du monde, y compris ses alliés les plus proches, continue de négocier sans elle.

Vers un monde multipolaire ?

Ce que Saint-Pétersbourg révèle cette année, ce n'est pas simplement la victoire de la Russie. C'est la faillite d'un modèle. Un modèle qui a préféré la dette à l'investissement, la dépendance à la coopération, l'injonction à la réciprocité. Le G7 a gouverné le monde avec une main de fer dans un gant de velours libéral. Le Sud global a compris. Il vote avec ses délégations.

La session plénière en dit long :  Han Zheng transmet les salutations de Xi Jinping et rappelle que le partenariat sino-russe "n'est dirigé contre aucun tiers". Mirziyoyev annonce un portefeuille de projets bilatéraux dépassant 50 milliards de dollars. Samia Suluhu Hassan confirme l'ouverture de la Tanzanie aux investissements directs russes. Le bilan global de l'édition 2026 dépasse 77 milliards d'euros d'accords signés. L'histoire s'écrit sur les bords de la Neva. Non par nostalgie impériale russe. Mais parce qu'un forum où convergent des nations longtemps marginalisées, endettées et conditionnées incarne quelque chose de plus fondamental : la revendication d'exister autrement, de commercer sans sermons, d'investir sans conditions politiques et de bâtir sans permission.

Il est clair que le SPIEF monte et que le G7 vacille. Ce n'est pas la fin de l'histoire. C'est son vrai recommencement. Et cette fois, ce ne sont pas les faux -vainqueurs de 1945 qui tiennent la plume. Ce sont les peuples que leur ordre prétendait civiliser.

Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine

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