{"198687":{"id":"198687","parent":"0","time":"1638369241","url":"https:\/\/elucid.media\/democratie\/guerre-nucleaire-menace-passe-entretien-theodore-postol","category":"documentaires","title":"Guerre nucl\u00e9aire : une menace du pass\u00e9 ? Entretien avec Theodore Postol","image":"http:\/\/www.newsnet.fr\/img\/newsnet_198687_134a60.jpg","hub":"newsnet","url-explicit":"guerre-nucleaire-une-menace-du-passe-entretien-avec-theodore-postol","admin":"newsnet","views":"140","priority":"3","length":"26135","lang":"","content":"\u003Cp\u003E\u003Cimg src=\"http:\/\/www.newsnet.fr\/img\/newsnet_198687_134a60.jpg\" \/\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003ESi les craintes ont diminu\u00e9, la menace d'une guerre nucl\u00e9aire a-t-elle pour autant cess\u00e9 d'exister ?\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003EIl y a trente ans, la Guerre froide prenait fin et avec elle, la crainte d'un conflit nucl\u00e9aire entre grandes puissances. Selon Theodore Postol, la situation est toujours dangereuse. Qu'il s'agisse des relations entre la Russie et les États-Unis, du non-respect des trait\u00e9s internationaux ou des systèmes de s\u00e9curit\u00e9 des armes nucl\u00e9aires, les signes d'une guerre nucl\u00e9aire potentielle sont encore nombreux.\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Ci\u003ETheodore Postol (1946-), expert en technologie nucl\u00e9aire, est professeur \u00e9m\u00e9rite du MIT (Massachusetts Institute of Technology). Après un doctorat en g\u00e9nie nucl\u00e9aire, il travaille au Laboratoire national d'Argonne, puis au Congressional Office of Technology Assessment avant d'être employ\u00e9 au Pentagone comme conseiller scientifique auprès du chef des op\u00e9rations navales. Par la suite, il a rejoint le MIT où il a enseign\u00e9 les sciences, technologies et strat\u00e9gies en s\u00e9curit\u00e9 nationale.\u003C\/i\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003EÉdouard Vuiart (Élucid) : Depuis le 22 janvier 2021, le Trait\u00e9 sur l'interdiction des armes nucl\u00e9aires (TIAN) est entr\u00e9 en vigueur, et ce en d\u00e9pit des pressions de l'administration Trump pour bloquer son adoption. Ce trait\u00e9 pr\u00e9voit que les États signataires, dont aucun ne possède d'arsenal nucl\u00e9aire, ont l'interdiction de d\u00e9velopper, tester, produire, acqu\u00e9rir, poss\u00e9der, stocker, utiliser ou menacer d'utiliser de telles armes. Quel impact \u00e0 moyen terme pourrait avoir ce trait\u00e9 ? Est-il susceptible de modifier les rapports de force ?\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003ETheodore Postol :\u003C\/b\u003E Je doute malheureusement que ce trait\u00e9 puisse modifier l'\u00e9quilibre entre puissances. Si l'on considère les États-Unis, la Russie ou de plus petites puissances comme la Chine, Israël, le Pakistan ou l'Inde, ces États choisiront tous de conserver la possibilit\u00e9 d'utiliser des armes nucl\u00e9aires. Le trait\u00e9 n'aura pas de v\u00e9ritable impact sur ce choix.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ECela ne signifie pas pour autant qu'il ne produira aucun effet. Cette tentative n'est pas encore couronn\u00e9e de succès, mais il s'agit d'une id\u00e9e \u00e0 poursuivre, afin d'\u00e9tablir une norme internationale combattant les armes nucl\u00e9aires. L'existence d'un tel trait\u00e9 exercera sans doute une pression sur les États dot\u00e9s de ces armes, les forçant \u00e0 prendre des mesures concernant leurs arsenaux.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ECela dit, c'\u00e9tait d'ores et d\u00e9j\u00e0 l'objectif du Trait\u00e9 d'interdiction complète des essais nucl\u00e9aires (TICEN), ouvert \u00e0 la signature depuis 1996. Les États-Unis ne l'ont toujours pas ratifi\u00e9. De même, s'agissant du Trait\u00e9 sur la non-prolif\u00e9ration des armes nucl\u00e9aires conclu en 1968, son efficacit\u00e9 est très relative. Ni les Am\u00e9ricains, ni les Russes, ni même les Français ou les Britanniques n'ont satisfait les exigences de l'article 6 du Trait\u00e9 de non-prolif\u00e9ration, par lequel ils s'\u00e9taient engag\u00e9s « \u003Ci\u003E\u00e0 poursuivre de bonne foi des n\u00e9gociations sur des mesures efficaces\u003C\/i\u003E » relatives notamment au d\u00e9sarmement nucl\u00e9aire.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EOr, ces États, tout particulièrement les États-Unis et la Russie, sont les d\u00e9tenteurs d'un très grand nombre d'armes nucl\u00e9aires. L'absence d'efforts de la part de ces pays \u00e0 s'engager activement et s\u00e9rieusement dans des trait\u00e9s de r\u00e9duction et de contrôle des armements marque, selon moi, un \u00e9chec du TICEN d'une part cons\u00e9quente de sa mission. Cependant, ce second effort que constitue le TIAN est, \u00e0 mon avis, extrêmement positif. C'est un pas important pour mettre une pression plus importante, \u00e0 l'\u00e9chelle internationale.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EJe suis n\u00e9anmoins un peu pr\u00e9occup\u00e9 par les fortes pressions auxquelles sont confront\u00e9es les Nations Unies, notamment de la part des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France. Ils militarisent les Nations Unies ; et l'ONU ne r\u00e9agit pas avec suffisamment de vigueur. Cela concerne le nucl\u00e9aire, mais pas seulement. Cette pression s'exerce sur nombre de questions, celle du Moyen-Orient par exemple.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ECe n'est pas sans importance : si les autres États membres des Nations Unies, qui n'appartiennent pas \u00e0 cette coalition des trois grands, cessent de consid\u00e9rer l'ONU comme une organisation \u00e9quitable et impartiale, je pense que cela pourrait avoir des effets sur le nucl\u00e9aire \u00e9galement.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003EE. Vuiart : En janvier 2014, le physicien Pavel Podvig avait \u00e9crit dans le \u003Ci\u003EBulletin of the Atomics Scientists\u003C\/i\u003E : « \u003Ci\u003EIl n'existe pas d'arsenal nucl\u00e9aire sûr\u003C\/i\u003E ». Qu'en pensez-vous ? Aujourd'hui, en 2021, la situation a-t-elle chang\u00e9 ?\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003ET. Postol :\u003C\/b\u003E Je suis entièrement d'accord avec Pavel Podvig, qui est d'ailleurs un de mes anciens \u00e9lèves. Je pense que nous sommes dans cette situation depuis très longtemps. Dès les ann\u00e9es 1950, alors même que le lancement des bombes nucl\u00e9aires ne pouvait pas être imm\u00e9diat, ces armes constituaient d\u00e9j\u00e0 un danger.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EIl pouvait y avoir une d\u00e9cision irr\u00e9fl\u00e9chie et, même s'il fallait un jour ou deux avant que cette d\u00e9cision irr\u00e9fl\u00e9chie soit mise en œuvre, elle pouvait avoir des cons\u00e9quences d\u00e9sastreuses. On n'aurait probablement pas atteint des proportions mondiales, comme ça pourrait être le cas aujourd'hui, mais cela aurait \u00e9t\u00e9 malgr\u00e9 tout une catastrophe humaine sans pr\u00e9c\u00e9dent.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003EEn 2016, vous avez d\u00e9clar\u00e9 qu'« \u003Ci\u003Eune guerre nucl\u00e9aire accidentelle entre les États-Unis et la Russie \u00e9tait du domaine du possible\u003C\/i\u003E » et que « \u003Ci\u003Ela confrontation politique entre la Russie et l'Occident nous met \u00e9galement en danger\u003C\/i\u003E ». Comment la situation a-t-elle \u00e9volu\u00e9 depuis lors ?\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EIl est difficile de quantifier le risque de cette situation. Les jugements que nous faisons sont bas\u00e9s sur des informations qui, même si nous savions tout, ne seraient pas quantifiables. Cependant, en me basant sur mes inqui\u00e9tudes concernant les \u00e9vènements qui pourraient conduire \u00e0 une escalade incontrôl\u00e9e, la situation est certainement pire aujourd'hui qu'elle ne l'\u00e9tait en 2016.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EIl y a toutes sortes de risques de heurts avec les Russes, qui ne sont pas nucl\u00e9aires au sens premier du terme, mais qui pourraient facilement escalader jusqu'\u00e0 devenir incontrôlables - d'autant que, pour les Russes, les Am\u00e9ricains font preuve d'une hyper agressivit\u00e9.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EPrenons l'exemple de la Syrie. Les États-Unis, et je dois aussi ajouter la France et le Royaume-Uni, ont exerc\u00e9 une forte pression pour renverser le gouvernement Assad. Les Russes en revanche, ne pensent pas que ce soit la bonne chose \u00e0 faire et accusent la France, le Royaume-Uni, et surtout les États-Unis, de se montrer trop moralisateurs. La Russie estime que le r\u00e9gime d'Assad est un gouvernement l\u00e9gitime parce qu'il est fondamentalement capable de maintenir une certaine forme de contrôle et de stabilit\u00e9 sur son pays.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EOr, parce que la Russie partage une frontière relativement longue avec plusieurs États du Moyen-Orient, le pays est relativement sensible \u00e0 la stabilit\u00e9 de la r\u00e9gion. Aussi, lorsque les États-Unis parlent d'une action militaire contre le r\u00e9gime d'Assad, qui pourrait d\u00e9stabiliser le pays, les Russes prennent cela très au s\u00e9rieux. Je pense qu'il y a l\u00e0 une vraie chance de nous heurter aux Russes - notamment parce que les actions militaires am\u00e9ricaines ne sont pas toujours très r\u00e9fl\u00e9chies. Il s'agit d'une situation extrêmement dangereuse.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003ELa r\u00e9cente modernisation des armes nucl\u00e9aires par l'Am\u00e9rique vise davantage \u00e0 am\u00e9liorer le potentiel offensif et strat\u00e9gique du pays plutôt que sa s\u00e9curit\u00e9. Cette politique contribue-t-elle \u00e0 renforcer le risque d'une guerre nucl\u00e9aire ? Quelles sont les motivations des États-Unis lorsqu'ils prennent une telle d\u00e9cision ?\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ELe risque est certainement accru par ce comportement des États-Unis. Les Am\u00e9ricains sont en train d'augmenter très substantiellement leur « puissance meurtrière », plus pr\u00e9cis\u00e9ment, leur capacit\u00e9 \u00e0 attaquer et \u00e0 d\u00e9truire les ICBM terrestres (missiles balistiques intercontinentaux) et les centres de commandement russes.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ECette nouvelle capacit\u00e9 am\u00e9ricaine a \u00e9t\u00e9 obtenue grâce \u00e0 une technologie r\u00e9cemment d\u00e9velopp\u00e9e, mais qui est pass\u00e9e pratiquement inaperçue. J'ai \u00e9crit \u003Ca href=\"https:\/\/thebulletin.org\/2017\/03\/how-us-nuclear-force-modernization-is-undermining-strategic-stability-the-burst-height-compensating-super-fuze\"\u003Eun article\u003C\/a\u003E dans le \u003Ci\u003EBulletin of Atomic Scientists\u003C\/i\u003E \u00e0 ce sujet. Il s'agit d'un dispositif que j'appelle « un super fusible » qui permet de corriger un lancer dont la trajectoire est l\u00e9gèrement plus longue ou plus courte que pr\u00e9vu.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EEn termes simples, cet appareil peut vous dire pr\u00e9cis\u00e9ment de combien la trajectoire est d\u00e9vi\u00e9e de sa cible initiale, et faire exploser l'ogive nucl\u00e9aire un peu plus tôt ou un peu plus tard, pour atteindre cette cible dans tous les cas. C'est la principale erreur \u00e0 corriger lorsque vous essayez de d\u00e9truire une cible fortement fortifi\u00e9e comme un lanceur d'ICBM.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ECette technologie permet aux têtes de missiles balistiques de 100 kilotonnes lanc\u00e9es par les sous-marins Trident de d\u00e9truire les ICBM russes dans leurs silos \u00e0 un niveau de capacit\u00e9 \u00e9gal \u00e0 celui des têtes de 450 kilotonnes - grâce \u00e0 la limitation de l'impr\u00e9cision. Cela a provoqu\u00e9 une augmentation rapide du nombre d'ogives ICBM \u00e0 faible rendement qui pourraient être utilis\u00e9es pour d\u00e9truire les forces nucl\u00e9aires russes de manière pr\u00e9ventive.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EEn outre, l'existence d'une telle technologie a entraîn\u00e9 un gel de l'utilisation des ogives \u00e0 plus forte puissance pour ce type d'attaque. Autrement dit, ces ogives \u00e0 forte puissance peuvent effectuer d'autres missions. Il est ainsi possible de faire encore plus de d\u00e9gâts avec ce genre de missile, puisqu'on en d\u00e9tient en plus grosse quantit\u00e9. Cela double presque la puissance de feu effective des forces nucl\u00e9aires am\u00e9ricaines contre la Russie.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ESi vous \u00e9tiez Russe, qu'en penseriez-vous ? Qu'en penseriez-vous si les Am\u00e9ricains \u00e9taient ennemis des Français ? Vous vous diriez que ces gens se pr\u00e9parent \u00e0 combattre et \u00e0 gagner une guerre nucl\u00e9aire. Quand bien même ce sc\u00e9nario est invraisemblable - il est impossible de « gagner » une guerre nucl\u00e9aire \u00e0 proprement parl\u00e9 - cela va augmenter votre niveau d'inqui\u00e9tude et vous poussez \u00e0 prendre des mesures pour essayer de priver votre attaquant potentiel de la capacit\u00e9 de mener \u00e0 bien cette mission.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EDans cette situation, la seule chose \u00e0 faire pour les Russes est d'augmenter leurs capacit\u00e9s \u00e0 lancer leurs forces dans un très court d\u00e9lai. En d'autres termes, afin de rendre l'attaque moins probable, ils doivent garantir qu'ils pourront faire d\u00e9coller leurs forces avant que cette attaque ne les atteigne. Parallèlement, et malgr\u00e9 ce qu'en disent certains soi-disant experts, Poutine a r\u00e9alis\u00e9 un gigantesque effort industriel pour augmenter les capacit\u00e9s des systèmes d'alerte pr\u00e9coce des radars russes.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003EParce que la Russie \u00e9tait \u00e0 la traîne en la matière ?\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EExact. Les radars ne couvraient pas toutes les failles et n'\u00e9taient pas aussi performants qu'ils auraient pu l'être. De nouveaux radars ainsi qu'un programme de modernisation extrêmement coûteux ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9s. Poutine s'est int\u00e9ress\u00e9 personnellement \u00e0 la question et en a fait une priorit\u00e9 nationale. Il \u00e9tait pr\u00e9sent \u00e0 chaque inauguration de radar, pour que le monde comprenne bien que la Russie n'allait pas devenir la cible d'une attaque-surprise am\u00e9ricaine.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EC'est une situation très dangereuse. D'autant que, malgr\u00e9 les moyens investis, la Russie n'a toujours pas de système d'alerte pr\u00e9coce par satellite, de quelque capacit\u00e9 que ce soit. Je ne sais pas pourquoi les Russes ont \u00e9t\u00e9 incapables de mettre en place de tels systèmes. Mais, je peux vous dire avec certitude que s'ils pouvaient le faire, ils le feraient.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003ESelon vous, il serait dans l'int\u00e9rêt de tous, sp\u00e9cialement de la France et de l'Allemagne, de permettre \u00e0 la Russie d'obtenir des systèmes fiables d'alerte missile par satellite...\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ELa France et l'Allemagne disposent de la technologie permettant de construire un système solide d'alerte pr\u00e9coce bas\u00e9 dans l'espace et pourraient le faire si elles \u00e9taient prêtes \u00e0 y consacrer les ressources n\u00e9cessaires. Elles ont ainsi la capacit\u00e9 de fournir cette technologie cruciale \u00e0 la Russie. D'autant qu'il ne s'agirait pas d'un don de technologie, mais bien moins que ça.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EPlus pr\u00e9cis\u00e9ment, cela reviendrait \u00e0 donner une puce informatique \u00e9volu\u00e9e pour que vous puissiez assembler un ordinateur dot\u00e9 de certaines capacit\u00e9s, sans communiquer la façon de construire la puce. Ce genre d'aide ne pourrait pas être exploit\u00e9e \u00e0 d'autres fins que celle d'am\u00e9liorer la capacit\u00e9 d'alerte pr\u00e9coce russe.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EDans cette perspective, si la France et l'Allemagne subissent les cons\u00e9quences d'un \u00e9change nucl\u00e9aire entre les États-Unis et la Russie, elles en porteront en partie la responsabilit\u00e9 parce qu'elles auront refus\u00e9 d'\u00e9quilibrer la situation lorsqu'elles \u00e9taient en mesure de le faire.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003EL'Europe n'est-elle pas trop encline \u00e0 suivre la diplomatie am\u00e9ricaine pour qu'un \u00e9change de technologies puisse avoir lieu dans ce domaine ?\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ELa France est une grande puissance souveraine et r\u00e9put\u00e9e pour son « exceptionnalisme » \u00e0 l'\u00e9gard des États-Unis. Les Français ont pu critiquer très largement les politiques am\u00e9ricaines au point de s'y opposer. Cela ne pose aucun problème aux Français, quand ils se trouvent face \u00e0 un Am\u00e9ricain, de lui dire : « \u003Ci\u003EVous n'y connaissez rien, votre politique n'a aucun sens !\u003C\/i\u003E »\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EAlors pourquoi un pays ayant des capacit\u00e9s historiques, politiques et technologiques comme la France ne peut-il tout simplement pas dire aux États-Unis : « \u003Ci\u003EVotre politique en matière nucl\u00e9aire n'est pas dans notre int\u00e9rêt commun, nous allons donc proc\u00e9der \u00e0 un \u00e9change de technologie, que cela vous plaise ou non\u003C\/i\u003E ». Cela vaut pour les Allemands \u00e9galement.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EDe même, au sein de l'OTAN, les États-Unis claquent des doigts et tous ces gens se pr\u00e9cipitent pour faire des choses dont ils disent en priv\u00e9, et parfois publiquement, que ce n'est pas une bonne id\u00e9e. Je suis un d\u00e9fenseur de l'OTAN tant qu'elle fonctionne comme une v\u00e9ritable alliance. Or, ce n'est pas le cas.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003ETrente ans après la fin de la guerre froide, les États-Unis comme la Russie renforcent leurs arsenaux nucl\u00e9aires. Dans ces conditions, comment l'humanit\u00e9 peut-elle parvenir \u00e0 \u00e9carter le risque, même accidentel, d'une guerre nucl\u00e9aire ?\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ESi nous avons surv\u00e9cu jusqu'\u00e0 aujourd'hui, c'est grâce \u00e0 une incroyable part de chance. Et si nous ne commençons pas \u00e0 communiquer de façon s\u00e9rieuse, la situation ne fera que s'empirer. Quand bien même les circonstances ne s'aggraveraient pas mat\u00e9riellement, et c'est le cas, la probabilit\u00e9 d'un accident augmente avec le temps.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EL'id\u00e9e qu'il n'y aura jamais d'accident est d'une stupidit\u00e9 sans nom. Personne ne sait ce qui pourrait arriver. Je ne peux vous dire si cela arrivera demain ou, dans un avenir plus lointain - dans, trente, quarante ou cinquante ans. Mais, quoiqu'il en soit, lorsque l'on parle de l'extermination d'une grande partie de la race humaine, je ne considère pas que cinquante ans soient une si longue p\u00e9riode.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ELes grandes puissances, comprenant entre autres la France, le Royaume-Uni ou l'Allemagne, doivent commencer \u00e0 entamer des actions soigneusement r\u00e9fl\u00e9chies. Ce qui n'est pas trop demand\u00e9 pour quiconque se targue d'honnêtet\u00e9.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ECette situation sur laquelle j'alerte le monde depuis longtemps, personne ne pourrait argumenter pour s'y opposer - sauf bien sûr des soi-disant experts en s\u00e9curit\u00e9 qui n'ont jamais rien fichu et qui vivent d'id\u00e9ologie. Et, de fait, personne n'a \u00e9t\u00e9 en mesure de s'attaquer \u00e0 la thèse que je m'efforce de formuler depuis des d\u00e9cennies. Plusieurs \u00e9vènements ont pu confirmer ma vision.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ED'abord, je m'\u00e9tais int\u00e9ress\u00e9, \u00e0 cette \u00e9poque, \u00e0 la fausse alerte nucl\u00e9aire sovi\u00e9tique de 1983. J'ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire sur ce problème d'alerte pr\u00e9coce, sp\u00e9cialement parce que la question de savoir pourquoi les Russes n'avaient pas « aboy\u00e9 » s'est pos\u00e9e. Plus encore, je me suis demand\u00e9 pourquoi les satellites russes bas\u00e9s dans l'espace n'ont pas permis de confirmer qu'il ne se passait rien.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EJ'ai commenc\u00e9 \u00e0 examiner les constellations de satellites, qui indiquent où les satellites peuvent être en train de se d\u00e9placer, et il est devenu \u00e9vident que les satellites russes n'\u00e9taient optimis\u00e9s que pour observer une très petite zone sur la terre. Ils n'\u00e9taient pas capables de mettre en œuvre une surveillance mondiale. Je me suis ensuite pench\u00e9 sur les d\u00e9bits de donn\u00e9es des satellites, sur ce qu'ils enregistrent et transmettent \u00e0 la terre, et cela a confirm\u00e9 l'impossibilit\u00e9 d'une surveillance \u00e0 grande \u00e9chelle. C'est la raison pour laquelle on est pass\u00e9 près d'une guerre nucl\u00e9aire entre les deux pays.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003ELa r\u00e9duction du risque nucl\u00e9aire peut-elle se faire avec un d\u00e9sarmement partiel ou total ? Noam Chomsky d\u00e9fend une position assez radicale sur cette question. Quelle est votre opinion \u00e0 ce sujet ?\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EJe pense que l'argument de Chomsky serait correct si ce qu'il propose pouvait être mis en œuvre, si l'on trouvait une solution pratique au problème que je vais vous d\u00e9crire.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ELe problème est le suivant : la technologie pour construire des armes nucl\u00e9aires est universellement connue. La principale barrière \u00e0 la construction de ce type d'arme est \u00e9conomique. Tout pays qui dispose d'une \u00e9conomie et d'une infrastructure industrielle suffisantes peut construire une arme nucl\u00e9aire.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EÀ partir de l\u00e0, vous ne pouvez pas exclure la possibilit\u00e9 qu'un pays puisse subrepticement s'engager dans un programme de construction d'armes nucl\u00e9aires. Quand bien même le d\u00e9veloppement n'a pas pu être cach\u00e9, personne ne peut empêcher un État de construire ses propres ogives. Imaginons qu'un État n'aime pas l'id\u00e9e que le Kazakhstan construise une arme nucl\u00e9aire et que le Kazakhstan refuse d'arrêter son projet. Quelles sont les options ? Construire une arme nucl\u00e9aire vous-même ou menacer le Kazakhstan ?\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EAutrement dit, il est difficile de concevoir un monde totalement exempt d'armes nucl\u00e9aires. Un jour peut-être, il sera possible de parvenir \u00e0 un accord commun auquel tous les pays se conformeront. On pourrait imaginer un accord entre la Russie, les États-Unis, la Grande-Bretagne, etc. pour empêcher, par exemple, le Kazakhstan de construire un arsenal nucl\u00e9aire. Cela pourrait prendre la forme d'une intervention militaire, pas n\u00e9cessairement nucl\u00e9aire, mais de type conventionnel. Honnêtement, je ne l'envisage pas dans un avenir proche. Je n'arrive pas \u00e0 imaginer une situation dans laquelle ces États puissent se mettre d'accord.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ECela dit, je ne pense pas du tout que l'argument de Chomsky soit complètement d\u00e9nu\u00e9 de sens. Tant qu'il existe des armes nucl\u00e9aires, il y aura un danger nucl\u00e9aire. Cependant, je suis simplement pr\u00e9occup\u00e9 par la mise en œuvre d'un d\u00e9sarmement total.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EJe pense pourtant que nous pouvons avoir un monde bien moins dangereux. Le danger continuera d'exister, mais il sera infiniment moindre que celui que nous avons actuellement. Pour cela, je pense qu'un système de surveillance mondial capable de d\u00e9tecter le lancement de missiles balistiques, de faire de la t\u00e9l\u00e9d\u00e9tection pourrait être une solution. Cela permettrait de garantir le respect des trait\u00e9s concernant le nucl\u00e9aire, et du droit international de manière g\u00e9n\u00e9rale.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003EEn termes de puissance, quelle est la diff\u00e9rence entre les bombes utilis\u00e9es \u00e0 Hiroshima et Nagasaki, et les bombes actuelles ? Quel est le potentiel de destruction d'une bombe aujourd'hui ? Combien de temps faudrait-il pour an\u00e9antir l'humanit\u00e9 avec des armes nucl\u00e9aires ?\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ECe sont des questions complexes. Elles comportent plusieurs aspects qui doivent être trait\u00e9s s\u00e9par\u00e9ment. D'abord, aujourd'hui, le processus de lancement d'une arme nucl\u00e9aire est verrouill\u00e9, cela peu importe le pays - Russie, États-Unis, Chine, Royaume ou France. Chaque État dispose de moyens de prot\u00e9ger l'arme nucl\u00e9aire afin qu'elle ne puisse pas être d\u00e9clench\u00e9e par un ou des individus non autoris\u00e9s.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ECes codes constituent un obstacle important pour quelqu'un qui voudrait lancer une bombe. Ils sont hautement prot\u00e9g\u00e9s, et de multiples m\u00e9canismes sont mis en place pour pr\u00e9venir les risques de fuite. On peut dire que ces systèmes de protection, en ce qui concerne les armes nucl\u00e9aires, sont relativement sûrs. Il n'est pas impossible de r\u00e9ussir \u00e0 contourner les systèmes, nous ne savons pas tout ce qui se passe, mais cela reste très improbable, \u00e0 moins de poss\u00e9der les codes. En effet, imaginons qu'une personne r\u00e9ussisse \u00e0 se procurer le code n\u00e9cessaire \u00e0 la mise en œuvre du processus. Dans ce cas, le lancement peut être extrêmement rapide : cela prendrait quelques minutes, voire moins d'une minute.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ELa question se pose ainsi de savoir \u00e0 qui les codes sont communiqu\u00e9s. Qui est en charge des codes ? En temps de paix, aux États-Unis ou en Russie, le Pr\u00e9sident est en charge des codes. Cependant, dans le cas où les systèmes de communication (en Russie ou aux États-Unis) tombaient en panne, il est extrêmement probable que certaines personnes \u00e0 un niveau inf\u00e9rieur du Pr\u00e9sident aient accès aux codes et puissent d\u00e9clencher les armes.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ESi un État est sous la menace d'une attaque visant \u00e0 le priver de ses capacit\u00e9s de communication, ce qu'une attaque ennemie essaierait certainement de faire, il ne fait aucun doute qu'une solution existe pour lancer les forces nucl\u00e9aires sans que le Pr\u00e9sident ou un autre dirigeant soit impliqu\u00e9. Maintenant, il ne reste plus qu'\u00e0 esp\u00e9rer que ce type de système, sp\u00e9cialement aux États-Unis ou en Russie, ne soit pas vuln\u00e9rable en cas d'accident. Ce n'est pas une situation viable, mais je suis pratiquement sûr qu'il existe aujourd'hui des arrangements de ce type en Russie et aux États-Unis.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EDans cette perspective, la fausse alerte de 1995, aussi appel\u00e9 l'incident de la fus\u00e9e norv\u00e9gienne, prend une tout autre ampleur. Qui aurait pu imaginer qu'une fus\u00e9e-sonde lanc\u00e9e depuis une île de la côte nord-ouest de la Norvège puisse d\u00e9clencher une fausse alerte potentielle du système d'alerte russe ? La leçon que j'ai tir\u00e9e de cette alerte de 1995, c'est qu'elle aurait pu, dans d'autres circonstances, pr\u00e9cipiter un accident nucl\u00e9aire, avec ou sans le consentement du Pr\u00e9sident des États-Unis. Personne n'a jug\u00e9 l'accident suffisamment important. Personne n'a compris jusqu'en 1999, lorsque je l'ai port\u00e9 \u00e0 l'attention du Pentagone.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EOutre les systèmes de s\u00e9curit\u00e9, la dangerosit\u00e9 des bombes nucl\u00e9aires aujourd'hui tient \u00e9videmment \u00e0 leur puissance. Il faut cependant noter que, contrairement \u00e0 ce que la plupart des gens pensent, les armes nucl\u00e9aires ne sont pas de gigantesques dispositifs explosifs. Il s'agit en r\u00e9alit\u00e9 d'un engin incendiaire. Si vous prenez l'accident qui s'est produit au Liban, l'an dernier, l'intensit\u00e9 \u00e9tait d'environ deux ou trois kilotonnes en \u00e9quivalent nucl\u00e9aire. Or, cette arme a fait beaucoup moins de d\u00e9gâts qu'une explosion nucl\u00e9aire \u00e9quivalente n'en aurait fait.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EEn effet, contrairement aux explosions conventionnelles, une arme nucl\u00e9aire de deux ou trois kilotonnes g\u00e9nère un flash de lumière, lui permettant d'atteindre une temp\u00e9rature extrêmement \u00e9lev\u00e9e. La temp\u00e9rature maximale d'une explosion conventionnelle est de 5000 degr\u00e9s Kelvin, soit 4700 degr\u00e9s Celsius.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ELors d'une explosion nucl\u00e9aire, la temp\u00e9rature la plus \u00e9lev\u00e9e que g\u00e9n\u00e9rerait une onde de choc similaire irait d'environ 1 million \u00e0 5 millions de degr\u00e9s. Or, une source de lib\u00e9ration d'\u00e9nergie dont la temp\u00e9rature initiale est d'un million de degr\u00e9s va cr\u00e9er une boule de feu, c'est-\u00e0-dire une zone d'air extrêmement chaude qui petit \u00e0 petit se dilate jusqu'\u00e0 sa taille maximale lorsque la pression \u00e0 l'int\u00e9rieur de la boule de feu est \u00e9gale \u00e0 la pression ext\u00e9rieure \u00e0 la boule de feu.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EDans le cas d'une explosion nucl\u00e9aire de deux kilotonnes, la boule d'air aurait probablement un diamètre de soixante ou soixante-dix mètres, et sa temp\u00e9rature serait \u00e0 peu près celle de la surface du soleil. Beaucoup de lumière et de chaleur s'en d\u00e9gagent, ce qui ne se produit pas lors d'une explosion chimique. Cette lumière et cette chaleur ne g\u00e9nèrent pas seulement une onde de choc qui cause des dommages \u00e9quivalents \u00e0 ceux de l'explosion de Beyrouth, mais d\u00e9clenchent \u00e9galement des incendies sur de grandes distances. Si l'explosion de Beyrouth avait \u00e9t\u00e9 nucl\u00e9aire, il y aurait eu des dizaines de milliers de morts, pi\u00e9g\u00e9s dans la fournaise de l'onde de choc.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EIl faut ajouter qu'une arme nucl\u00e9aire moderne, d'une centaine de kilotonnes, va d\u00e9truire dans un rayon beaucoup plus important. Cela d\u00e9clencherait des incendies \u00e0 plusieurs kilomètres de distance. S'il s'agissait de Paris, il faudrait imaginer le centre, et la proche banlieue, totalement en feu.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Ci\u003EPropos recueillis par Édouard Vuiart\u003C\/i\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EPhoto d'ouverture - @Shutterstock\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Ca href=\"https:\/\/elucid.media\/democratie\/guerre-nucleaire-menace-passe-entretien-theodore-postol\"\u003Eelucid.media\u003C\/a\u003E\u003C\/p\u003E"}}