Après plusieurs années de brouille, Téhéran et Riyad annoncent le rétablissement de leurs relations

L'angle mort de l'américanisme

 Journal dde.crisis de Philippe Grasset

31 mars 2023 (16H15) - Je vais reprendre ci-dessous l'annonce de la décision saoudienne de demander une position de "partenaire de dialogue" dans l'Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) par deux médias que nous consultons souvent. En principe, ils sont plutôt de notre bord, avec quelques différends ici ou là comme il est normal. Ce qui nous importe, c'est la façon dont ils présentent la nouvelle. On trouve le titre, le sous-titre s'il y en a un, et quelques-unes des première lignes du texte.

Le premier est '  ZeroHedge.com', grand site de la presse alternative US. Le texte est du site lui-même, signé par 'Tyler Durden', qui est la signature-lige du site.

« L'Arabie Saoudite rejoint le bloc économique et de sécurité dirigé par la Chine, - La Russie en est également membre »

« Le gouvernement saoudien a approuvé l'adhésion partielle du royaume à un bloc économique, politique et de sécurité dirigé par la Chine, ce qui constitue la dernière preuve d'un changement majeur dans la dynamique du pouvoir mondial.  

» L'Arabie saoudite rejoindra l'Organisation de coopération de Shanghai avec le statut initial de "partenaire de dialogue". Créée en 2001, l'OCS est composée de la Chine, de la Russie, de l'Inde, du Pakistan, du Kazakhstan, du Kirghizstan, du Tadjikistan et de l'Ouzbékistan.

» L'Iran devrait devenir membre à part entière dans le courant de l'année, tandis que les autres partenaires de dialogue comprennent deux autres pays qui se trouvent traditionnellement dans la sphère d'influence des États-Unis : le Qatar et l'Égypte : Le Qatar et l'Égypte. Soulignant la composante sécuritaire du groupe, les membres de l'OCS mèneront un "exercice antiterroriste" conjoint dans la région russe de Tcheliabinsk, au nord du Kazakhstan, au mois d'août... »

Maintenant, la même si importante nouvelle rapportée  par RT.com (USA), le grand réseau russe avec un site d'information quotidienne extrêmement bien alimenté, échappant aux contraintes de la presseSystème qu'on connaît.

« L'Arabie saoudite se rapproche du bloc Russie-Chine »

« Le Royaume a approuvé le statut de "partenaire" de l'Organisation de coopération de Shanghai »

« Le roi Salman bin Abdulaziz Al Saud a signé les documents accordant à l'Arabie saoudite le statut de "partenaire de dialogue" de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS), - le bloc politique, économique et de sécurité actuellement présidé par la Chine. »

C'est la façon de présenter cette importante nouvelle qui m'arrête. La décision saoudienne est bien entendu capitale, et extraordinaire la rapidité de la recomposition des ensembles mondiaux. Cela suffit comme commentaire, car la puissance de l'événement parle d'elle-même...

Dans un cas, l'on dit que l'Arabie "rejoint le bloc" et, dans le second, qu'elle "se rapproche du bloc". Les Russes sont plus modérés dans leur langage, plus exacts également, mais la signification générale est similaire. La dynamique mise en évidence est là aussi ce qui importe pour mesurer l'événement, et là aussi elle parle d'elle-même quelle que soit la description que l'on en fait.

Ce qui m'arrête est ailleurs, et qui m'arrête parce qu'il s'agit de la mise en évidence de la différence essentielle des caractères à la fois psychologique et idéologique, d'un côté et de l'autre. Car le côté US (le reste comme 'ZeroHedge.com' à cet égard) parle du bloc économique et de sécurité dirigé par la Chine », tout juste complété, comme en passant par : « La Russie en est également membre ». Le côté russe (même chose pour les Chinois et les gens de ce camp) parle, lui, du « bloc Russie-Chine ».

Ce n'est pas un réflexe nationaliste ou un vantardise déplacée, - je veux parler de l'interprétation russe, - mais bel et bien la réalité. Si vous allez au Wiki de l'OCS, vous avez ceci, concernant l'origine de cette organisation fondée formellement en 2001, pendant la période allant de 1996 à 2001 (signature de l'Accord), et sous l'impulsion de Yevgeny Primakov, grand ministre des affaires étrangères pendant deux ans d'un gouvernement dont il fut également le Premier ministre de 1996 à 1999 :

« L'Organisation de coopération de Shanghai s'inscrit dans le tournant progressif vers l'Asie de la politique étrangère de la Russie depuis le milieu des années 1990. À l'origine de cette réorientation, la "doctrine Primakov", du nom du ministre des Affaires étrangères russe de 1996 à 1998, consiste à conduire une diplomatie triangulaire en nouant des liens forts avec Pékin de manière à retrouver des marges de manœuvre dans les relations avec Washington et les Européens, dans une période d'unilatéralisme américain où les Russes subissent plus qu'ils ne sont acteurs de leur destin.

» À cet effet, un "partenariat stratégique" est noué avec la Chine dès avril 1996 par Boris Eltsine. Les accords signés portent sur le nucléaire civil, l'exploitation des ressources énergétiques, l'industrie de l'armement et le commerce. Les deux parties se fixent aussi comme objectif de régler leurs différends relatifs à leur frontière commune longue de 4 250 km.

» Le partenariat stratégique initié avec la Chine en avril 1996 est immédiatement étendu sur un plan régional par l'instauration du "Groupe (ou Forum) de Shanghai" dont sont membres, outre la Russie et la Chine, trois États centre-asiatiques : Kazakhstan, Kirghizistan et Tadjikistan. L'objectif de Moscou est de ne pas laisser le champ libre à une Chine en plein développement en nouant une coopération avec elle et ses alliés traditionnels d'Asie centrale. Né dans la foulée du bouleversement géopolitique entraîné par la disparition de l'URSS et la création de républiques autonomes en Asie centrale, le Groupe de Shanghaï répond aussi à l'inquiétude de la Chine relative à l'influence que le Kazakhstan et le Kirghizistan pourraient exercer dans la province du Xinjiang. »

On voit bien que l'OCS est loin d'être une organisation voulue et dirigée par la Chine, qu'elle répond notamment et plutôt à des préoccupations régionales des deux pays impliqués à l'initiative de la Russie, à l'époque où les deux pays sont loin, très loin, d'avoir la stature et la puissance internationales qu'ils ont aujourd'hui. A partir de là, bien entendu (à partir de 2009-2010, parallèlement à la création des BRIC devenus BRICS), l'OCS va se renforcer, s'étendre (Inde, Pakistan, bientôt Iran, puis les autres qui suivent, certains déjà dans l'antichambre, comme l'Arabie), acquérir de plus en plus une fonction potentiellement sécuritaire. L'Organisation se renforce bien entendu du fait de l'affirmation de ses deux fondateurs (et des autres), mais aussi et surtout du fait des circonstances qui l'amèneront à jouer un rôle de plus en plus important.

Ainsi l'idée du « bloc économique et de sécurité dirigé par la Chine » est-elle fausse dans la forme et dans le fond, dans son histoire et dans sa situation présente. Pourtant, pratiquement tous les citoyens et fonctionnaires US qui parlent de l'OCS pensent effectivement à ce "bloc dirigé par la Chine". De même, notera-t-on également, parlent-ils de la Russie comme du " Junior Partner" de la Chine. C'est un réflexe américaniste fondamental (y compris pour 'ZeroHedge.com') que j'estime lié à une éducation, à un climat social dès l'origine, qui ont fini par créer une psychologie collective à laquelle chaque individu est confronté dans sa vie sociale (et qu'il adopte pour la plupart, très peu la rejettent).

Le vieux, sage et expérimenté diplomate devenu commentateur, l'Indien M.K. Bhadrakumar, met  en scène et en pièces la longue rencontre Xi-Poutine essentiellement dans la façon dont l'"Occident-collectif", USA en tête, n'y ont strictement rien compris, se contentant de n'y voir que du feu par habitude de pompier pyromane.

« Toutefois, alliance ou pas, il n'en reste pas moins que ce "nouveau modèle de relations entre grands pays, caractérisé par le respect mutuel, la coexistence pacifique et la coopération gagnant-gagnant" - pour citer Xi Jinping - est tout sauf une mise en ordre hiérarchique.

» Les experts américains ont du mal à comprendre les relations égales entre deux nations souveraines et indépendantes. Et dans ce cas, ni la Russie ni la Chine ne sont enclines à déclarer une alliance formelle parce que, pour dire les choses simplement, une alliance exige inévitablement d'assumer des obligations et de limiter la poursuite optimale des intérêts dans le respect d'un agenda collectif.

» Il apparaît donc que le calcul stratégique de Poutine en Ukraine sera façonné bien plus par les événements sur le champ de bataille que par toute contribution de la Chine. La réaction de la Russie au "plan de paix" chinois concernant l'Ukraine témoigne de cette réalité.

» Dès que Xi a quitté Moscou, Poutine, dans une interview accordée à la chaîne de télévision Russia 1, a remis les pendules à l'heure en affirmant que la Russie surpassait les livraisons de munitions de l'Occident à Kiev. Il a déclaré : "Le niveau de production de la Russie et son complexe militaro-industriel se développent à un rythme très rapide, ce qui était inattendu pour beaucoup".

» Alors que plusieurs pays occidentaux fourniront des munitions à l'Ukraine, "le secteur de production russe produira à lui seul trois fois plus de munitions pour la même période", a ajouté Poutine.

» Il a répété que les livraisons d'armes de l'Occident à l'Ukraine ne préoccupent la Russie que parce qu'elles constituent "une tentative de prolonger le conflit" et qu'elles "ne mèneront qu'à une plus grande tragédie et rien de plus".

La formule Chine-Russie ressemble, - à l'envers car le chemin est inverse, - à la formule mirobolante du non-moins mirobolant Edgar Faure, alors Premier ministre français, en 1955-1956. Le zozotant Edgar voulait dissiper l'amertume de la pilule qu'il devait faire avaler aux partisans de l'empire. Il s'agissait d'accorder l'indépendance à la Tunisie, l'on parla donc alors d'« indépendance dans l'interdépendance ». Dans ce sens-là, Edgar, ça ne marche pas : quand on veut donner l'indépendance à une colonie, on la lui donne, point barre - c'est comme une femme [ou un ex-homme] qui est enceinte, c'est tout ou rien. Mais la Chine et la Russie font l'inverse : ils sont chacun indépendants, garde précieusement leurs indépendances, mais les rapprochent ou les accordent à certaines occasions impératives, où un objectif commun sied à ces deux indépendances.

Suite de l'explication de Bhadra :

« Il ne s'agit toutefois pas de minimiser l'importance du partenariat pour les deux pays dans les domaines politique, diplomatique et économique. L'importance réside dans l'interdépendance croissante des deux pays dans de multiples directions, qui ne peut pas encore être quantifiée et qui continue d'"évoluer" (Xi) et semble transparente.

» La guerre en Ukraine, paradoxalement, s'avère être un signal d'alarme - une guerre qui peut prévenir une autre guerre mondiale plutôt que d'en engendrer une. La Chine comprend que la Russie s'est attaquée seule à "l'Occident collectif" et a montré qu'elle était plus qu'à la hauteur.

» Cette évaluation de Pékin ne peut échapper à l'attention de l'Occident et aura également un impact sur la pensée occidentale à moyen et long terme - non seulement pour l'Eurasie, mais aussi pour l'Asie-Pacifique.

» Un article publié il y a quelques semaines dans le 'Global Times' par Hu Xijin, l'ancien rédacteur en chef du quotidien du Comité central du Parti communiste chinois, a mis en lumière la situation dans son ensemble.

» Hu écrit que la guerre en Ukraine "s'est transformée en une guerre d'usure entre la Russie et l'Occident... Alors que l'OTAN est censée être beaucoup plus forte que la Russie, la situation sur le terrain ne semble pas le confirmer, ce qui suscite l'inquiétude de l'Occident".

» Hu a tiré des conclusions étonnantes : "Les États-Unis et l'Occident ont beaucoup plus de mal que prévu à prendre l'avantage sur la Russie. Ils savent que la Chine n'a pas fourni d'aide militaire à la Russie, et la question qui les hante est la suivante : si la Russie seule est déjà si difficile à affronter, que se passerait-il si la Chine commençait réellement à fournir une aide militaire à la Russie, en utilisant ses capacités industrielles massives pour l'armée russe ? La situation sur le champ de bataille ukrainien changerait-elle fondamentalement ? En outre, la Russie peut déjà, à elle seule, affronter l'ensemble de l'Occident en Ukraine. S'ils forcent vraiment la Chine et la Russie à s'allier, quels changements y aura-t-il dans la situation militaire mondiale ?"

» L'idée répandue aux États-Unis et en Europe selon laquelle l'alliance Russie-Chine est une alliance d'inégaux n'est-elle pas elle-même un sophisme occidental partisan ? Hu a raison : bien que la puissance globale de la Chine soit encore inférieure à celle des États-Unis, en combinaison avec la Russie il y a un changement de paradigme dans l'équilibre et les États-Unis n'ont plus le droit d'agir à leur guise.

» La Russie et la Chine partagent la même préoccupation : l'ordre mondial doit revenir à un système international centré sur les Nations unies et fondé sur le droit international. Il ne fait aucun doute que la stratégie des deux pays consiste à renverser l'"ordre fondé sur des règles" dominé par les États-Unis et à revenir à un ordre international centré sur l'ONU.

» L'article 5 est d'ailleurs l'âme même de la déclaration commune publiée à Moscou : "Les deux parties réaffirment leur engagement à défendre fermement le système international avec les Nations unies en son centre, l'ordre international fondé sur le droit international et les normes fondamentales régissant les relations internationales sur la base des objectifs et des principes de la Charte des Nations unies, et s'opposent à toutes les formes d'hégémonisme, d'unilatéralisme et de politique de puissance, à la mentalité de la guerre froide, à la confrontation entre les camps et à la création de cliques ciblant des pays spécifiques".

» Ne vous y trompez pas, il ne s'agit pas d'éliminer les États-Unis et de les remplacer par la Chine, mais d'empêcher effectivement les États-Unis d'intimider les États plus petits et plus faibles, et d'inaugurer ainsi un nouvel ordre international où priment le développement pacifique et la civilité politique, qui l'emportent sur toutes les différences idéologiques. »

Ces divers constats et réflexions rejoignent une remarque essentielle que nous ne cessons de répéter à propos des USA, - et de ceux qui voudraient les imiter en se soumettant à eux, - si je pense aux Britanniques laissez aller, si je songe aux Français dites-le moi et j'entre aussitôt dans les ordres. Il s'agit de l'exceptionnalité que s'attribuent les USA, armés de leur fameux duo psychologique  inculpabilité-indéfectibilité, cette exceptionnalité qui les empêche dans quelque circonstance que ce soit de considérer quiconque comme un égal d'eux-mêmes. La notion d'alliance est donc pour eux une notion de soumission pour l'"allié", et une voie droite et américaniste pour eux-mêmes. Il suffit de temps en temps de laisser tomber une consigne, un peu comme un lâche un pet si vous voyez ce que je veux dire, et de poursuivre vers la Lumière.

Inutile d'ajouter qu'en cette circonstance extrême, les USA sont complètement  l'idéal de puissance, tandis que l'OSC réunissant Chinois et Russes tient comme référence l'idéal de perfection, se définissant par l'équilibre, l'harmonie et l'ordre. La classification de  Guglielmo Ferrero est plus que jamais  bonne pour notre temps. Cela conduit à souhaiter bonne chance à l'OCS et au couple Chine-Russie et à plaindre grandement ceux qui continueront à suivre en remorque l'ami américain. Les Saoud, eux, ont compris.

 dedefensa.org

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Lors de la poignée de main d'adieu, Xi aurait répondu :