
Par Chris Hedges, le 8 janvier 2026
Nous sommes maudits par ce que l'historienne Barbara Tuchman appelle "la frivolité belliqueuse des empires séniles".
"Nous vivons dans un monde où l'on peut parler tant que l'on veut de subtilités internationales et de tout le reste, mais nous vivons dans le monde réel, Jake, un monde régi par la force, la puissance et le pouvoir. Ce sont les lois d'airain du monde, qui existent depuis la nuit des temps".
- Stephen Miller, interviewé par Jake Tapper sur CNN le 5 janvier 2026.
"Ceux qui veulent vivre, qu'ils se battent, et ceux qui ne veulent pas se battre dans ce monde de lutte éternelle ne méritent pas de vivre. Un tel dicton peut paraître dur, mais après tout, c'est ainsi".
- Adolf Hitler dans Mein Kampf.
"L'État fasciste manifeste sa volonté d'exercer le pouvoir et de commander. Ici, la tradition romaine s'incarne dans une conception de la force. Le pouvoir impérial, tel que le conçoit la doctrine fasciste, n'est pas seulement territorial, militaire ou commercial ; il est aussi spirituel et éthique. » Le fascisme considère l'esprit impérialiste, c'est-à-dire la tendance des nations à l'expansion, comme une manifestation de leur vitalité".
- Benito Mussolini, La doctrine du fascisme.
Tous les empires en déclin vénèrent l'idole de la guerre. La guerre sauvera l'empire. La guerre ressuscitera la gloire passée. La guerre apprendra à un peuple indiscipliné à obéir. Mais ceux qui s'inclinent devant cette idole, aveuglés par l'hypermasculinité et l'orgueil, ne réalisent pas que si les idoles commencent par exiger le sacrifice des autres, elles finissent par exiger le sacrifice de soi. Selon les anciens stoïciens, l'ekpyrosis, la conflagration inévitable qui détruit le monde, relève de la nature cyclique du temps. Il n'y a pas d'échappatoire. Fortuna. Il y a un temps pour la mort individuelle. Et un temps pour la mort collective. Et à la fin, quand les citoyens sont fatigués et aspirent à l'extinction, les empires allument leur propre bûcher funéraire.
Nos grands prêtres de la guerre, Donald Trump, Marco Rubio, Pete Hegseth, Stephen Miller et le général Dan "Razin" Cain, président du Comité des chefs d'état-major, ne sont pas différents des imbéciles et charlatans qui ont anéanti les empires du passé : les dirigeants arrogants de l'Empire austro-hongrois, les militaristes de l'Allemagne impériale et la malheureuse cour de la Russie tsariste pendant la Première Guerre mondiale. Ils ont été suivis par les fascistes en Italie sous Benito Mussolini, en Allemagne sous Adolf Hitler, ainsi que par les dirigeants militaires de l'Empire japonais pendant la Seconde Guerre mondiale.
Ces entités politiques ont commis un suicide collectif.
Ils ont bu le même élixir mortel que Miller et les complices de Trump à la Maison Blanche. Eux aussi ont tenté d'utiliser la violence industrielle pour remodeler l'univers. Eux aussi s'estimaient omnipotents. Ils se sont vus dans le visage de l'idole de la guerre. Eux aussi exigeaient d'être obéis et vénérés.
Pour eux, destruction rime avec création. La dissidence est une sédition. Le monde est unidimensionnel. Les forts contre les faibles. Notre nation est la seule grande. Les autres nations, même alliées, sont ouvertement méprisées.
Ces propagateurs de la folie impériale ne sont que des bouffons et des clowns meurtriers. Ils sont ridiculisés et haïs par tous ceux qui sont ancrés dans la réalité. Ils sont servilement soutenus par les désespérés et opprimés. La simplicité du message fait son attrait. Une incantation magique ramènera le monde perdu, l'âge d'or, si mythique soit-il. La réalité n'est plus perçue que par le prisme de l'ultranationalisme. Et le revers de l'ultranationalisme, c'est le racisme.
"Le nationaliste est par définition un ignorant", a écrit le romancier yougoslave serbe Danilo Kiš. "Le nationalisme est la voie de la moindre résistance, la voie de la facilité. Le nationaliste est serein. Il connaît ou croit connaître ses valeurs, les siennes, c'est-à-dire nationales, les valeurs de la nation à laquelle il appartient, qu'elles soient éthiques ou politiques. Il ne s'intéresse pas aux autres, car ceux-ci ne le concernent pas. Après tout, ce sont les autres (les autres nations, les autres tribus). Ils ne méritent même pas qu'on s'y intéresse. Le nationaliste voit en les autres des nationalistes, comme lui".
Ces êtres humains étriqués sont incapables de comprendre les autres. Ils menacent. Ils terrorisent. Ils tuent. L'art de l'exercice du pouvoir entre nations ou individus échappe à leur imagination limitée. Ils manquent de l'intelligence émotionnelle et intellectuelle nécessaire pour faire face à la complexité et à l'instabilité des alliances anciennes et nouvelles. Ils ne se voient pas tels que le monde les voit.
La diplomatie est souvent un art obscur et trompeur. Elle est par nature trompeuse. Elle requiert toutefois une compréhension d'autres cultures et traditions. Elle implique la capacité à adopter le point de vue des adversaires et des alliés. Pour Trump et ses acolytes, c'est mission impossible.
Les diplomates avisés, tels que le prince Klemens von Metternich, ministre des Affaires étrangères de l'Empire autrichien qui a dominé la politique européenne après la défaite de Napoléon, sont parvenus à maintenir la stabilité en Europe jusqu'aux révolutions de 1848 en élaborant des accords et des traités tels que le Concert européen et le Congrès de Vienne. Metternich, peu favorable au libéralisme, a su maintenir la stabilité en Europe jusqu'aux révolutions de 1848.
J'ai réalisé un reportage sur Richard Holbrooke, secrétaire d'État adjoint, alors qu'il négociait la fin de la guerre en Bosnie. Il était verbeux et fasciné par sa propre célébrité. Il a néanmoins réussi à monter les chefs de guerre des Balkans les uns contre les autres dans l'ancienne Yougoslavie, jusqu'à ce qu'ils acceptent de cesser les combats - avec l'aide des avions de combat de l'OTAN qui ont pilonné les positions serbes sur les collines de Sarajevo - et signent les accords de paix de Dayton.
Holbrooke n'avait que peu d'estime pour les diplomates qui palabraient dans les salles de conférence de Genève, alors que 100 000 personnes mouraient ou disparaissaient en Bosnie, que 900 000, selon les estimations, fuyaient le pays et que 1,3 million étaient déplacées à l'intérieur du territoire. Il détestait les chefs militaires réticents à prendre des risques. Il détestait les dirigeants croates, serbes et musulmans qu'il avait contraints à signer l'accord de paix.
Holbrooke, dont le style fanfaron et les accès de colère étaient légendaires, a laissé dans son sillage des egos meurtris et des collègues blessés et aigris. Mais il savait amadouer et façonner ses adversaires à sa guise. On le comparait, dans une comparaison peu flatteuse, à Jules Mazarin, le cardinal et homme d'État rusé du XVIIè siècle qui a assuré la suprématie de la France parmi les puissances européennes. "Il flatte, il ment, il humilie : c'est une sorte de Mazarin brutal et schizophrène", a déclaré un diplomate français au journal Le Figaro à propos de Holbrooke, lors des pourparlers de Dayton.
Et c'est vrai.
Mais Holbrooke, aussi imprévisible fût-il, comprenait l'interaction entre puissance et diplomatie. Cette compréhension est essentielle. C'est la raison pour laquelle les nations ont besoin de diplomates. C'est pourquoi les grands diplomates sont au moins aussi importants que les grands généraux.
Les États voyous n'ont pas besoin de diplomatie. C'est pour cette raison que Trump et Rubio ont vidé le département d'État de sa substance, ainsi que d'autres formes de soft power leur permettant d'exercer une influence sans recourir à la force, comme le rôle des États-Unis au sein des Nations unies, l'Agence américaine pour le développement international, l'Institut américain pour la paix - rebaptisé Institut Donald J. Trump pour la paix après le licenciement de la plupart des membres du conseil d'administration et du personnel -, ou encore Voice of America.
Les diplomates des États voyous sont réduits au rôle de coursiers. Joachim von Ribbentrop, le ministre des Affaires étrangères d'Hitler, dont l'unique expérience en la matière avant 1933 consistait à vendre du faux champagne allemand en Grande-Bretagne, a nommé des membres du parti issus de la SA ou des Chemises brunes - la branche paramilitaire du parti - à des postes diplomatiques à l'étranger. Le ministre des Affaires étrangères de Benito Mussolini était son gendre, Galeazzo Ciano. Mussolini, qui croyait que "la guerre est à l'homme ce que la maternité est à la femme", a plus tard exécuté Ciano pour déloyauté. L'envoyé spécial de Trump au Moyen-Orient, Steven Charles Witkoff, est un magnat de l'immobilier, souvent accompagné dans ses missions diplomatiques par le gendre incompétent de Trump, Jared Kushner.
Le philosophe italien Benedetto Croce a ironisé en disant que le fascisme a créé une quatrième forme de gouvernement, l'"onagrocratie", un gouvernement dirigé par des ânes braillards, en plus du triumvirat traditionnel d'Aristote comprenant la tyrannie, l'oligarchie et la démocratie.
Notre classe dirigeante, Démocrates et Républicains confondus, a démantelé la démocratie pièce par pièce. En Allemagne et en Italie, l'État constitutionnel s'est également effondré bien avant l'arrivée du fascisme. Trump, qui est le symptôme et non la maladie, a hérité du cadavre. Il en fait bon usage.
"Je crois que pour maintenir notre empire à l'étranger, nous devons consentir des ressources et des engagements qui finiront inévitablement par saper notre démocratie nationale et aboutir à une dictature militaire ou à son équivalent civil",
écrivait Chalmers Johnson il y a vingt ans dans son livre Nemesis : The Last Days of the American Republic.
Il lançait ainsi une mise en garde :
Les fondateurs de notre nation l'avaient bien compris et tenté de créer une forme de gouvernement - une république - qui empêcherait cela de se produire. Cependant, la combinaison d'armées permanentes gigantesques, de guerres quasi permanentes, de keynésianisme militaire et de dépenses militaires ruineuses a détruit notre structure républicaine au profit d'une présidence impériale. Nous sommes sur le point de sacrifier notre démocratie pour préserver notre empire. Quand une nation s'engage dans cette voie, ce sont les dynamiques inhérentes à tous les empires qui opèrent : isolement, excès, union des forces opposées à l'impérialisme et faillite. Némésis guette notre vie de nation libre.
L'empire américain, vaincu en Irak et en Afghanistan, comme il l'a été à la baie des Cochons et au Vietnam, n'a toujours rien appris. Il se lance dans chaque nouveau fiasco militaire comme si les précédents n'avaient jamais existé. Il estime ne pas avoir besoin d'alliés. Il estime pouvoir régner sur le monde.
Si l'occupation du Groenland fait imploser l'OTAN, qu'importe ? Si le financement et l'armement d'Israël pour mener à bien un génocide, ainsi que les bombardements de l'Iran et du Yémen, aliènent de vastes pans du Sud et enflamment le monde musulman, qu'importe ? Si envahir et kidnapper le président du Venezuela fleure bon l'impérialisme yankee, tant pis ! Rien ni personne n'a d'importance.
Les puissances qui piétinent le globe façon King Kong contractent un virus mortel.
Johnson a averti que si nous restons cramponnés à notre empire, comme l'a fait la République romaine, nous
"perdrons notre démocratie et subirons de plein fouet le retour de flamme généré par l'impérialisme".
Le contrecoup est imminent, et avec lui, l'effondrement de l'édifice vacillant de l'empire américain. Une histoire vieille comme le monde. Pour nous et la cabale de margoulins de notre version de la cour d'Ubu Roi, le choc sera terrible.
Traduit par Spirit of Free Speech