01/10/2023 ismfrance.org  10 min #234667

Normalisation saoudo-israélienne : la grande illusion

David Hearst, 28 septembre 2023. « De manière générale, la région est à peu près aussi stable qu'elle l'a été depuis de nombreuses années », a déclaré un haut responsable de l'administration américaine au  Washington Post avant que le président américain Joe Biden ne s'adresse à l'Assemblée générale des Nations Unies la semaine dernière.

Cinq pays sont en ruines, dont quatre à la suite de l'intervention américaine, et trois autres, dont les dirigeants sont soutenus par Washington, sont au bord de la faillite.

« Je pense que cela est dû en grande partie à une diplomatie américaine assez intelligente - souvent en coulisses - », a poursuivi le haut responsable sans la moindre ironie.

Une place de choix dans le cabinet des trophées diplomatiques américains est désormais accordée aux efforts de Biden pour amener l'Arabie saoudite à reconnaître Israël.

Après s'être montré sceptique lorsque le processus était dirigé par l'ancien président américain Donald Trump et son gendre Jared Kushner, le secrétaire d'État Antony Blinken en parle désormais avec le zèle d'un converti.

Il a  déclaré que la normalisation entre deux des plus proches alliés de Washington au Moyen-Orient serait « un événement porteur de transformations », tandis que le conseiller à la sécurité nationale, Jake Sullivan, a  noté que les parties impliquées ont une « large compréhension de nombreux éléments clés ».

La dernière pièce d'un puzzle de plus en plus complexe est l'accord saoudien sur la surveillance nucléaire par l'organisme de surveillance atomique des Nations Unies, l'Agence internationale de l'énergie atomique. L'aide américaine à l'enrichissement nucléaire est l'un des éléments d'une liste croissante de demandes saoudiennes.

Avant cela, on parlait d'un pacte de sécurité américain. Mais le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane continue de faire miroiter sa signature sans sacrifier ses relations avec la Chine.

L'onction des dirigeants occidentaux

Dans sa dernière interview avec Fox News, Mohammed ben Salmane a nié que les négociations aient été suspendues à cause du gouvernement d'extrême droite israélien : « Chaque jour  nous nous rapprochons [d'un accord]. Cela semble pour la première fois réel, sérieux. »

Pas plus qu'il ne serait dissuadé de soutenir la Russie au sein de l'Opep+, en  affirmant que tout est question « d'offre et de demande », et que la Chine, dont le dirigeant, le président Xi Jinping, « essaie de faire de son mieux » pour son pays.

La normalisation arabe avec Israël signifie des choses radicalement différentes selon les parties. Pour des États-Unis qui ont beaucoup de mal à se retirer de la région après deux décennies d'interventions ratées, les bénéfices d'un tel pacte sont géostratégiques.

Il s'agit d'oindre les nouveaux dirigeants occidentaux de la région. Il s'agit d'exclure la Chine et la Russie du Golfe, pour quoique ce soit d'autre que des partenaires commerciaux.

Le pivot de l'ancien président américain Barack Obama vers le Pacifique et « l'accord du siècle » de Trump ont fusionné en un seul. Les trois présidents ont mis fin à la recherche d'une solution au conflit palestinien.

Pour les riches États du Golfe, il s'agit avant tout de jouer sur le marché et d'obtenir du plus offrant le prix le plus élevé.

L'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar ont tous traversé les mêmes traumatismes en tant que nations autrefois dépendantes du soutien financier, technologique et militaire occidental. L'Iran, la Russie et la Turquie ont tous parcouru le même voyage. Ils en sont à peu près au même point en ce qui concerne la projection de la puissance américaine au XXIe siècle, même si leurs déclarations extérieures et leurs alliances peuvent différer.

Croyants jadis au rêve occidental comme moteur du développement, ils sont aujourd'hui profondément désillusionnés et déterminés à façonner leur propre avenir avec leurs propres alliances.

Changer l'image du prince héritier saoudien

Quiconque pense que l'Arabie saoudite sera cimentée dans le camp occidental après avoir reconnu Israël croit au Père Noël. Ce que fait Riyad, c'est étendre ses paris - ce qui, dans les circonstances, est raisonnable.

Même sur le plan personnel - et la politique définie par un dirigeant absolu est exclusivement personnelle - Mohammed ben Salmane est plus proche du président russe Vladimir Poutine que de la plupart des autres acteurs sur la scène mondiale.

Tous deux ont commencé comme des outsiders de premier plan dans leurs systèmes respectifs. Ils ont été écartés par leurs pairs, sous-estimés par leurs ennemis, et ont trouvé leur chemin vers le sommet avec la plus grande cruauté. Poutine a montré à Mohammed ben Salmane la voie à suivre lorsqu'il s'agissait d'assassiner des expatriés à l'étranger.

C'est pourquoi la tentative de présenter Mohammed ben Salmane comme un réformateur visionnaire frise la comédie dramatique, si elle n'était pas si offensante pour les familles saoudiennes endeuillées.

Cinq ans après le meurtre de Jamal Khashoggi, ordonné par le prince héritier saoudien à l'aide d'une équipe d'assassins triés sur le volet, les investisseurs occidentaux sont de retour à Davos dans le désert, salivant sur d'éventuelles proies.

Pour Israël, la normalisation avec ses voisins arabes signifie asseoir sa place de puissance militaire et de haute technologie dominante dans la région. Il n'a jamais été question de parité, de recherche d'un partenariat égal avec ses voisins arabes - ni même d'une colonie européenne acceptant le fait qu'elle se trouve au Moyen-Orient. Quels que soient les nombreux accords signés, Israël insistera toujours sur sa supériorité militaire en matière d'armes conventionnelles et nucléaires.

Déclarer la victoire du sionisme

Pour les dirigeants ultranationalistes actuels d'Israël, il existe également une forte composante idéologique interne en jeu, qui n'a pas grand-chose à voir avec la « déconfliction » (1), encore moins avec la paix.

La normalisation avec l'Arabie Saoudite consiste à déclarer la victoire du projet sioniste. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, dont les propos sont rarement ignorés, l'a dit à l'Assemblée générale des Nations Unies. Les Palestiniens ne peuvent pas avoir de veto sur la paix, a-t-il déclaré.

« Je crois que nous sommes à l'aube d'une avancée encore plus spectaculaire : une paix historique entre Israël et l'Arabie saoudite. Une telle paix contribuera grandement à mettre fin au conflit israélo-arabe », a déclaré Netanyahu. « Cela encouragera d'autres États arabes à normaliser leurs relations avec Israël. Cela améliorera les perspectives de paix avec les Palestiniens. Cela encouragera une réconciliation plus large entre le judaïsme et l'islam, entre Jérusalem et la Mecque, entre les descendants d'Isaac et les descendants d'Ismaël. Ce sont d'immenses bénédictions. »

En montrant une autre de ses fameuses cartes trompeuses, qui effacent les terres palestiniennes, Netanyahu a déclaré la victoire.

Lui et Israël se font des illusions.

Un nouveau départ a déjà été déclaré à plusieurs reprises. Lorsque l'ancien président égyptien Anwar Sadate a rencontré l'ancien Premier ministre israélien Menachem Begin, ce dernier a promis « plus de guerre, plus d'effusion de sang, plus d'attaques ». Cette réunion a eu lieu en 1977.

Un an plus tard, Israël envahit le sud du Liban jusqu'au fleuve Litani, et récidive en 1982 pour expulser l'Organisation de libération de la Palestine.

Les mêmes fausses promesses ont été faites à Oslo en 1993, avec des documents signés sur la même table en bois utilisée pour le traité de paix entre l'Égypte et Israël en 1979. Le New York Times a déclaré à l'époque qu'Oslo « permettrait éventuellement aux Palestiniens de diriger leur propre pays car les troupes israéliennes se retireront d'ici quelques mois de la bande de Gaza et de Jéricho, dans un premier temps ».

La paix à notre époque ?

Les traités de paix avec l'Égypte et la Jordanie ont été pointillés de nombreuses réunions clandestines entre dirigeants arabes et israéliens, tout comme Mohammed ben Salmane et Netanyahou se sont rencontrés secrètement.

L'ancien Premier ministre israélien Shimon Peres et son ministre de la Défense, Yitzhak Rabin, ont rencontré le roi Hussein de Jordanie à la périphérie d'Aqaba en pleine nuit en 1986. Hussein, on le sait maintenant, s'est rendu clandestinement en Israël à trois reprises, apportant des cadeaux comme des stylos en or décorés du symbole de la couronne hachémite. Yigal Allon, membre du cabinet, a même reçu un fusil d'assaut allemand. Hussein et Rabin ont fumé une cigarette ensemble.

Tous ces détails sont touchants, mais aucun d'entre eux n'a changé le cours de l'histoire. En effet, ils ont encouragé Israël à poursuivre et à approfondir son occupation et à s'en prendre à ses voisins dès les premiers signes de difficultés.

L'opinion publique sur Israël parmi les Jordaniens et les Egyptiens a-t-elle changé à la suite de ces traités ? Au contraire, Israël est plus détesté aujourd'hui que jamais. Le traitement réservé par Israël au peuple palestinien est au premier plan dans l'esprit de tout Arabe.

Trois décennies après le traité de paix jordanien, le ministre israélien de la Défense, Yoav Gallant, a annoncé qu'Israël allait  construire une nouvelle barrière le long des 300 km de frontière avec la Jordanie. Les jeunes Jordaniens se voient systématiquement refuser des visas pour le traverser. Il n'y a pas de paix entre les deux nations.

Le leader juif ukrainien des sionistes révisionnistes, Vladimir Jabotinsky, l'a vu et dit très clairement. Il a écrit : « Imaginer, comme le font nos arabophiles, que [les Palestiniens] consentiront volontairement à la réalisation du sionisme, en échange des commodités morales et matérielles que le colon juif apporte avec lui, est une notion puérile, qui a au moins au fond, une sorte de mépris pour le peuple arabe ; cela signifie qu'ils méprisent la race arabe, qu'ils considèrent comme une foule corrompue qui peut être achetée et vendue, et qu'ils sont prêts à abandonner leur patrie pour un bon système ferroviaire (...). Il n'y a aucune justification pour une telle croyance. »

« Il se peut que certains Arabes acceptent des pots-de-vin. Mais cela ne signifie pas que le peuple arabe de Palestine dans son ensemble vendra ce fervent patriotisme qu'il garde si jalousement et que même les Papous ne vendront jamais. Chaque population indigène du monde résiste aux colons aussi longtemps qu'elle a le moindre espoir de pouvoir se débarrasser du danger d'être colonisée. »

Les dirigeants arabes entretiennent des relations chaleureuses avec leurs homologues israéliens depuis des décennies, certains avant même la création d'Israël elle-même. L'affirmation selon laquelle Israël est entouré de régimes arabes qui représentent une menace existentielle était une illusion démystifiée par le travail des Nouveaux Historiens sur 1948 et toutes les guerres depuis.

Israël avait des espions haut placés dans les centres de pouvoir des régimes arabes ; d'Eli Cohen en Syrie à Achraf Marwan en Égypte. Marwan était le gendre de Gamal Abdul Nasser et un proche collaborateur d'Anwar Sadat.

Le problème d'Israël a toujours été celui des Palestiniens vivant dans la Palestine historique et de la diaspora, qui voient Israël comme un régime d'apartheid colonial. Aucune signature d'un nouveau traité ne changera cela.

Il n'y aura pas de paix entre une nation arabe et Israël tant qu'il ne sera pas mis fin au le conflit palestinien par un accord entre Israël et le partage de la souveraineté sur la terre. Et la prochaine fois qu'un dirigeant israélien déclarera « la paix à notre époque », je conseillerais à tous ceux qui se trouvent à proximité de ses avions de combat et de ses drones de courir aux abris.

Article original en anglais sur  Middle East Eye / Traduction MR

  1. « Déconfliction » - (Anglicisme) (Militaire) Action de coordination entre plusieurs)) chaînes de commandement militaires, pour réduire les risques de dégâts occasionnés par les actions respectives de chacune de ces chaînes de commandement, et susceptibles de causer des accidents. (Source :  lalanguefrançaise.com)

David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Il a été éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian, où il a précédemment occupé les postes de rédacteur associé pour la rubrique Étranger, rédacteur pour la rubrique Europe, chef du bureau de Moscou et correspondant européen et irlandais. Avant de rejoindre The Guardian, il était correspondant pour l'éducation au sein du journal The Scotsman.

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