22/02/2024 middleeasteye.net  9 min #243376

Passage à tabac, vols et exécutions : le jour où les soldats israéliens ont envahi le stade Yarmouk à Gaza

Par  Maha Hussaini à GAZA, Palestine occupée et  Mohammed Qreiqe

Le 24 décembre, les troupes israéliennes ont dépouillé et torturé des dizaines de Palestiniens dans le stade historique de la ville. MEE s'est entretenu avec des témoins qui rapportent de nouvelles horreurs

Après avoir échappé pendant des semaines aux bombes israéliennes dans le quartier de Shuja'iyya, au nord de Gaza, Youssef Hamdan al-Mubayyed s'est réfugié avec sa famille dans le stade Yarmouk, dans la ville de Gaza, comme des centaines d'autres Palestiniens.

Youssef Hamdan al-Mubayyed pensait que c'était l'endroit le plus sûr pour lui à  Gaza, car le stade était exclusivement occupé par des personnes déplacées par l'o ffensive militaire israélienne depuis le 7 octobre.

Au lieu de cela, dans ce stade, il a été torturé, humilié et menacé de mort, comme des dizaines d'autres Palestiniens.

Middle East Eye s'est entretenu avec Youssef Hamdan al-Mubayyed et d'autres  Palestiniens qui ont apporté des témoignages similaires, concernant ce stade transformé en « camp d'interrogatoire et de torture » improvisé.

Footage online shows dozens of Palestinians,
including women, children and the elderly, detained by the Israeli army.
Dozens of Palestinian men were stripped of their clothes and lined up in a stadium in the Gaza Strip

Traduction : « Des images diffusées sur Internet montrent des dizaines de Palestiniens, dont des femmes, des enfants et des personnes âgées, détenus par l'armée israélienne. Des dizaines d'hommes palestiniens ont été déshabillés et placés en rangs dans un stade de la bande de Gaza. »

Un lieu qui est devenu le théâtre de nombreuses atrocités, y compris des exécutions.

Inauguré en 1952, le stade Yarmouk est considéré comme l'un des plus grands et des plus anciens stades de la bande de Gaza.

À la suite de l'invasion  israélienne, des images du site sont apparues sur les réseaux sociaux, montrant des centaines de Palestiniens, dont des enfants, déshabillés, en sous-vêtements, et surveillés par des soldats israéliens.

Les événements décrits par Youssef Hamdan al-Mubayyed se sont déroulés le 24 décembre. Il raconte avoir été réveillé à 4 h 30 du matin, alors que des chars et des soldats israéliens encerclaient le stade.

Vers 6 h 30, l'armée israélienne a informé par haut-parleurs les personnes déplacées dans le stade que les hommes seraient séparés pour des contrôles de sécurité.

« Un soldat a demandé si quelqu'un parlait anglais et je lui ai dit que je le parlais », raconte Youssef Hamdan al-Mubayyed à MEE. « Il m'a ordonné de dire aux hommes de se déshabiller et de s'asseoir en rangs », poursuit-il.

Torturé pendant une heure

Le jeune homme de 24 ans explique qu'avec les autres hommes, ils ont été contraints de laisser leurs vêtements dans la poussière et de s'asseoir dans le froid, avant que les soldats ne s'intéressent à lui parce qu'il parlait anglais.

« Un soldat a compté les hommes dans les rangs. Un, deux, trois et quatre, c'était moi », se souvient Youssef Hamdan al-Mubayyed. « Il m'a dit "viens" et la première chose qu'il a faite, c'est de m'attraper par le cou et de me frapper contre le mur deux ou trois fois. Il m'a dit : tu es du Hamas mais tu ne veux pas l'admettre. »

Le soldat a accusé Youssef Hamdan al-Mubayyed d'avoir appris l'anglais au sein du Hamas, ce qu'il a nié, mais malgré ses dénégations, le soldat a continué à l'accuser.

« Tu es l'un des saboteurs et tu travailleras avec nous, que tu le veuilles ou non », se souvient-il des propos du soldat.

Pour son refus de coopérer, Youssef Hamdan al-Mubayyed a été frappé avec la crosse d'un fusil M16 avant d'être obligé de s'asseoir et d'être frappé avec une chaussure.

« Il m'a demandé mes informations personnelles et je lui ai dit que je venais du quartier de Shuja'iyya. »

Cette information a donné lieu à de nouvelles violences : le soldat a de nouveau frappé Youssef Hamdan al-Mubayyed et d'autres personnes se sont jointes à lui.

« J'ai perdu le compte et je n'arrivais pas à savoir d'où venaient les coups de poing », raconte-t-il.

Le jeune Palestinien témoigne avoir été étranglé par un soldat, tandis qu'un autre soldat l'avertissait qu'il laisserait son collègue l'étrangler à mort s'il n'avouait pas être membre du Hamas. Le même soldat lui a ensuite tordu le bras pour tenter de le casser.

« J'ai été torturé pendant une heure, puis un officier m'a jeté à terre et m'a ordonné de ne pas lever la tête. Il a dit aux autres de me tirer dessus si je levais la tête. Je suis resté comme ça pendant environ vingt minutes. »

« Un officier m'a jeté à terre et m'a ordonné de ne pas lever la tête. Il a dit aux autres de me tirer dessus si je levais la tête. Je suis resté comme ça pendant environ vingt minutes »

- Youssef Hamdan al-Mubayyed, 24 ans

Le supplice de Youssef Hamdan al-Mubayyed a pris fin lorsqu'il a été emmené à un checkpoint, contrôlé par d'autres soldats, et qu'il a reçu l'ordre de quitter le stade.

En quittant le stade, il pouvait entendre le bruit des bombardements dans les zones voisines et apercevoir des tireurs d'élite sur les toits des immeubles, tirant sur quiconque regardait en arrière pour voir ce qui se passait dans le stade.

Il a lui-même été touché alors qu'il se retournait pour chercher son père. Il a reçu des balles dans le bras et dans le bas du dos.

Il se souvient de n'avoir été aidé par personne et d'être resté allongé sur le sol pendant un certain temps, avant de se relever lentement et de marcher jusqu'à l'hôpital al-Chifa, situé à environ un kilomètre et demi de là, qu'il a fini par atteindre.

« Ils lui ont tiré dans le dos »

Um Ahmed Faraj est une autre Palestinienne qui s'est réfugiée dans le stade Yarmouk après avoir été déplacée d'innombrables fois, la première fois à la suite du bombardement de sa maison dans le nord de la bande de Gaza.

En novembre, elle a été grièvement blessée lors d'une attaque israélienne qui lui a brisé la mâchoire et a laissé des éclats d'obus dans son cou et sa langue.

Les médecins lui avaient recommandé de quitter Gaza en raison de la gravité de ses blessures, mais cette femme de 43 ans n'a pas pu partir et s'est retrouvée coincée dans le territoire assiégé, souffrant terriblement.

Son témoignage présente de fortes similitudes avec celui de Youssef Hamdan al-Mubayyed.

Elle évoque également le fait que le stade a été encerclé par des tirs d'artillerie nourris le 24 décembre au petit matin.

Um Ahmad Faraj précise que les soldats israéliens ont commencé à investir le stade vers 4 heures du matin, séparant les hommes et les femmes, et obligeant les hommes à se déshabiller jusqu'aux sous-vêtements.

« Beaucoup d'entre eux ont été battus et torturés, y compris mon mari et mon fils. Ils sont restés là, en sous-vêtements, pendant que les soldats israéliens les frappaient avec leurs armes. »

D'autres témoins oculaires contactés par MEE ont évoqué les « humiliations » infligées aux détenus par les soldats israéliens, qui leur ont notamment craché dessus.

Ces témoins affirment que de nombreux Palestiniens déplacés ont été détenus pendant trois heures avant d'être soumis à des contrôles de sécurité.

Avant qu'Um Ahmad Faraj ne puisse partir, on lui a demandé de tout laisser derrière elle, sauf sa carte d'identité, elle n'a donc pas pu emporter son téléphone portable ou son argent.

Comme Youssef Hamdan al-Mubayyed, elle raconte également qu'elle et sa famille ont été prises pour cible par des tireurs d'élite israéliens après avoir quitté le stade, mais dans son cas, les tirs ont entraîné la mort d'un membre de sa famille.

« Ma belle-mère était une femme âgée, ils lui ont tiré dans le dos alors que nous nous enfuyions », raconte Um Ahmad Faraj.

« La balle a traversé son dos et est ressortie par sa poitrine. Elle est tombée en martyr, mais je ne pouvais pas la porter. Deux jeunes femmes m'ont aidé à porter son [corps] »

- Um Ahmad Faraj, une Palestinienne réfugiée dans le stade

D'autres témoins racontent à MEE que, quelques instants avant d'entrer dans le stade, l'armée israélienne a perpétré un massacre aux entrées du complexe, tuant des dizaines de personnes et en blessant d'autres.

« La balle a traversé son dos et est ressortie par sa poitrine. Elle est tombée en martyr, mais je ne pouvais pas la porter. Deux jeunes femmes m'ont aidé à porter son [corps] »

Les abus signalés ne se limitent pas à la torture et aux exécutions, mais comprennent également le vol d'objets de valeur et d'argent.

Abu Muhammed al-Sersawi, âgé de 54 ans et originaire de la rue al-Wehda dans la ville de Gaza, s'est réfugié dans le stade après le bombardement de son quartier.

Son frère aîné, qui a été blessé lors d'une attaque, a été arrêté le 24 décembre lorsqu'Israël a pris d'assaut le stade.

À ce jour, aucun membre de sa famille ne sait ce qu'il est advenu de son frère ni où il se trouve.

« Nous pensions que l'opération [militaire] ne concernait que [les quartiers de] Shuja'iyya et Daraj [zones de l'est de Gaza]. »

Abu Muhammed al-Sersawi, 54 ans, confie à MEE : « Nous avons été déshabillés et on nous a pris nos vêtements. Parmi nous, il y avait des enfants, des adultes et des personnes âgées. Mais ils ne se souciaient de personne. »

Certains des hommes ont ensuite récupéré leurs vêtements, précise Abu Muhammed al-Sersawi, mais les poches avaient été complètement vidées.

« Certains des hommes ont été relâchés, d'autres ont été emmenés. Lorsqu'ils ont été relâchés, ils ont récupéré leurs vêtements, mais aucun argent ou objet n'a été retrouvé dans leurs poches », ajoute-t-il.

« Mon neveu avait placé 1 600 dollars dans l'étui de sa carte d'identité. À sa libération, il n'a pas récupéré sa carte d'identité, qui avait été prise par l'armée. Nous avons donc demandé à la récupérer, et lorsqu'elle lui a été rendue, les 1 600 dollars n'étaient plus là. »

« Ils ont volé tout l'argent. Nous avons parlé de l'argent à un officier israélien, qui nous a tiré dessus et nous a dit : "Partez vers le sud. Si je vous revois, je vous exécuterai". Nous nous sommes enfuis terrifiés. »

MEE a contacté l'armée israélienne pour un commentaire sur les allégations présentées dans cet article.

Traduit de l'anglais ( original).

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