Un monstre accouche d'un monstre pour satisfaire un troisième monstre...
1 500 $ milliards pour 2027, une augmentation de 50% par rapport à 2026 ? Les projets de Trump concernant l'armement de l'Amérique ne diffèrent pas, dans l'esprit de la chose, de ses ambitions géopolitiques et de son appétit dans l'attente d'un Prix Nobel de la Paix tant mérité, peut-être même un Prix Nobel Spécial pour Lui-Seul (Prix Nobel de la Paix-Donald-Trump, seul et unique exemplaire).
Le budget du Pentagone de 2027, qui sera présenté en février ou mars, fracasse tous les précédents du point de vue d'une augmentation annuelle, peut-être même ceux de la guerre 1941-1945 qui furent plus étalés. La différence avec tous les précédents est due au "monde de Trump" de ce président-bouffe...
Note de PhGBis : « Le "monde de Trump" est fait de courbes quantiques, fuyantes et de tonalités variables selon le microphone, et de l'impossibilité d'étancher la soif de paroles parcourues de promesses incroyables et extra-terrestres, se contredisant les unes les autres, qu'importe, de cet incroyable président-bouffe actuellement lâché en liberté et enfermé dans cette liberté de ne croire que ce que lui-même dit à lui-même selon des illuminations insaisissables, - ouf, respirons un peu... »
Donc, "le monde de Trump" impose notamment (on en trouverait d'autres) trois questions sur ce projet de budget, auxquelles personne, absolument personne, et certainement pas Trump lui-même qui s'en fiche, ne peut répondre, - soit ces trois questions :
• Cette augmentation aura-t-elle vraiment lieu, même si elle est inscrite dans le budget et si les billets de banque sont imprimés ?
• Si un miracle fait qu'elle se réalise en 2027, cette augmentation durera-t-elle selon une programmation ordonnée plus d'un an ?
• Si ce miracle-2027 se réalise, l'argent ira-t-elle vraiment à l'armement au Pentagone ? C'est-à-dire : quelle part sera consacrée au gaspillage, à la redondance et à la corruption, moins ou plus de la moitié ?
Attention : base industrielle fragile !
Même si l'on est assuré que toutes ces questions sont fascinantes mais tranchées d'avance, nul ne peut répondre parce que le pire d'au-delà du pire, - même si c'est un pire-bouffe, - est toujours possible dans "le monde de Trump" et qu'il s'agit évidemment d'une terra incognita. Une chose, qui nous surprendra peut-être au premier abord mais s'expliquera dans un monde de stabilité bénéficiaire où l'on se méfie des hoquets du "monde de Trump", c'est l'enthousiasme assez mitigé des experts du complexe militaro-industriel (CMI). Cette réaction se rapproche assez de celle des patrons des grandes complexes pétroliers, qui ont montré, eux, un enthousiasme plus que mitigé à l'annonce de l'avenir rocambolesque que cet étonnant président envisageait pour eux qui savent parfaitement ce qu'il leur en coûtera pendant au moins 10-15 ans, et sans perspective mirifique au-delà, de prendre en charge le pétrole vénézuélien.
Les experts, dirigeants et compagnie du CMI ont mesuré leurs véritables capacités présentes, de production de masse, depuis le début de la guerre en Ukraine. Le bilan n'est pas enthousiasmant, il est même franchement inquiétant. D'où leur attitude très hésitante... On citera de façon précises deux personnalités de l'environnement de soutien de l'US Air Force, tous deux anciens officiers généraux et experts, Dave Deptula and Charles Galbreath, placés respectivement à la tête et à la fonction de 'Senior Resident Fellow for space studies' du Mitchell Institute, think tank de l' 'Air & Space Forces Association' (A&SFA), principal et très puissant groupe de lobbying officiel de l'USAF (publié le 10 janvier dans le magazine de cette association) :
« De même [que Deptula], Galbreath a déclaré que l'industrie spatiale est prête et attend un signal de la part du ministère. Cependant, une augmentation significative des demandes de production pourrait poser des difficultés à la base industrielle spatiale en pleine croissance.» "Ma principale préoccupation concerne la chaîne d'approvisionnement et le rythme de production, a-t-il affirmé. Serons-nous capables de produire les capacités nécessaires au rythme requis par le gouvernement pour répondre aux dépenses prévues et à la demande opérationnelle que nous constatons face à une menace émergente ? Lorsque le président Trump a annoncé le budget de 1 500 milliards de dollars, il a déclaré que nous analysions les menaces et que ce montant était basé sur une prise de conscience de leur gravité. Nous devons y faire face." »
On comprend de quel dilemme l'on parle, puisqu'on en a vécu les conséquences sans arrêt tout au long de la guerre ukrainienne jusqu'ici, en constatant l'incapacité occidentale de produire assez d'équipements et de munitions pour l'Ukraine. Encore ne s'agit-il là que d'une conséquence de situation, et non pas des causes des calamités qui attendent le budget émanant du "monde de Trump".
L'empire de l''overhead'
Les causes directes plus lointaines, résultant d'un système lancé dans une folle surpuissance depuis la Deuxième Guerre mondiale et après avec le choix d'une "industrie de guerre" aux USA (National Security Act de 1947) sont apparues dans tous leurs effets catastrophiques autour de 2010-2012, lorsque les derniers experts honnêtes se sont penchés sur la situation devenue effectivement catastrophique pour proposer des réformes radicales du système de production du CMI, - période après laquelle le problème du Pentagone, illustré par l'échec des huit tentatives successives depuis 2017 de faire un audit de la situation du monstre, a sombré dans le simulacre de la narrative officielle, à peu près comme l'on a fait avec la guerre en Ukraine.
Winslow Wheeler, du Center of Defense Information, fut un des plus talentueux et des plus opiniâtres de ces "experts honnêtes" et son départ à la retraite en 2012 marqua effectivement la fin des ultimes tentatives de réforme. Il avait pris comme cible les frais improductifs du Pentagone, ou 'overhead' (« Le terme 'overhead' désigne en langage bureaucratique "le temps passé par un système à ne rien faire d'autre qu'à se gérer lui-même", - frais totalement inutiles sinon frauduleux comprenant notamment gaspillage, redondance, corruption, etc.) Nous écrivions le 12 juillet 2010 :
« "Dans son discours d'adieu du 10 septembre 2001 (hélas, il ne s'agissait pas d'un discours d'adieu), Donald Rumsfeld affirmait que 50 % des dépenses du ministère de la Défense étaient des frais généraux. Le flot d'argent qui a commencé le lendemain n'a fait qu'accroître ce pourcentage..."» Comme on le voit, Wheeler qualifie curieusement ce discours de Rumsfeld de "chant du cygne" de ce secrétaire à la défense-là, ce qui semble simplement suggérer que, selon Wheeler, la carrière de Rumsfeld s'est arrêtée là, - disons, la carrière "sérieuse", le reste s'étant perdu dans les folies de 9/11 et la suite. Le jugement est assez juste. Il est vrai que Rumsfeld, durant ses neuf premiers mois au Pentagone (janvier-septembre 2001), s'était lancé dans un combat furieux et, finalement, désespéré pour tenter d'assainir le fonctionnement du Pentagone. Ce discours du 10 septembre 2001 restera dans les annales [celles qui veulent bien le citer] comme l'un des plus courageux et des plus prémonitoires qu'ait prononcés un secrétaire à la défense. »
Wheeler calculait que les frais 'overhead', situés à 50% par Rumsfeld, atteignaient 70% en 2010. Cela signifie que toute augmentation du budget était absorbée à 70% par ces frais improductifs (et quel pourcentage aujourd'hui ?!). Le 6 septembre 2010, nous observions :
« Winslow Wheeler, s'est récemment livré à un exercice de comptabilité (voir sur le site du Center of Defense Information [CDI], le 30 août 2010). Wheeler observe qu'entre 1998 et 2010, le budget officiel du Pentagone est passé de $361 milliards à $697 milliards, qu'un peu plus de $1.000 milliards des sommes dépensées dans ce laps de temps l'ont été pour l'équipement, et que, pendant ce laps de temps et sur ce fastueux coussin de dollars, l'USAF a perdu 33% de ses effectifs (de 108 escadrons de combat à 72) et l'U.S. Navy 14% (de 333 navires de combat "de haute mer" à 287)... [...]» "Les sommités de la défense [...] ignorent le fait que des fonds plus importants, généreusement alloués - surtout ces 10 dernières années - ont abouti paradoxalement au vieillissement et à la réduction du parc d'équipements..." »
Conclusion : la gâterie du "monde de Trump" sera pour l'essentiel engloutie dans l'incurie du Pentagon ; mieux encore, - ou pire si l'on veut, - l'effet d'entraînement et l'investissement dans des équipements inopérants ou catastrophiquement inadaptés (si quelqu'un vous souffle "F-35", vous pouvez prendre), cet apport d'argent frais ralentira encore plus la productivité. On voit bien, d'ailleurs, où se précipitent les lobbyistes appointés et les généraux : l'article cité du magazine de A&SFA signalent que l'argent supplémentaire reçu par l'USAF servira en priorité à assurer la modernisation de la flotte, avec des avions "surs", venant de modèles éprouvés comme le F-15EX.
Surpuissance-autodestruction
Il est possible également, et même tout à fait possible jusqu'au probable, que si la manne du "monde de Trump" arrive à bon port, on se trouve en réalité devant une situation de rupture. Il est normal que des commentateurs normaux observent en mesurant l'ampleur de l'augmentation : « L'Amérique se prépare à la guerre », et c'est sans doute le désir ardent et à peine secret de nombre de « sommités de la défense » et de neocon pathologique (pléonasme extrêmement tautologique), façon Lindsay Graham. C'est possible et même probable si l'on considère avec mesure et raison la déraison américaniste. Pour nous, c'est différent, car ce n'est pas, dans la réalité des faits, la guerre qui est préparée mais un des moyens d'une rupture décisive qui accomplirait la prophétie terrible de Lincoln (« Nous devons éternellement survivre, ou mourir en nous suicidant »). Nous nous réfèrerions alors à notre salvatrice formule surpuissance = autodestruction.
Déjà, en 2010 ( 6 septembre 2010), nous posions cette question en évoquant la possibilité/probabilité d'une autodestruction du système du CMI lancé en surpuissance depuis des décennies. Nous avons souvent comparé le destin du Pentagone à celui de l'Amérique et de son américanisme nihiliste et carnivore, ce qui répond à une logique évidente tant les deux choses sont enfantées l'une de l'autre, tant elles se ressemblent, tant elles sont de la même essence frelatée et diabolique.. Cela nous faisait écrire :
« La question générale qui se pose est de savoir si l'ensemble systémique du Pentagone, ce système fonctionnant quasiment en mode autonome et hors du contrôle humain effectif, est encore capable de montrer assez de cohésion pour mener à bien des projets d'équipement stratégique majeur, et, par conséquent, de poursuivre l'entretien à bon niveau de la structure stratégique en question. Nous parlons bien de "capacité de cohésion" beaucoup plus que de moyens budgétaires puisque, de ce côté, comme on le voit, rien n'a été refusé au Pentagone. [...] Ces "capacités de cohésion" impliquent effectivement une structure bureaucratique et technologique en état de fonctionnement dans un sens constructif. Nul ne peut dire que la structure technogique-bureaucratique ("technocratique"), que le système "anthropotechnocratique" qu'est le Pentagone, ne sont pas en état de fonctionnement, bien au contraire. La question qui se pose désormais ouvertement, - aussi bien dans l'évolution que mesure Wheeler que dans de nombreuses réflexions publiques, - c'est de savoir si ce fonctionnement n'est pas tout entier tourné dans un sens destructeur, ou autodestructeur dans ce cas. On connaît notre réponse à cette question et nous ajouterons que cette réponse (positive bien entendu : le fonctionnement du système est autodestructeur) est valable depuis plusieurs années, sinon "de nombreuses années", et que c'est la conclusion que nous tirons des constats de Wheeler qui portent justement sur une période de temps déjà bien marquée (de 1998 à 2010). »
Lorsque nous citons notre sous-titre (« Un monstre accouche d'un monstre pour satisfaire un troisième monstre... ») nous parlons chronologiquement de Trump (monstre-bouffe), du budget 2027 (monstre-$milliards) et du Pentagone ('Moby Dick' ou ' The House of War'). Plus on est de monstres, - tous trois se correspondent si bien ! Comment cela ne marcherait-il pas jusqu'à l'issue finale et fatale ?
Mis en ligne le 12 janvier 2026 à 17H20