
par Serge Van Cutsem
Ce titre peut sembler hors du temps, voire déconnecté de l'actualité immédiate. Et pourtant, couvrir celle-ci est devenu un exercice périlleux, non pas parce que l'information manquerait, mais au contraire parce qu'elle est trop abondante et trop rapide. À l'ère du flux continu, un fait présenté comme décisif le lundi peut être contredit, nuancé ou rendu caduc dès le mercredi. Le cycle médiatique impose la réaction immédiate, quitte à commenter des fragments de réalité encore instables, incomplètement vérifiés, voire déjà dépassés.
Cette accélération n'est pas neutre. Elle produit un effet précis : elle détourne l'attention de l'essentiel. À force de se focaliser sur l'événement ponctuel, une déclaration, une frappe, un démenti, un retournement diplomatique, on perd de vue ce qui, lui, ne change pas. Ce que l'on voit en surface agite les émotions, nourrit les polémiques et occupe l'espace médiatique, mais ce n'est jamais là que se loge la compréhension profonde des événements.
La seule constante, dans ce tumulte, n'est pas l'information elle-même, mais le moteur qui la produit. Ce moteur n'apparaît pas dans les images, ne s'exprime pas dans les communiqués et ne se dément jamais dans les rectificatifs. Il réside dans les intérêts structurels, les rapports de force durables, les logiques de puissance qui traversent les décennies sans se soucier du rythme des chaînes d'information.
C'est précisément ce niveau de lecture que l'actualité immédiate empêche d'atteindre, non par complot, mais par saturation. Et c'est, au fond, bien plus efficace : une lobotomisation douce par dissonance cognitive permanente.
Le présent texte ne prétend donc pas «raconter ce qui s'est passé», tâche vouée à l'obsolescence en quelques heures. Il propose autre chose : comprendre pourquoi cela devait arriver, indépendamment de ses détails contingents, de ses rebondissements à venir ou de la version officielle qui s'imposera momentanément.
Car lorsque les faits changent sans cesse, les structures, elles, persistent. Et c'est uniquement à ce niveau que l'on peut encore produire une analyse qui résiste au temps. J'en profite pour inviter le lecteur à se rapprocher de l'excellent antipresse.net de Slobodan Despot qui, depuis plus de dix ans, couvre l'actualité avec une hauteur de vue que peu atteignent, et qui permet de mieux comprendre ce qui nous tombe dessus jour après jour.
Cela étant...
L'Empire romain ne se pensait jamais comme un empire conquérant. Il se voyait comme un ordre, une nécessité historique, une force civilisatrice. Rome ne faisait pas la guerre : elle pacifiait, elle ne détruisait pas des cités : elle rétablissait l'équilibre, elle n'écrasait pas des peuples : elle les intégrait.
C'est là l'un des grands mensonges fondateurs de l'histoire impériale : l'Empire ne se reconnaît jamais comme tel.
À Rome, la guerre était toujours justifiée par la sécurité des frontières, la protection des alliés, la trahison supposée de l'adversaire ou la nécessité d'anticiper une menace future. Officiellement, Rome n'attaquait jamais la première. Elle répondait, prévenait, stabilisait et même lorsque les conquêtes relevaient du pur opportunisme, le récit officiel transformait systématiquement l'expansion en défense.
Le Sénat romain excellait dans cet art rhétorique : transformer la domination en ordre, la violence en nécessité. Les légions n'étaient pas des forces d'occupation, mais les instruments d'une paix supérieure : la fameuse Pax Romana.
Une paix qui reposait, on le sait, sur la force militaire permanente, la dissuasion par la terreur, l'écrasement exemplaire des récalcitrants et l'intégration sélective des élites locales.
Une paix silencieuse, imposée et hiérarchisée.
La Pax Americana n'est qu'une répétition historique car il est aujourd'hui difficile de ne pas voir dans la politique étrangère américaine une réédition presque scolaire de ce modèle romain.
Les États-Unis, comme Rome, ne se définissent pas comme un empire (quoique). Ils n'admettent jamais l'agression, se présentent comme les garants d'un ordre mondial «fondé sur des règles», et considèrent toute résistance comme une anomalie dangereuse, surtout lorsqu'elle est d'ordre économique.
La différence tient moins à la nature du pouvoir qu'à son langage. Là où Rome parlait de civilisation, Washington (et son caniche de plus en plus nain qu'est l'Union européenne) parle de démocratie, de sécurité, de droit et de valeurs universelles... basées sur ses règles.
Mais le mécanisme est identique : celui qui résiste à l'ordre impérial n'est jamais un adversaire légitime. Il est un perturbateur, un tyran, un danger pour l'équilibre du monde.
Dans ce cadre, les interventions militaires ne sont jamais des guerres. Ce sont des opérations, des frappes ciblées, des actions correctives. On pourrait d'ailleurs étendre cette grille de lecture à Israël et Gaza.
Exactement comme les campagnes romaines n'étaient jamais des conquêtes, mais des expéditions de pacification.
Rome avait besoin d'empereurs forts, mais moralement irréprochables dans le récit officiel. Même les plus sanguinaires se présentaient comme des restaurateurs de l'ordre, des protecteurs du peuple, des défenseurs de la République, y compris lorsqu'elle n'existait déjà plus que comme façade.
Le culte du chef n'était pas une dérive : il était un outil de cohésion impériale. L'Empereur incarnait la continuité, la protection, la grandeur et surtout l'irresponsabilité sacrée. Lorsque Rome gagnait, il était glorifié. Lorsqu'elle échouait, la faute revenait aux généraux, aux provinces, aux complots... et, à l'époque, aux dieux.
Ce schéma est étonnamment contemporain.
Le chef charismatique moderne, homme providentiel, outsider ou prétendu anti-système, remplit la même fonction anthropologique : canaliser la colère et détourner la responsabilité. Il est à la fois le décisionnaire et l'innocent structurel de ses conséquences.
L'erreur n'est pas de comparer les États-Unis à Rome, l'erreur serait de croire que les sociétés humaines ont fondamentalement changé.
Les formes évoluent, les mots se renouvellent, les technologies se sophistiquent, mais les structures de pouvoir obéissent toujours aux mêmes constantes anthropologiques. Tout empire finit par confondre sa survie avec le bien commun, assimiler toute contestation à une menace existentielle, considérer la force comme un droit naturel et le droit comme un simple outil narratif, que l'on peut tordre ou suspendre par décret ou par une nouvelle «règle».
Le moment critique n'est pas celui où l'Empire frappe, c'est celui où il ne peut plus concevoir qu'on lui résiste sans être déclaré illégitime.
À ce stade, le droit international devient un décor, la morale un vocabulaire, et la démocratie un argument d'exportation vidé de son sens.
Ce qui s'est joué récemment n'est donc pas une rupture soudaine, mais un moment de vérité : celui où l'Empire cesse de faire semblant.
In fine... rappelez-moi ce qu'il est advenu de l'Empire Romain ? aucun empire ou civilisation n'est éternel.