
par Serge Van Cutsem
Il est toujours délicat d'analyser un événement militaire à chaud car les récits s'emballent, les versions se contredisent, les communiqués officiels se succèdent à un rythme qui trahit moins la vérité que la panique de ceux qui les rédigent. Et si on ajoute les médias mainstream qui ne publient que ce qui est autorisé, ça ne facilite pas les informations. Pourtant, au milieu de ce chaos narratif, une constante demeure : les intérêts stratégiques qui ne changent pas, eux.
L'offensive américaine contre le Venezuela, quelles que soient ses modalités exactes, ne fait pas exception. Derrière les justifications morales, juridiques ou sécuritaires invoquées à la hâte, une réalité s'impose avec une régularité presque gênante : le pétrole.
Le Venezuela est une anomalie géopolitique majeure car il détient les plus importantes réserves prouvées de pétrole au monde, estimées à plus de 300 milliards de barils. Ces réserves, concentrées principalement dans la Ceinture de l'Orénoque, constituent un atout stratégique colossal dans un monde où l'énergie redevient une variable de puissance, et non plus un simple paramètre économique.
Le problème n° 1, c'est que cette richesse présente une particularité intolérable pour Washington : elle n'est pas sous son contrôle direct ou indirect.
Depuis plus de deux décennies, le Venezuela a maintenu, tant bien que mal, une souveraineté sur ses ressources énergétiques via la compagnie nationale PDVSA, tout en diversifiant ses partenariats avec la Russie, la Chine ou l'Iran. Ce choix n'est pas idéologique, il est stratégique, et c'est précisément ce qui le rend inacceptable.
Le problème n'est pas exactement Maduro, mais la souveraineté.
On parle beaucoup de Nicolás Maduro, de son régime, de ses dérives autoritaires, de sa légitimité contestée. Tout cela peut être débattu, mais c'est un écran de fumée.
L'histoire récente montre une chose très simple : les États-Unis tolèrent parfaitement des régimes autoritaires, pourvu qu'ils soient énergétiquement coopératifs. En revanche, ils combattent systématiquement ceux qui contrôlent leurs ressources au détriment des intérêts occidentaux.
Ce n'est pas Maduro qui pose problème, c'est le fait que le pétrole vénézuélien échappe aux majors américaines.
Ce scénario a un petit air de déjà vu, et les USA le rejoue systématiquement à l'identique.
Irak, Libye, tentatives répétées contre l'Iran : le schéma est toujours le même.
- Délégitimation morale du pouvoir en place
- Pression économique et sanctions
- Échec du changement de régime interne
- Intervention directe ou indirecte
- Réécriture des contrats énergétiques
Quant aux bénéficiaires finaux, ils sont constants, quels que soient les présidents ou les slogans : ExxonMobil, Chevron et une constellation de traders, fonds d'investissement et sous-traitants énergétiques
Les discours changent, le fonctionnement et la mécanique, jamais, et aucune des justifications avancées ne résiste à une analyse sérieuse. La lutte contre le narcotrafic n'a aucune valeur de casus belli en droit international, l'argument humanitaire est invoqué de manière sélective, opportuniste, et sans mandat et enfin le changement de régime par la force est explicitement prohibé par la Charte de l'ONU.
Si ces principes étaient appliqués universellement, la moitié de la planète serait bombardée.
Le droit international n'est pas invoqué ici pour protéger un ordre commun, mais pour être contourné quand il devient gênant. Je ne serais pas étonné qu'on trouve dans pas longtemps les fameuses «règles» qui justifient tout et n'importe quoi.
Pourquoi maintenant ? Parce que le contexte a changé.
Retour assumé de la realpolitik, tensions énergétiques durables, recomposition des alliances mondiales, montée en puissance des BRICS, fragilisation du dollar : le temps de l'idéologie climatique hystérique et des discours post-historiques touche à sa fin.
Ne croyez pas que cette idéologie du tout renouvelable et électrique va persister, et quand l'occident deviendra invivable d'un point de vue énergétique, le pétrole redeviendra ce qu'il n'a jamais cessé d'être : le nerf de la puissance.
Dans ce contexte, laisser le plus grand gisement mondial hors d'influence directe n'est plus perçu comme une anomalie tolérable, mais comme une faute stratégique.
On peut discuter indéfiniment des versions, des déclarations, des démentis. Mais l'histoire récente enseigne une leçon simple : Les bombes tombent rarement par hasard, elles tombent quasiment toujours là où se trouvent les ressources.
Le Venezuela n'est pas attaqué parce qu'il est «mauvais», il est attaqué parce qu'il est riche, souverain, et mal aligné.
Quelle que soit la suite des événements, cette clé de lecture restera valide, parce que les communiqués passent mais les intérêts, eux, demeurent. Et avec un président des USA qui est un businessman avant toute chose, ça ne risque pas de changer, même si son crédo de campagne était la paix partout.