
par Serge van Cutsem
Depuis plusieurs jours, les consommateurs le constatent partout : les œufs disparaissent des rayons. À Paris comme en province, les ruptures se multiplient sur un produit pourtant emblématique du panier populaire. Officiellement, on invoque une demande en hausse et quelques aléas climatiques. Officieusement, cette pénurie dit autre chose, quelque chose de beaucoup plus grave. Car l'œuf n'est ni un produit rare ni un produit complexe à produire. C'est l'une des protéines animales les plus simples, les plus accessibles et les plus efficaces sur le plan nutritionnel. Lorsqu'un pays n'est plus capable d'en assurer l'approvisionnement normal, ce n'est jamais un hasard : c'est un signal d'alerte.
La version officielle explique que l'inflation pousserait les ménages vers des protéines moins chères. C'est vrai, mais largement insuffisant. Une filière agricole saine est précisément conçue pour absorber ce type de variation. Quand la moindre tension de la demande provoque une pénurie immédiate, cela signifie que les marges de production ont été détruites en amont. Et ces marges n'ont pas disparu par accident. Elles ont été méthodiquement neutralisées par une accumulation de normes, de contraintes et d'injonctions idéologiques qui rendent la production locale de plus en plus inviable.
Depuis des années, l'agriculture et l'élevage français sont placés sous une véritable camisole réglementaire : transformations forcées des modes de production, investissements lourds imposés sans visibilité économique, exigences contradictoires entre bien-être animal, prix bas et rentabilité, pression environnementale déconnectée des réalités biologiques et économiques. Le résultat est connu : réduction des cheptels, fermetures d'exploitations, découragement massif. Or une exploitation qui ferme ne redémarre pas sur décision administrative, une poule ne pond pas sur décret ministériel, et un élevage ne se reconstitue pas en quelques semaines.
Ce glissement rappelle de manière troublante les mécanismes à l'œuvre dans les plans quinquennaux de l'ex-Union soviétique. Là aussi, on croyait qu'une économie pouvait être pilotée d'en haut, que la norme et la volonté politique suffiraient à remplacer la réalité matérielle. Cela produisait des objectifs irréalistes, des producteurs démotivés, des chaînes logistiques désorganisées, des magasins vides, puis des tickets de rationnement pour masquer l'échec. La comparaison n'est pas idéologique, elle est structurelle : même mépris du terrain, même négation des signaux du réel, même surprise feinte lorsque la pénurie apparaît.
À cette destruction progressive de la production nationale s'ajoute désormais une dépendance assumée aux importations, notamment via le Mercosur. On affaiblit l'agriculture française, on rend l'élevage local économiquement intenable, puis on remplace par des produits importés à plusieurs milliers de kilomètres. Tant que le commerce mondial fonctionne sans accroc, l'illusion tient. Mais cette illusion repose sur des conditions extrêmement fragiles : routes maritimes sûres, énergie abondante et bon marché, stabilité géopolitique, logistique internationale fluide. Autrement dit, sur tout ce qui devient aujourd'hui de plus en plus incertain.
Un pays comme la France, historiquement capable de nourrir largement sa population, renonce ainsi à l'un des piliers essentiels de sa souveraineté. Car l'alimentation n'est pas un bien comme un autre. Sans nourriture, il n'y a ni cohésion sociale, ni ordre public, ni résilience collective, ni État fonctionnel. La souveraineté alimentaire n'est pas un slogan : c'est une condition de survie.
Dans un contexte de conflit généralisé, de choc énergétique majeur ou de rupture des flux logistiques, la réalité serait brutale. Les stocks de la grande distribution seraient épuisés en vingt-quatre à quarante-huit heures, les flux tendus cesseraient immédiatement, les importations deviendraient aléatoires, et la panique ferait le reste. À ce stade, il serait déjà trop tard. On ne recrée pas en urgence une agriculture détruite depuis des années. Un paysan disparu ne revient pas sur injonction morale, et un élevage ne renaît pas par circulaire ministérielle.
Au nom d'un discours présenté comme écologique, vertueux et pacificateur, on met ainsi en place les conditions exactes qui rendraient la moindre crise externe socialement ingérable. L'URSS avait ses tickets de rationnement. Nous risquons pire : une dépendance totale sans filet productif, sans capacité de repli, sans souveraineté réelle. Ce n'est pas une transition. C'est un désarmement alimentaire. Et l'histoire montre invariablement une chose : lorsqu'un État n'est plus capable de nourrir sa population, tout le reste devient secondaire.