Par Vittorio de Philippis

Dans une société placée sous le signe du travail, un revenu de base suffirait-il à nous faire prendre une place dans la société ?
Bien sûr que non. Défendre le revenu de base, ce n'est pas nier l'importance du travail rémunéré, pour chaque personne comme pour la société. Mais c'est s'attaquer aux pathologies engendrées par une société placée sous le signe du travail. L'un des premiers à défendre le revenu de base en Europe était un spécialiste néerlandais de médecine sociale, Jan Pieter Kuijper. Il était confronté à deux types de patients : ceux qui se rendaient malades en travaillant trop et ceux que rendait malade le fait de ne pas trouver de travail. Pour lui, le revenu de base apportait une solution structurelle à cette solution absurde.
Comment ?
Le revenu de base constitue une technique souple, intelligente de partage de l'emploi. Il facilite la réduction volontaire du temps de travail ou l'interruption de carrière au moment où les travailleurs le désirent, que ce soit pour acquérir un complément de formation, éviter un burn-out ou mieux s'occuper de leurs enfants. Les postes ainsi libérés peuvent être occupés par celles et ceux qui en sont aujourd'hui exclus. En outre, le fait que le revenu de base est pleinement cumulable avec tout autre revenu permet de se lancer plus facilement dans une activité aux revenus incertains ou d'accepter un emploi peu rémunéré, mais qui vaut la peine d'être exercé, par exemple en raison de la formation qu'il permet d'acquérir.
Comment imaginer qu'une partie de la société consente à en entretenir une autre ?
C'est une illusion de croire que ceux qui n'ont que le revenu de base sont entretenus par ceux qui sont imposés pour le financer. Si le revenu obtenu par notre travail est ce qu'il est, c'est bien moins en raison de l'intensité de nos efforts qu'en raison des circonstances favorables dans lesquelles nous les produisons : ce qui nous est donné collectivement par l'accumulation de capital, le progrès technologique, le savoir-faire incorporé dans nos institutions. Le Nobel d'économie américain Herbert Simon estimait qu'au moins 90 % du revenu de ses compatriotes est dû à ces circonstances. En proposant un impôt linéaire à 70 % pour couvrir un substantiel revenu de base et les autres dépenses publiques, on leur laisserait généreusement, disait-il, encore trois fois plus que ce qu'ils ont vraiment mérité. En d'autres termes, ceux qui, comme moi, occupent un emploi bien payé reçoivent, caché dans leur salaire, un immense cadeau qui ne leur doit rien. Le revenu de base consiste à partager un peu plus équitablement cet immense cadeau.
Dans un monde où existerait un revenu de base, peut-on dire que certains ne seraient plus les maîtres des autres ?
« L'argent qu'on possède est l'instrument de la liberté, celui qu'on pourchasse est celui de la servitude », écrivait Rousseau. Un revenu inconditionnel est avant tout un instrument d'émancipation. C'est une manière simple et directe d'accroître le pouvoir de négociation de celles et ceux qui en ont le moins. Pour leur permettre d'être plus forts face aux maîtres de tous bords, patrons, maris ou bureaucrates.
Trouvera-t-on dans ces conditions encore assez de monde pour effectuer les tâches « ingrates » ?
La réponse se trouve déjà dans le tout premier plaidoyer pour un revenu de base à l'échelle d'une nation. Un revenu inconditionnel, écrit Joseph Charlier en 1848, rendra les classes populaires « plus difficiles dans le choix des professions ». Il faudra dès lors que les industries contenant les professions les plus repoussantes « offrent à leurs ouvriers un salaire assez élevé pour qu'ils y trouvent une juste compensation aux inconvénients dont elles sont entourées ». Serait-il vraiment choquant que ceux qui nettoient les auditoires soient mieux payés que ceux qui y enseignent ?
Certes, ne plus travailler en ayant un revenu de base, c'est ne plus être menacé dans sa survie physique... Mais quid de son statut de membre de la communauté humaine ?
Le travail rémunéré est aujourd'hui un moyen important d'intégration dans la communauté humaine. Il le restera avec un revenu de base. Mais il est voué à perdre sa place hégémonique, et rien ne sert de le regretter. Cessons de prétendre qu'on a besoin du travail à temps plein de chacun pour assurer à tous un niveau de vie décent. Mais prenons acte du fait qu'on a besoin de l'engagement de chacun pour rendre ou garder vivables nos communautés humaines de plus en plus hétérogènes. Le socle fourni par le revenu de base est un ingrédient essentiel du cadre institutionnel dont nous avons besoin pour affronter les défis du XXIème siècle.
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