11/06/2024 basta.media  9 min #250263

Sur des aires d'accueil des « gens du voyage », des femmes en lutte contre les discriminations

Dans le Nord, des femmes réunies en association tentent de faire respecter les droits des habitantes et habitants des aires d'accueil de gens du voyage. Elles bataillent pour s'imposer comme interlocutrices à part entière face aux pouvoirs publics.

Des journalistes, elles en ont vu défiler bon nombre sur leur aire d'accueil depuis que leur association a organisé, en avril, une première marche pour la dignité des Voyageurs à Lille. Depuis quelques années déjà, le combat de l'association Da So Vas contre la pollution sur leur aire d'accueil d'Hellemmes-Ronchin, à la périphérie de la métropole du Nord, est mis en lumière dans les médias. Comme les aires d'accueil  répertoriées par le juriste William Acker, leur terrain, situé entre une cimenterie et une concasserie, est particulièrement pollué.

« Ici, le problème, c'est cette poussière qui s'infiltre partout. En tant que femmes, on voyait les effets de la poussière en faisant le ménage, mais aussi sur la santé des enfants. Les nôtres sont tout le temps malades : conjonctivites, gale du ciment, impétigo... Et moi, je fais des bronchites à répétition », explique Carmen, 45 ans, devant la caravane jouxtant le petit chalet en bois de ses parents.

Elle est l'une des fondatrices de l'association. Le nombre de cancers pulmonaires, du sein et de l'estomac est élevé sur l'aire : sept personnes ont été diagnostiquées ces dernières années, trois en sont décédées. Récemment, Carmen a perdu une belle-sœur, morte d'un cancer à l'âge de 42 ans.« Nous voyons mourir des personnes jeunes, qui ont passé vingt ans sur ce terrain », poursuit-elle.

Pratiques discriminatoires

Sur les pancartes lors de leur marche d'avril, les femmes de Da So Vas ont écrit « On étouffe ». C'est aussi en référence aux multiples discriminations empreintes d'antitsiganisme et aux violations de droits qu'elles dénoncent sur leur lieu de vie. « Il faut que les gens comprennent à quel point nos droits ne sont pas respectés », souligne sa sœur, Sue-Ellen, 37 ans, porte-parole de l'association et mère de deux enfants.

L'aire d'accueil d'Hellemmes-Ronchin.

©Sarah Bos

Depuis la constitution de Da So Vas - qui signifie « donner la main » en romanès -, il y a deux ans, Sue-Ellen, ses sœurs et ses voisines observent un durcissement de l'application du règlement intérieur des aires d'accueil de la métropole lilloise. Au quotidien, cela signifie une multiplication des expulsions arbitraires, et des attitudes qu'elles jugent de plus en plus discriminatoires. Contactée, la métropole n'a pas souhaité répondre à nos sollicitations.

« Quand tu parles avec les gestionnaires des aires d'accueil, c'est toujours eux qui ont raison, et toi, tu dois te taire. Ils rentrent chez toi sans y être invités, pour regarder le courant, les prises, etc, jusque sous ta douche. Certains sont vraiment sans gêne, dénonce Carmen. Et nous, on nous interdit de laisser traîner ne serait-ce qu'un seau d'eau devant chez nous, ou de faire des barbecues. » « Ou même de célébrer des mariages », ajoute Mercedes, une autre membre de l'association.

Entraves à la liberté de culte

Cette dernière a subi l'intrusion d'une responsable de la métropole à son domicile le jour de la rentrée scolaire, en septembre dernier. La mère de famille avait prévenu l'établissement scolaire que son enfant faisait les vendanges avec son père et raterait quelques jours d'école. Une représentante de la métropole s'est alors présentée à son domicile et l'aurait fouillé, accusant Mercedes de cacher l'enfant pour qu'il n'aille pas à l'école. Une accusation « infondée et humiliante », dénonce l'association, qui a saisi le Défenseur des droits.

D'autres évènements ont récemment mené à une saisine du Défenseur des droits, notamment la destruction, à l'hiver dernier, d'un chalet construit par une habitante de l'aire d'accueil, pour lequel elle avait investi plus de 16 000 euros. « Son chalet était encore plus beau que celui-là, décrit Sue-Ellen en montrant l'habitat en bois de ses parents. Il était plus grand, avec des chambres pour les enfants. »

Plusieurs courriers avaient été adressés par la métropole à la mère de famille, lui indiquant que son chalet n'était pas autorisé. « Elle ne sait pas lire, précise Sue-Ellen. Un matin, les agents de la métropole sont venus lui dire qu'elle devait démonter son chalet elle-même sinon ils allaient le détruire au bulldozer. Ils l'ont accusée de ne pas payer ses dettes. Elle n'a pas pu se défendre et elle a tout perdu d'un coup. »

Carmen, Sue-Ellen et Bernadette.

©Sarah Bos

Les membres de l'association pointent aussi des entraves à la liberté de culte. Si auparavant, l'office des pasteurs était autorisé sur les aires d'accueil de la métropole, soit dans une caravane dédiée, soit sous un chapiteau, depuis deux ans plusieurs demandes de pasteurs ont été refusées. « Les agents de la métropole ont invoqué un motif de danger, qui n'a jamais été clarifié », indique Sue-Ellen.

Charte des droits

C'est pour mettre fin à ces situations que les femmes de l'association ont décidé de partir à la rencontre des habitants des dix-sept aires d'accueil de la métropole lilloise. Objectif : mettre au point une charte commune et lancer une pétition contre « les traitements indignes des gens du voyage ».  La pétition a récolté plus de 16 000 signatures en un mois.

« Les habitants se sentent globalement discriminés en tant que Voyageurs, et vivent dans de mauvaises conditions de vie, près des voies ferrées ou des déchèteries, explique Sue-Ellen. Nous avons pris en note les besoins réels des gens et demandé à notre avocate de rechercher les textes de loi correspondant, parce qu'on savait que c'était des droits fondamentaux. »

La charte réalisée demande le respect du « droit à la vie et à la sécurité », de la « dignité des personnes », et du droit à « la vie privée et familiale, et à la protection du domicile » et enfin de « la liberté de conscience et de religion ». Le document a été présenté au cabinet du président de la métropole lilloise à l'issue de la marche organisée le 12 avril dernier. 200 personnes avaient participé, dont des personnalités politiques comme la députée écologiste au Parlement européen Marie Toussaint, tête de liste des Verts aux élections européennes du 9 juin.

La métropole n'a pas souhaité signer la charte. Mais elle se serait engagée à intégrer trois de ces premiers principes (respect du « droit à la vie et à la sécurité », de la « dignité des personnes », et du droit à « la vie privée et familiale, et à la protection du domicile ») dans le règlement intérieur des aires d'accueil de la métropole. Elle aurait également validé la mise en place de réunions de conciliation lorsque survient un litige, avec un représentant de la métropole, une représentante de l'association et la personne concernée, « pour que celle-ci puisse comprendre ce qu'on lui reproche, se défendre et trouver des solutions », indique Sue-Ellen. C'est une première en France.

Des bénévoles sur toutes les aires

L'association espère aussi, à la longue, pouvoir compter sur la présence dans ces réunions d'un chargé de mission du Défenseur des droits. La première réunion devrait avoir lieu le 12 juin, et concernera l'évolution du règlement intérieur des aires d'accueil de la métropole lilloise. Sa tenue serait une première en France.

Une autre avancée concerne l'accès facilité des pompiers, et des ambulances, aux aires d'accueil. En avril 2022, alors qu'un incendie ravage cinq caravanes, ces derniers étaient restés bloqués à l'entrée de l'aire d'accueil, faute de pouvoir joindre les gestionnaires qui contrôlent l'ouverture et la fermeture des barrières « anti-caravanes ». L'incendie avait été éteint par les habitants eux-mêmes, qui ont déploré d'importantes pertes matérielles et la mort d'un chien.

Depuis la marche et la charte, les membres de l'association constatent un changement d'attitude sur l'aire d'accueil. « Les agents de la métropole et les gestionnaires ne rentrent plus comme avant, ils font un peu plus attention parce qu'ils savent qu'on a des bénévoles sur toutes les aires d'accueil. Ils ont compris aussi qu'on existe et qu'ils ont besoin de nous », estime Sue-Ellen.

C'est une réussite pour ces femmes qui critiquaient la métropole sur l'absence des personnes concernées dans l'élaboration des politiques publiques qui doivent décider de leur sort. Pour la première fois, cet hiver, les représentantes de l'association ont participé à une réunion bilan du  schéma départemental des « gens du voyage ». Mis en place par la loi du 5 juillet 2000 relative à l'accueil et à l'habitat des gens du voyage, celui-ci précise le nombre et la capacité des aires d'accueil et des terrains familiaux à créer dans les communes de plus de 5000 habitants.

L'usine de ciment jouxtant l'entrée de l'aire d'accueil d'Hellemmes-Ronchin.

©Sarah Bos

Le schéma du Nord prévoit l'élaboration d'axes de travail sur les infrastructures d'accueil, l'habitat, et l'accompagnement social et éducatif des personnes vivant sur les aires d'accueil. « Lors de cette réunion, on a pu voir le niveau de connaissances qu'ils avaient sur la question des "gens du voyage" : aucune, souligne Sue-Ellen. On était choquées de voir qu'ils ne connaissaient pas du tout nos besoins, et nos conditions de vie. »

Demandes de relogement

La construction d'une nouvelle aire d'accueil est envisagée pour répondre aux problèmes de surpeuplement et de listes d'attente des familles. Sur l'aire d'Hellemmes-Ronchin notamment, la moitié des familles sont en attente d'un autre emplacement pour le relogement de leurs proches qui vivent avec elles. La problématique serait la même pour nombre d'aires d'accueil de la métropole. Mais pour Sue-Ellen, les attentes sont ailleurs : « Les besoins et les envies des gens ont évolué. Ce qu'on veut, c'est le relogement dans de l'habitat adapté : des petites maisonnettes, avec des terrains pour les caravanes, comme il en existe déjà dans certaines villes. »

Malgré les avancées, des signaux continuent de les alerter, comme la récente pose de caméras à l'entrée d'une aire d'accueil, et l'envoi d'un courrier de la métropole leur indiquant que les dettes pour l'emplacement et les fluides (eau et énergie) devraient désormais être payées sous 72 heures. Sinon elles seraient transmises au Trésor public.

« Et dans ce cas-là, le Trésor public prélève directement, parfois jusqu'à 1000 euros, sans possibilité de trouver des solutions, explique Carmen. Les habitants se retrouvent souvent surendettés, car d'une part, ils ne bénéficient pas des droits sociaux des locataires, comme l'accès aux aides personnalisées au logement, ou aux chèques énergie, et d'autre part, ils sont souvent discriminés dans l'accès à l'emploi à partir du moment où les employeurs savent qu'ils sont Voyageurs. »

L'association Da So Vas compte aujourd'hui une centaine de membres, principalement des femmes, mais aussi des hommes qui les ont rejoints en tant que bénévoles. Elles ont été invitées par d'autres associations à travers la France à partager leur expérience sur leurs actions et modes d'organisation. « On a rencontré des femmes qui voulaient se mobiliser, mais n'osaient pas encore, explique Sue-Ellen. Nous espérons que notre exemple en inspire d'autres. »

Sarah Bos

Photo de une : Sue-Ellen, Henriette (sa mère), Bernadette (sa sœur) et Carmen/©Sarah Bos

 basta.media

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newsnet 2024-06-11 #14151

alors eux ils sont parti au garde-à-vous dans la promo de macron