10/02/2026 reseauinternational.net  4min #304387

La solution hors ligne à un problème très connecté

par Amal Djebbar

Il faut peut-être parfois faire un pas en arrière pour faire un pas en avant. L'expression sonne comme un slogan de développement personnel, mais elle pourrait bien devenir un principe de survie collective. À l'ère du numérique permanent, où tout nous pousse à accélérer, optimiser et connecter davantage, il suffit pourtant d'une panne, d'une cyberattaque ou d'une décision politique un peu sèche pour que l'illusion se dissipe. Imaginons un instant : plus d'Internet. Plus de messages instantanés. Plus de réseaux sociaux. Plus de visioconférences. Juste un curseur qui tourne... puis plus rien. Que reste-t-il alors de nos liens ?

Ce scénario n'a rien d'un délire dystopique réservé aux amateurs de science-fiction. Il est techniquement possible, historiquement crédible et politiquement envisageable. Une crise majeure, une panne généralisée, une guerre numérique, une pénurie énergétique ou même un choix assumé de sobriété technologique pourraient suffire à faire taire le réseau. Partir de ce postulat oblige à regarder la communication autrement : non plus comme une prouesse technique acquise pour toujours, mais comme un besoin humain fragile, dépendant d'infrastructures que l'on croit éternelles... jusqu'au jour où elles cessent de répondre.

Face à ce risque bien réel, la solution la plus évidente est aussi la plus dérangeante : revenir à des moyens de communication plus simples, plus anciens, mais qui, eux, ont déjà survécu à des siècles de crises. Le courrier postal, par exemple, redeviendrait un outil central. Écrire une lettre demande du temps, de l'attention et un minimum de cohérence. On ne «réagit» pas à chaud, on formule. On raconte. La lenteur du courrier agit comme un filtre naturel contre l'impulsivité. Recevoir une lettre devient un événement, un objet tangible que l'on garde, que l'on relit, et qui ne disparaît pas dans une mise à jour logicielle.

Le téléphone, notamment les lignes fixes pourrait également faire son grand retour. Des systèmes simples pourraient être remis en place, comme des chaînes d'appel où chacun a la responsabilité de transmettre une information à quelques autres.

La radio, quant à elle, reste l'un des outils les plus sous-estimés de notre époque. Radios locales et réseaux de radioamateurs permettent de diffuser des informations à grande échelle sans dépendre d'Internet. Des rendez-vous radiophoniques à heure fixe pourraient redevenir des repères. Dans de nombreuses situations de crise, la radio a prouvé qu'elle fonctionnait encore quand tout le reste s'éteignait. Elle n'est peut-être pas "connectée", mais elle est fiable - ce qui, à long terme, est un avantage non négligeable.

Mais communiquer sans Internet ne se résume pas à changer de technologie. Cela implique aussi de revoir nos habitudes sociales. Les lieux physiques retrouveraient une importance centrale. Des points de rendez-vous réguliers - un café, une place publique, une bibliothèque, un marché - permettraient de maintenir le lien sans avoir besoin de prévenir qui que ce soit. Savoir que «le premier samedi du mois, on se retrouve là» devient une information suffisante. La présence remplace la notification, et étonnamment, ça fonctionne.

Les communautés locales joueraient alors un rôle clé. Les associations, les collectifs informels deviendraient de véritables nœuds de communication. Le bouche-à-oreille, souvent méprisé comme archaïque, se révèle redoutablement efficace lorsqu'il est structuré. Transmettre un message, c'est aussi accepter une responsabilité, et donc recréer du lien social réel, pas seulement symbolique.

On peut enfin imaginer des formes plus créatives - et moins dépendantes des serveurs californiens - de communication : tableaux d'affichage de quartier, bulletins imprimés, carnets laissés dans des lieux précis pour signaler son passage. Des codes simples, symboles à la craie ou objets déplacés, pourraient transmettre des informations à ceux qui savent les lire. Une communication discrète, et accessoirement incompréhensible pour les algorithmes.

Il ne faut pas oublier non plus que communiquer ne se limite pas aux mots. La musique, l'art, les rencontres publiques, les lectures, les spectacles improvisés sont des vecteurs puissants de lien social. Ils transmettent des émotions, une présence, une intention. Autant de choses qu'aucune application n'a jamais vraiment su remplacer.

Perdre Internet, ce serait d'abord perdre la vitesse, l'illusion de l'abondance et le regard permanent posé sur nos vies. En contrepartie, nous pourrions peut-être récupérer ce que le numérique a patiemment érodé : le temps, l'attention, des relations moins superficielles et le luxe devenu rare de la discrétion. Communiquer ne serait plus un réflexe automatique, mais un choix, humain jusque dans ses défauts.

Faire un pas en arrière, ce n'est donc pas renoncer au progrès. C'est peut-être simplement anticiper un problème qui nous pend au nez, et accepter l'idée que la technologie n'est qu'un moyen. Le lien, lui, est vital.

Le jour où Internet tombera, il ne restera plus qu'à appliquer ce que nous avions préféré ignorer.

 Amal Djebbar

Illustration :

Joseph Wright of Derby, Girl Reading a Letter, 1761.

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