18/02/2026 legrandsoir.info  78min #305251

« Le socialisme à Cuba, c'est nous-mêmes qui l'avons forgé dans une lutte authentique et héroïque »

Fidel CASTRO

Puisque les évènements du 3 janvier dernier à Caracas ont révélé à quel point les révolutionnaires cubains sont de ceux qui remplissent une mission jusqu'au bout, à plus forte raison (du moins je le suppose) s'il s'agit de se battre directement contre les soldats de l'État qui n'a cessé depuis maintenant soixante-six ans, en recourant à tous les moyens possibles et imaginables pour tout simplement détruire la Révolution dont ils sont assurément fiers, et, tout dernièrement, pour tenter de faire de leur quotidien un enfer ou presque, et puisque j'ai évoqué différents épisodes des missions internationalistes, notamment en Afrique, je donne à lire maintenant le discours prononcé par Fidel le 7 décembre 1989, un moment que beaucoup de Cubains se sont rappelés, le 15 janvier, quand ils ont rendu un hommage ému et vibrant, bien que douloureux, aux trente-deux révolutionnaires tombés en défendant Nicolás Maduro : le 7 décembre 1989, donc, le peuple cubain rendait ce même hommage à tous les Cubains, civils et militaires, tombés dans les différentes missions internationalistes en appui à des luttes de libération nationale menées contre le colonialisme et l'impérialisme. Impérialisme, un mot qu'on ne trouve plus guère dans le narratif contemporain, comme si la réalité n'en existait plus (on la couvre d'autres oripeaux censément plus modernes), mais que le peuple cubain a dû malheureusement inscrire presque dans ses gènes en se débarrassant du colonialisme espagnol. Car, on l'ignore trop souvent, Cuba a été la première victime de la jeune (super)puissance étasunienne qui, en 1898, s'estimait avoir désormais les moyens de déployer ses ailes d'aigle (selon l'image de José Martí) sur le reste du continent, sans courir trop de risques, puisqu'aucun pays européen n'était plus à même de lui mettre des bâtons dans les roues : selon une "technique" qu'elle huilera toujours plus au fil du temps, elle récupérera à son compte les trois années de lutte des mambis cubains pour, en livrant une guerre de moins d'un mois (débarquement le 20 juin ; prise de Santiago de Cuba le 16 juillet) à une Espagne agonisante et déjà presque vaincue, imposer à celle-ci un traité, signé à Paris (mais d'où l'Armée de libération cubaine sera absente), occuper militairement l'île pendant quatre ans et ne s'en retirer qu'après avoir mis en place tous les leviers et ressorts de l'occupation politique et économique, autrement dit la néo-colonie (1902-1958). S'il est un peuple qui sait ce qu'impérialisme veut dire, c'est bien le peuple cubain !

Dans son discours, Fidel rappelle l'existence de cet impérialisme-là. Mais il rappelle aussi bien d'autres moments historiques, récents ou anciens. Un véritable document, très riche en faits, mais surtout en idées et en idéologie. Ce discours prononcé voilà trente-sept ans, alors que le monde tel qu'on le connaissait alors était en train de branler sur ses bases (sabordage du camp socialiste européen), pourrait l'être aujourd'hui tant les circonstances se ressemblent : le monde est de nouveau en train de prendre un virage que les jusqu'ici maîtres du monde s'efforcent d'interdire à tout prix.

Je me suis juste permis, compte tenu du temps écoulé, de l'annoter pour redonner leur contexte à des faits sur lesquels, logiquement, Fidel ne s'attarde pas et pour apporter des éclaircissements et des compléments que je crois nécessaire. Il vaut la peine de pénétrer plus à fond dans la très riche et très intéressante histoire de la nation cubaine.

C'est ce que je vais m'efforcer de faire en cette année du Centenaire de l'anniversaire de Fidel (intitulée ainsi officiellement), puisque né le 13 août 1926. Cette petite île avec ses deux géants (l'autre est José Martí) et sa société révolutionnaire a beaucoup à apporter à notre monde contemporain où la crise des valeurs et de l'éthique sur les plans humain et politique est plus patente que jamais.

Jacques-François Bonaldi
La Havane, 11 février 2026.



DISCOURS DE FIDEL CASTRO RUZ À LA CÉRÉMONIE DE DEUIL EN L'HONNEUR DES INTERNATIONALISTES CUBAINS TOMBÉS AU COURS DE MISSIONS MILITAIRES ET CIVILES, AU MAUSOLÉE DE CACAHUAL, LE 7 DÉCEMBRE 1989

Compagnon président José Eduardo Dos Santos [1] et autres invités ;

Familles des compagnons tombés ;

Combattants ;

Compatriotes,

La date mémorable à laquelle le plus illustre de nos soldats, Antonio Maceo [2], est tombé, accompagné de son jeune adjoint [3], a toujours revêtu une profonde signification pour tous les Cubains. Leurs restes gisent ici, dans ce coin sacré de la patrie [4].

Puisque cette date a été choisie pour donner une sépulture aux restes de nos héroïques combattants internationalistes tombés en différentes parties du monde, fondamentalement en Afrique d'où proviennent les ancêtres de Maceo et une part substantielle de notre sang, le 7 décembre se convertira en une journée de souvenir de tous les Cubains qui ont donné leur vie pour défendre non seulement leur patrie, mais aussi toute l'humanité. Ainsi, le patriotisme et l'internationalisme, deux des plus belles valeurs que l'être humain a été capable de créer, se joindront à jamais dans l'histoire de Cuba.

Peut-être un monument en leur honneur à tous se dressera-t-il un jour non loin d'ici.

À cette même heure, on inhume dans tous les endroits de Cuba d'où ils provenaient les restes des internationalistes qui sont tombés en remplissant leur noble et glorieuse mission.

L'ennemi impérialiste croyait que nous occulterions nos pertes en Angola, la mission la plus prolongée et la plus complexe qui remontait déjà à quatorze années, comme si c'était un déshonneur ou une souillure pour la Révolution. Il a très longtemps rêvé que le sang versé serait inutile, comme si quelqu'un qui meurt pour une cause juste pouvait mourir en vain. Eh ! bien, à supposer que la victoire soit le critère vulgaire qui permette de mesurer la valeur du sacrifice des hommes dans leurs justes luttes, ils sont en plus rentrés victorieux !

Les Spartiates disaient : Avec un bouclier ou sur un bouclier. Nos troupes victorieuses sont rentrés avec le bouclier.

Mais nous n'avons pas l'intention, en cet instant solennel, de nous vanter de nos succès ni d'humilier qui que ce soit, pas même ceux qui ont été nos adversaires. Notre pays ne cherchait pas des gloires ou des prestiges militaires. Nous avons toujours appliqué rigoureusement le principe selon lequel les objectifs devaient être atteints au moindre sacrifice de vies possible, mais que pour cela il fallait être forts, agir avec le maximum de sang-froid et toujours être, comme nous l'avons été, prêts à tout.

Chaque combattant savait que le pays entier était derrière lui ; il savait aussi que sa vie et sa santé nous préoccupaient tous.

Quand la politique et la diplomatie ont point à l'horizon pour permettre d'atteindre les objectifs finals, nous n'avons pas douté un instant d'y recourir, et, bien que nous ayons toujours agi avec toute la fermeté requise, personne n'a écouté de notre part, à aucun moment des négociations, un mot d'arrogance, de suffisance ou de vantardise. Nous avons su être souples quand la souplesse était convenable et juste [5].

L'étape de la guerre en Angola la plus difficile a été la dernière. Elle a exigé toute la détermination, toute la ténacité et tout l'esprit de lutte de notre pays pour appuyer nos frères angolais.

La Révolution n'a pas hésité à risquer le tout pour le tout pour remplir ce devoir de solidarité non seulement avec l'Angola, mais aussi envers nos propres combattants qui y luttaient dans des conditions difficiles. Quand les menaces impérialistes contre notre propre patrie étaient très grandes, nous n'avons pas hésité à dépêcher au Front Sud de la République populaire d'Angola nombre de nos moyens de combat les plus modernes et les meilleurs. Plus de 50 000 combattants cubains se sont alors réunis dans cette nation sœur, un chiffre vraiment impressionnant quand on connaît la distance à parcourir, ainsi que les dimensions et les ressources de notre pays. Ça a été une véritable prouesse de nos glorieuses Forces armées révolutionnaires et de notre peuple. On a rarement écrit une page semblable d'altruisme et de solidarité internationale.

Aussi apprécions-nous tant la présence de José Eduardo Dos Santos à cette cérémonie. "Je veux être à vos côtés à ce moment-là", nous a-t-il dit. Tout aussi spontanément, l'Éthiopie [6], la SWAPO [7] et d'autres pays et organisations révolutionnaires ont voulu être à nos côtés à peine ont-ils appris, voilà quelques jours à peine, que nous ensevelirions aujourd'hui dans notre patrie les internationalistes tombés en Afrique et sur d'autres terres du monde.

Il est des évènements historiques que rien ni personne ne pourra effacer. Il y a des exemples révolutionnaires que les meilleurs hommes et femmes des générations futures, dans notre patrie et au-dehors, ne pourront oublier. Celui-ci en est un, mais il ne nous incombe pas de l'évaluer. L'Histoire s'en chargera.

Nous ne saurions oublier, fût-ce un instant, que nos camarades d'armes ont été les combattants héroïques des Forces armées angolaises. Ils ont offert la vie de dizaines de milliers des meilleurs fils de ce peuple extraordinaire. Ce sont l'unité et la coopération les plus étroites entre eux et nous qui ont rendu la victoire possible.

Nous avons eu aussi l'honneur de combattre aux côtés des vaillants fils de Namibie, des patriotes de Guinée-Bissau [8] et des insurpassables soldats éthiopiens. Des années avant, lorsque l'Algérie [9], qui venait de conquérir son indépendance, a traversé des jours difficiles, nos combattants internationalistes ont été à ses côtés, de même qu'ils l'ont été plus tard aux côtés de la Syrie [10], un autre pays arabe frère victime de l'agression extérieure qui avait demandé notre coopération.

Il n'a pas eu une seule cause juste en Afrique qui n'ait compté sur l'appui de notre peuple. Che Guevara, accompagné de nombreux révolutionnaires cubains, a combattu contre des mercenaires blancs, à l'est de ce qui est aujourd'hui le Zaïre [11], et aujourd'hui, en République sahraouie, des médecins et des professeurs cubains prêtent leurs services généreux et désintéressés à ce peuple qui se bat pour sa liberté [12].

Tous les pays mentionnés étaient déjà ou sont aujourd'hui indépendants, et ceux qui ne le sont pas encore le seront tôt ou tard.

Notre peuple a écrit en quelques années à peine une page de solidarité brillante dont il se sent fier. Des hommes venant de pays très divers ont aussi combattu dans nos guerres d'indépendance. Le plus illustre de tous, Máximo Gómez, né à Saint-Domingue, a fini, compte tenu de ses mérites extraordinaires, par devenir le chef de notre Armée de libération [13]. Dans les années antérieures à notre Révolution, mille Cubains organisés par le premier Parti communiste ont combattu en Espagne pour y défendre la République [14]. Ils y ont écrit des pages d'héroïsme indélébiles, que la plume de Pablo de la Torriente Brau [15] a recueillies pour l'histoire jusqu'au jour où la mort au combat a fauché la vie de ce brillant journaliste révolutionnaire [16].

C'est ainsi que s'est forgé notre noble esprit internationaliste qui a atteint dans la Révolution socialiste ses plus hautes cimes.

Dans quelque pays où ils soient allés, les internationalistes cubains ont été des exemples de respect envers sa dignité et sa souveraineté. La confiance qu'ils ont forcée dans le cœur de ces peuples n'est pas un hasard : elle est le fruit de leur conduite sans souillure. Aussi ont-ils laissé partout la marque de notre désintéressement et de notre altruisme exemplaires.

Un éminent dirigeant africain a affirmé un jour à une réunion avec ses pairs : "Les combattants cubains sont disposés à sacrifier leur vie pour la libération de nos pays et, en échange de cette aide à notre liberté et au progrès de notre population, tout ce qu'ils emporteront de chez nous, ce sont leurs combattants tombés en luttant pour la liberté [17]." Un continent qui a connu des siècles d'exploitation et de pillage a su apprécier dans toute son ampleur le désintéressement de notre épopée internationaliste.

Nos troupes aguerries rentrent aujourd'hui victorieuses. Des mères, des épouses, des frères, des fils et tout le peuple les accueillent chaleureusement, émus, le visage joyeux, heureux, orgueilleux. La paix a été atteinte dans l'honneur, et les fruits du sacrifice et de l'effort ont été amplement cueillis. Aujourd'hui, l'inquiétude constante pour le sort de nos hommes au combat à des milliers de kilomètres de leur terre ne trouble plus notre sommeil.

L'ennemi croyait que le retour des combattants constituerait un problème social parce qu'il serait impossible de leur assigner un emploi. Une bonne partie de ces hommes, en plus des cadres militaires, avaient un emploi dans leur patrie, et ils l'ont retrouvé, et parfois meilleur. Pas un seul n'a été oublié ; ils connaissaient bien souvent avant même de rentrer dans la patrie quelle serait leur tâche.

Quant aux jeunes du service militaire qui, frais émoulus du lycée, avaient demandé volontairement l'honneur de remplir une mission internationaliste en Angola, aucun n'a dû attendre pour occuper une place digne dans les salles de classe ou dans les rangs de notre peuple travailleur.

Notre patrie travaille intensément à des programmes ambitieux de développement économique et social, elle ne se guide pas selon les lois irrationnelles du capitalisme, et chaque enfant du pays a sa place dans l'étude, la production ou les services.

Aucun proche de ceux qui sont tombés durant la mission ou ont souffert de graves lésions n'a été relégué dans l'oubli. Il a reçu, il reçoit et il recevra toute l'attention et tous les égards qu'il mérite en raison du noble sacrifice de ses êtres chers et de sa propre conduite dévouée, désintéressée et généreuse jusqu'au sacrifice.

Les centaines de milliers de Cubains qui ont fait des missions internationalistes militaires ou civiles pourront toujours compter sur le respect des générations présentes et futures. Ils ont multiplié par bien des fois les glorieuses traditions combatives et internationalistes de notre peuple.

La patrie qu'ils trouvent à leur retour est attelée à une lutte titanesque pour le développement, tout en continuant de faire face avec une dignité exemplaire au blocus criminel de l'impérialisme, à quoi vient s'ajouter maintenant la crise surgie dans le camp socialiste dont nous ne pouvons attendre que des conséquences négatives pour le pays sur le terrain économique.

Ce n'est pas précisément de la lutte anti-impérialiste ni des principes de l'internationalisme dont on parle aujourd'hui dans la plupart de ces pays-là. Vous ne trouverez même pas ces mots dans leur presse. Ces concepts sont virtuellement radiés du dictionnaire politique dans ces sociétés où, en revanche, les valeurs du capitalisme sont en train de prendre une force inhabituelle.

Le capitalisme veut dire : échange inégal avec les peuples du tiers-monde ; exacerbation de l'égoïsme individuel et du chauvinisme national ; règne de l'irrationnel et de l'anarchie en matière d'investissements et de production ; sacrifice impitoyable des peuples sur l'autel de lois économiques aveugles ; loi du plus fort ; exploitation de l'homme par l'homme ; sauve-qui-peut. Le capitalisme entraîne bien d'autres choses sur le plan social : la prostitution, les drogues, le jeu, la mendicité, le chômage, des inégalités abyssales entre les citoyens, l'épuisement des ressources naturelles, l'empoisonnement de l'atmosphère, des océans, des cours d'eau, des forêts ; et, spécialement, le pillage des nations sous-développées par les pays capitalistes industriels. Il a signifié par le passé le colonialisme et il signifie de nos jours la néo-colonisation de milliards d'êtres humains par des méthodes économiques et politiques plus sophistiquées, mais moins coûteuses, plus efficaces et plus impitoyables.

Ce n'est pas le capitalisme - avec son économie de marché, ses valeurs, ses catégories et ses méthodes - qui pourra tirer le socialisme de ses difficultés actuelles et lui permettre d'amender les erreurs qu'il aurait pu commettre. Une bonne partie de ses difficultés est née non seulement de ces erreurs, mais aussi du blocus rigoureux et de l'isolement auxquels les pays socialistes ont été soumis par les grandes puissances capitalistes qui monopolisaient quasiment toutes les richesses et toutes les technologies de pointe dans le monde grâce à la mise à sac des colonies, à l'exploitation de la classe ouvrière nationale et au vol massif des cerveaux dans les pays qui avaient encore à se développer.

On a mené des guerres dévastatrices - qui ont coûté des millions de vies et entraîné la destruction de la quasi-totalité des moyens de production accumulés - contre le premier État socialiste, lequel a dû, tel le phénix, renaître plusieurs fois de ses cendres et a prêté à l'humanité des services tels que celui de vaincre le fascisme et de promouvoir décisivement le mouvement de libération des pays encore colonisés. On veut aujourd'hui biffer tout cela d'un trait.

On se sent pris d'indignation à voir comment beaucoup se consacrent maintenant, en URSS même, à nier et à détruire la prouesse historique et les mérites extraordinaires de ce peuple héroïque. Ce n'est pas là une manière de rectifier et de surmonter les erreurs incontestables qu'a commises une révolution née des entrailles de l'autoritarisme tsariste, dans un pays immense, en retard et pauvre. On ne saurait maintenant vouloir faire payer à Lénine l'addition de la plus grande révolution de l'histoire dans la vieille Russie des tsars.

Aussi n'avons-nous pas hésité à interdire la circulation de différentes publications soviétiques qui étaient bourrées jusqu'à la gueule de venin contre l'URSS elle-même et contre le socialisme. On perçoit, derrière, la main de l'impérialisme, de la réaction et de la contre-révolution. Certaines de ces publications ont même déjà commencé à réclamer la cessation du type de relations commerciales équitables et justes qui s'est noué entre l'URSS et Cuba révolutionnaire. Bref, elles demandent que l'URSS commence à pratiquer avec Cuba l'échange inégal, en vendant toujours plus cher et en achetant toujours moins cher nos produits agricoles et nos matières premières, exactement ce que font les Etats-Unis vis-à-vis des pays du Tiers monde, ou alors, à la limite, que l'URSS se joigne au blocus yankee contre Cuba.

La destruction systématique des valeurs du socialisme, le travail de sape mené par l'impérialisme ont, de pair avec les erreurs commises, hâté la déstabilisation des pays socialistes d'Europe de l'Est. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les Etats-Unis ont mis au point et pratiqué une stratégie consistant à mener une politique différenciée pour chaque pays et à miner le socialisme de l'intérieur.

L'impérialisme et les puissances capitalistes ne peuvent cacher leur euphorie devant les événements en cours. Ils sont convaincus, non sans raison, que le camp socialiste a virtuellement cessé d'exister. On trouve d'ores et déjà dans certains pays d'Europe de l'Est des équipes complètes de Nord-Américains, dont des conseillers du président des Etats-Unis, en train de planifier le développement capitaliste. Une dépêche de presse informait ces jours-ci que ces gens-là étaient fascinés par cette expérience excitante. L'un d'eux, un fonctionnaire du gouvernement nord-américain pour être précis, se disait partisan d'appliquer en Pologne un plan similaire au New Deal par lequel Roosevelt s'était efforcé de tempérer la grande crise du capitalisme, et ce en vue de secourir les 600 000 travailleurs polonais qui se retrouveront au chômage en 1990 et la moitié des 17 800 000 travailleurs du pays qui devront se recycler ou changer d'emploi par suite de la mise en place d'une économie de marché.

L'impérialisme et les puissances capitalistes de l'OTAN sont aussi persuadés, et non sans raison, que le pacte de Varsovie a cessé d'exister et n'est plus qu'une fiction ; que des sociétés rongées et minées de l'intérieur seraient incapables de faire front.

On a dit qu'il fallait perfectionner le socialisme. Nul n'a rien à redire à ce principe, qui est inhérent et appliqué depuis toujours à toute œuvre humaine. Mais est-ce par hasard en renonçant aux principes les plus élémentaires du marxisme-léninisme qu'on va perfectionner le socialisme ? Pourquoi les réformes doivent-elles s'orienter dans un sens capitaliste ? Si, comme le prétendent certains, ces idées sont révolutionnaires, comment explique-t-on qu'elles reçoivent l'appui unanime et ardent des dirigeants de l'impérialisme ?

Le président des Etats-Unis s'est lui-même qualifié -déclaration insolite ! - de meilleur défenseur des doctrines qu'on applique actuellement dans maints pays du camp socialiste.

Jamais, au grand jamais, une idée vraiment révolutionnaire n'aurait reçu le soutien enthousiaste du chef de l'empire le plus puissant, le plus agressif et le plus vorace qu'ait connu l'humanité !

Quand le compagnon Gorbatchev nous a rendu visite en avril dernier et que nous avons soutenu avec lui des échanges profonds et sincères, nous avons affirmé publiquement devant l'Assemblée nationale qu'il fallait respecter le droit de n'importe quel pays socialiste d'édifier le capitalisme, si tel était son souhait, de même que nous avons exigé qu'on respecte strictement le droit de n'importe quel pays capitaliste d'édifier le socialisme [18].

Nous estimons que la révolution ne peut ni s'importer ni s'exporter ; un État socialiste ne peut se fonder par insémination artificielle ou par simple greffe d'embryons. La révolution a besoin pour cela de conditions propices au sein de la société elle-même, et chaque peuple est le seul à pouvoir en être le vrai créateur. Ces idées ne sont pourtant pas incompatibles avec la solidarité que les révolutionnaires peuvent et doivent se prêter mutuellement. Par ailleurs, la révolution est un processus dans lequel on peut avancer ou rétrocéder, voire échouer. Mais un communiste doit être avant tout courageux et révolutionnaire. Le devoir des communistes est de lutter en toutes circonstances, si défavorables qu'elles soient. Les communards de Paris ont su lutter et mourir en défendant leurs idées. On n'amène pas sans combattre les drapeaux de la révolution et du socialisme. Ce sont les lâches, les gens sans moral qui se rendent, pas les communistes et les révolutionnaires !

L'impérialisme invite maintenant les pays socialistes d'Europe à se transformer en récepteurs de son capital excédentaire, à développer le capitalisme et à participer au pillage des pays du Tiers-monde.

Une bonne partie des richesses du monde capitaliste développé provient, on le sait, de l'échange inégal avec ces pays-là. Des siècles durant, ils les ont mis à sac à titre de simples colonies, ils ont réduit en esclavage des centaines de millions de leurs habitants, ils ont bien souvent épuisé leurs réserves d'or, d'argent et d'autres minerais, ils les ont exploités impitoyablement et ils leur ont imposé le sous-développement. Telle a été la conséquence la plus directe et la plus patente du colonialisme. Ils les saignent aujourd'hui à blanc par le biais d'une dette incommensurable [19] et impossible à honorer, ils leur arrachent leurs produits de base à des prix de famine, ils leur vendent des produits finis toujours plus chers, ils ne cessent de leur extorquer des ressources financières et humaines par la fuite des capitaux et le vol des cerveaux, ils bloquent leur commerce par le dumping, les tarifs douaniers, les contingentements, les produits synthétiques de substitution nés d'une technologie de pointe et ils subventionnent leurs propres produits quand ils ne sont pas compétitifs.

L'impérialisme veut maintenant que les pays socialistes d'Europe se joignent à ce pillage colossal, ce qui ne semble pas du tout déplaire aux théoriciens des réformes capitalistes. Voilà pourquoi dans nombre de ces pays-là, personne ne parle de la tragédie du Tiers-monde et pourquoi on détourne les foules mécontentes vers le capitalisme et l'anticommunisme, voire, dans l'un d'eux, vers le pangermanisme. Ce cours des événements risque même de conduire à des courants fascistes. La récompense que l'impérialisme leur promet est une quote-part dans le pillage de nos peuples, la seule manière d'ériger des sociétés capitalistes de consommation.

Aujourd'hui, les Etats-Unis et les puissances capitalistes cherchent à investir plus en Europe de l'Est que dans aucune autre région de la planète. Quelles ressources le Tiers-monde, où des milliards de personnes vivent dans des conditions infrahumaines, peut-il donc attendre de cette évolution des évènements ?

On nous parle de paix. Mais de quelle paix s'agit-il. De la paix entre les grandes puissances, tandis que l'impérialisme se réserve le droit d'intervenir ouvertement et d'agresser les pays du Tiers-monde ? Les exemples abondent.

Le gouvernement impérialiste des Etats-Unis exige que personne n'aide les révolutionnaires salvadoriens et tente de faire chanter l'URSS en lui demandant ni plus ni moins que de cesser son aide économique et militaire au Nicaragua et à Cuba, parce que nous sommes solidaires des révolutionnaires salvadoriens, tout en respectant strictement nos obligations au sujet des armes que fournit l'URSS conformément aux accords souscrits entre nations souveraines. Mais ce même gouvernement impérialiste, qui exige la cessation de toute solidarité avec les révolutionnaires salvadoriens, aide le gouvernement génocidaire et dépêche des unités de combat spéciales à El Salvador [20], soutient la contre-révolution au Nicaragua [21], organise des coups d'État au Panama et l'assassinat de dirigeants de ce pays [22], aide militairement l'UNITA en Angola, malgré les accords de paix signés en Afrique du Sud-Ouest [23], et continue de fournir des grandes quantités d'armes aux rebelles d'Afghanistan, sans faire cas du retrait des troupes soviétiques et des accords de Genève [24].

Voilà à peine quelques jours, des avions militaires des Etats-Unis sont intervenus ouvertement dans le conflit interne des Philippines [25]. Indépendamment des motivations justes ou non des rebelles, que nous n'avons pas à juger, l'intervention des Etats-Unis dans ce pays est extrêmement grave et reflète fidèlement la situation actuelle du monde. Tel est le rôle de gendarme que les Etats-Unis s'arrogent non plus en Amérique latine, qu'ils ont toujours considérée comme leur arrière-cour, mais dans n'importe quel pays du Tiers-monde.

La consécration du principe d'ingérence universelle par une grande puissance représente la fin de l'indépendance et de la souveraineté dans le monde. Dans de telles circonstances, quelle paix et quelle sécurité peuvent attendre nos peuples, si ce n'est celles que nous serons capables de conquérir par notre héroïsme ?{{}}

Qu'il serait beau que disparaissent les armes nucléaires ! À supposer que ce ne soit pas une utopie et qu'on y parvienne un jour, ça serait incontestablement bénéfique et renforcerait la sécurité, mais uniquement celle d'une partie de l'humanité. Cela n'apporterait pas la paix, la sécurité ni l'espoir aux pays du Tiers-monde.

L'impérialisme n'a pas besoin d'armes nucléaires pour attaquer nos peuples. Il lui suffit de ses puissantes flottes distribuées de par le monde, de ses bases militaires disséminées partout et de ses armes classiques, toujours plus perfectionnées et meurtrières, pour jouer son rôle de maître et de gendarme du monde.

N'oublions pas non plus que les 40 000 enfants qui meurent chaque jour dans notre monde pourraient se sauver mais qu'ils ne le peuvent pas à cause du sous-développement et de la pauvreté. Je l'ai déjà dit, mais il n'est pas superflu de le répéter aujourd'hui : c'est comme si une bombe analogue à celle d'Hiroshima ou de Nagasaki explosait tous les trois jours sur les enfants pauvres du monde !

Si les événements continuent de suivre ce cours actuel, si on n'exige pas des Etats-Unis qu'ils renoncent à ces conceptions-là, de quelle nouvelle pensée vient-on nous parler ? Sur cette voie, le monde bipolaire que nous avons connu dans l'après-guerre se transformera inexorablement en un monde unipolaire sous l'hégémonie des Etats-Unis.

Ici, à Cuba, nous sommes en pleine rectification [26]. Mais, sans un parti fort, discipliné et respecté, il est impossible de développer une révolution ou une rectification vraiment socialiste. Il n'est pas possible d'y parvenir en calomniant le socialisme, en détruisant ses valeurs, en discréditant le parti, en démoralisant 1′avant-garde, en renonçant à son rôle dirigeant, en liquidant la discipline sociale, en semant partout le chaos et l'anarchie. On peut fomenter de la sorte une contre-révolution, mais pas promouvoir des changements révolutionnaires.

L'impérialisme yankee pense que Cuba ne pourra pas résister et que la nouvelle conjoncture surgie dans le camp socialiste lui permettra inexorablement de faire plier notre Révolution.

Cuba n'est pas un pays où le socialisme est arrivé derrière les divisions victorieuses de l'Armée rouge. Le socialisme à Cuba, c'est nous-mêmes qui l'avons forgé dans une lutte authentique et héroïque. Trente années de résistance au plus puissant empire de la terre qui a voulu détruire notre Révolution attestent de notre force politique et morale.

Nous ne sommes pas, à la tête du pays, une poignée de parvenus inexperts, frais arrivés à des postes de responsabilité. Nous sommes issus des rangs des vieux militants anti-impérialistes formés à l'école de Mella [27] et de Guiteras [28] ; des rangs de La Moncada et du Granma, de la Sierra Maestra et de la lutte clandestine, de Playa Girón [29] et de la Crise d'Octobre [30], de trente ans de résistance héroïque à l'agression impérialiste, de grands exploits sur le plan du travail et de glorieuses missions internationalistes. Des hommes et des femmes de trois générations de Cubains s'unissent et assument des responsabilités dans notre parti aguerri, dans l'organisation de notre merveilleuse jeunesse d'avant-garde, dans nos puissantes organisations de masse, dans nos glorieuses Forces armées révolutionnaires et dans notre ministère de l'intérieur.

À Cuba, la Révolution, le socialisme et l'indépendance nationale sont indissolublement liés.{{}}

C'est à la révolution et au socialisme que nous devons d'être aujourd'hui ce que nous sommes. Si le capitalisme revenait un jour à Cuba, c'en serait fini à jamais de notre indépendance et de notre souveraineté, nous ne serions plus qu'un prolongement de Miami, qu'un simple appendice de l'empire yankee, que l'accomplissement de cette prophétie répugnante d'un président nord-américain du siècle passé, quand ce pays pensait annexer notre île, qui avait affirmé qu'elle tomberait entre ses mains comme un fruit mûr [31]. Mais il y a un peuple prêt à l'empêcher, aujourd'hui, demain et à jamais. C'est l'occasion de répéter ici, devant sa propre tombe, la phrase immortelle de Maceo : "Quiconque tente de s'emparer de Cuba ramassera la poussière de son sol baigné de sang, s'il ne périt dans la lutte [32]."

Nous, les communistes cubains et les millions de combattants révolutionnaires qui forment les rangs de notre peuple héroïque et combatif, nous saurons jouer le rôle que nous assigne l'Histoire, non seulement comme premier État socialiste du continent, mais encore comme défenseurs inexpugnables, en première ligne, de la noble cause des humbles et des exploités de ce monde.

Nous n'avons jamais aspiré à ce qu'on nous confie en garde les glorieux drapeaux et les principes que le mouvement révolutionnaire a su défendre tout au long de sa belle et héroïque histoire, mais si le destin nous réservait de compter un jour au nombre des derniers défenseurs du socialisme, dans un monde où l'empire yankee serait parvenu à incarner les rêves de domination du monde d'Hitler, nous saurions défendre ce bastion-ci jusqu'à la dernière goutte de notre sang.

Ces hommes et ces femmes auxquels nous donnons aujourd'hui une digne sépulture sur la terre brûlante qui les a vus naître sont morts pour les valeurs les plus sacrées de notre histoire et de notre Révolution.

Ils sont morts en luttant contre le colonialisme et le néo-colonialisme.

Ils sont morts en luttant contre le racisme et l'apartheid.

Ils sont morts en luttant contre le pillage et l'exploitation des peuples du Tiers-monde.

Ils sont morts pour l'indépendance et la souveraineté des peuples.

Ils sont morts en luttant pour le droit de tous les peuples de la terre au bien-être et au développement.

Ils sont morts en luttant pour qu'il n'y ait plus d'affamés, de mendiants, de malades privés de médecin, d'enfants privés d'école, d'êtres humains privés de travail, de toit, de nourriture.

Ils sont morts en luttant pour qu'il n'y ait plus d'oppresseurs ni d'opprimés, d'exploiteurs ni d'exploités.

Ils sont morts en luttant pour la dignité et la liberté de tous les hommes.

Ils sont morts en luttant pour la paix et la sécurité véritables de tous les peuples.

Ils sont morts pour les idées de Céspedes [33] et de Máximo Gómez.

Ils sont morts pour les idées de Martí [34] et de Maceo.

Ils sont morts pour les idées de Marx, d'Engels et de Lénine.

Ils sont morts pour les idées et l'exemple que la Révolution d'octobre a répandus dans le monde.

Ils sont morts pour le socialisme.

Ils sont morts pour l'internationalisme.

Ils sont morts pour la patrie révolutionnaire et digne que Cuba est aujourd'hui.

Nous serons capables de suivre leur exemple !

Pour eux, gloire éternelle !

Le Socialisme ou la mort !

Nous vaincrons !

La Patrie ou la mort !

Nous vaincrons !

Fidel Castro Ruz

[1] Président de la République d'Angola.

[2] Antonio Maceo Grajales (Majaguabo, San Luis, Cuba 14 juin 1845-San Pedro, Punta Brava, Cuba 7 décembre 1896). Commence à conspirer contre la domination espagnole, las de l'esclavage que souffrent ses frères de race (il est métis) et de l'absence de liberté de son peuple. Peu de temps après le début de la première guerre d'Indépendance (octobre 1868), il rejoint les insurgés comme simple soldat ; après avoir fait preuve d'un courage et d'une habileté hors de pair, il est vite nommé capitaine. Lutte pendant les dix années de la guerre au cours de laquelle il est blessé à dix reprises. Refusant le pacte du Zanjón (février 1878) qui clôt une guerre sans indépendance ni même abolition de l'esclavage, il lance, désormais général, sa fameuse Protestation lors d'une rencontre avec le général espagnol Arsenio Martínez Campos à Baraguá et poursuit la lutte. Quelques mois après, sans ressources ni soutien, il doit renoncer et s'embarque pour l'étranger. Lors de la Petite Guerre (1880-1881), il est pressenti pour débarquer à Cuba à la tête d'une expédition, mais il est remplacé au dernier moment par un officier blanc pour ne pas prêter le flanc aux critiques espagnoles de "guerre de race". De 1884 à 1886, il tente de relancer la guerre aux côtés du général Máximo Gómez, mais les temps ne sont pas propices. Quand Martí lui rend visite au Costa Rica en 1893, il lui offre sans hésiter son épée et son bras. Une fois la guerre d'Indépendance relancée par Martí en février 1895, Maceo débarque avec un petit groupe du côté de Baracoa où, du fait de son immense prestige, il parvient à recruter en peu de temps des milliers de combattants. C'est de Baraguá qu'il lance l' "Invasion" qui doit porter la guerre à l'Ouest. Et de fait, il arrive à Mantua, la localité la plus occidentale de l'île, au terme d'une traversée jalonnée de combats épiques et de faits d'armes. C'est de retour dans la province de La Havane qu'il tombe dans une embuscade et meurt en combattant.

Fidel définit d'un trait la figure d'Antonio Maceo : "le plus illustre de nos soldats". Car il est sans aucun doute le personnage militaire le plus présent dans l'actualité contemporaine de Cuba. Avant tout, par sa volonté inébranlable de ne jamais renoncer et de lutter toujours jusqu'au bout en toutes circonstances, malgré le racisme - il est métis - dans lequel baignait la société cubaine (l'esclavage ne sera aboli qu'en 1886). Tout comme un autre géant, Máximo Gómez (qui était Dominicain), il fait partie à jamais de l'histoire cubaine et s'inscrit au fronton de la gloire tant par son génie militaire que par sa perspicacité politique, des talents qu'il a dû exercer dans des conditions extrêmement difficiles et complexes. Il représente l'amour de Cuba et le patriotisme le plus pur. D'où sa présence comme une des figures tutélaires de la Révolution cubaine...

[3] Francisco Gómez Toro, dit Pancho ou Panchito, fils de Máximo Gómez et de Bernarda Toro. Né le 11 mars 1876 à La Reforma (Cuba) pendant la première guerre d'Indépendance, et mort le 7 décembre 1896 au combat, aux côtés du général Antonio Maceo dont il était l'adjoint. En 1894, son père le confia à Martí dont il fut le secrétaire aux États-Unis. Martí, père sans fils, reporta sur lui - comme il le fit dans le cas de Manuel Mantilla - son affection paternelle frustrée et se prit d'une très forte tendresse pour ce jeune homme au sujet de qui il écrivit au père de très beaux éloges en 1894. (Cf. ses lettres du 12 mai, du 31 mai, du 25 juin, du 15 juillet, in José Martí, Epistolario, compilación, ordenación cronológica y notas de Luis García Pascual et Enrique H. Moreno Pla, La Havane, 1993, Centro de Estudios Martianos/Editorial de Ciencias Sociales, t. IV, pp. 137, 180-181, 200.) Il écrit dans cette dernière : "Je n'ai qu'une seule peine, et c'est d'avoir dû dire adieu à ce petit homme qui m'a accompagné avec tant de tendresse et de bon sens. J'ai senti en moi comme une sorte de chute et de solitude quand il m'a embrassé pour la dernière fois. Il a été cousu à moi ces deux mois-ci, toujours viril et élevé. J'aurais en lui la confiance que je n'ai pas en des hommes. Et maintenant il doit partir, en une étreinte brusque, et peut-être ne reverrai-je plus sa petite tête, toute d'amour et de génie, ses gestes rapides, d'homme de précision et de volonté, et ses yeux pour moi si compatissants et éloquents. Mais avec lui, je sens que je vais moi-même à vos côtés. Vous avez bien fait de me donner ce fils." (Id., p. 221) Laissé par son père à la tête du foyer, se rendit à New York en août 1896 et arriva à Pinar del Río (Cuba) un mois plus tard avec l'expédition du général Juan Rius Rivera. (Cf. Abelardo H. Padrón Valdés, Panchito Gómez Toro. Lealtad probada, La Havane, 2008, Casa Editorial Abril, 319 pp.)

[4] Le Mémorial du Cacahual, le grand site emblématique de la mémoire historique militaire de la Révolution cubaine. Les cadavres d'Antonio Maceo et de Francisco Gómez Toro sont enterrés en secret sur la colline du Cacahual le 8 décembre 1896. Les restes sont finalement exhumés en septembre 1899 en présence, entre autres, de Máximo Gómez et Juan Gualberto Gómez. Une collecte publique est faite pour y construire un monument qui sera inauguré le 7 décembre 1899. Le lieu deviendra un site de pèlerinage annuel. Un deuxième monument est inauguré en 1905. Un troisième, l'actuel, est inauguré en 1944 et conclu en décembre 1951 : c'est un grand ensemble de places, avenues, parterres, gloriette et monument funéraire. Selon le principal sculpteur, "le Panthéon du Cacahual est situé au milieu d'un paysage pour donner plus de grandeur et de paix à l'ensemble. Il symbolise l'union du sang versé dans les campagnes de Cuba par tous ceux qui ont lutté pour la liberté." Après le triomphe de la Révolution, il est déclaré Monument national par le ministère de la Culture.

[5] Fidel savait de quoi il parlait. Un seul exemple : Quand, après leur défaite militaire à Cuito Cuanavale en juin 1988, les racistes sud-africains (et des fonctionnaires étasuniens) durent négocier avec les Cubains et les Angolais le retrait de leurs troupes d'Angola, Chester Crocker, le secrétaire d'État adjoint pour l'Afrique, qui, quelques mois plus tôt, avait voulu faire chanter le gouvernement cubain au sujet de la puissance des militaires sud-africains, écrivit le 25 août à George Shultz, le secrétaire d'État de Reagan : "Découvrir ce que pensent les Cubains relève de l'art. Ils sont prêts aussi bien à la guerre qu'à la paix... Nous avons été témoins d'un grand raffinement tactique et d'une véritable créativité à la table de négociations. Avec, en toile de fond, les fulminations de Castro et le déploiement sans précédent de ses soldats sur le terrain." Il devait sans doute se rappeler la réponse mordante que lui avait donnée le 26 juin Jorge Risquet, chef de la délégation cubaine aux conversations quadripartites, quand il lui avait demandé si les troupes cubaines pensaient s'arrêter à la frontière namibienne : "Je ne peux pas vous répondre. Je ne peux vous donner un méprobamate ni à vous ni aux Sud-Africains... Je n'ai pas dit que nous allons nous arrêter ni que nous n'allons pas nous arrêter. Comprenez-moi bien : ce n'est pas une menace. Si je vous disais que nous n'allons pas nous arrêter, ce serait une menace. Si je vous disais que nous allons nous arrêter, je vous donnerais un méprobamate, et je ne veux ni vous menacer ni vous donner un calmant... Ce que je vous ai dit, c'est que seuls les accords [sur l'indépendance de la Namibie] peuvent servir de garanties." (Piero Gleijeies, ""La Causa más bonita". Cuba y Angola 1975-1988", in Piero Gleijeses, Jorge Risquet et Fernando Ramírez, Cuba y África. Historia Común de Lucha y Sangre, La Havane, 2007, Editorial de Ciencias Sociales, pp. 64-65 et 67.)

[6] "En Éthiopie, moins de deux semaines après l'entrée en fonctions de Carter, la junte militaire qui avait renversé en 1974 l'empereur Haïlé Sélassié, un client des Etats-Unis, avait viré toujours plus à gauche, détruisant les derniers espoirs étasuniens de conserver une influence dans ce pays. En juin 1977, la junte dut faire à l'invasion par la Somalie de l'Ogaden, une région de l'est éthiopien dont les habitants étaient en leur majorité de nationalité somalienne. Le 25 novembre, répondant à la demande urgente du président de la junte, Mengistu Haïlé Mariam, le gouvernement cubain décida de dépêcher des troupes en Ethiopie pour aider à repousser les envahisseurs somaliens. Deux jours plus tard, Brejnev adressa un message chaleureux où il exprimait 'notre complet accord avec vos propositions. Nous soulignons avec satisfaction notre coïncidence de vues au sujet du déroulement des évènements en Éthiopie et vous remercions sincèrement pour l'empressement avec lequel vous avez réglé les questions pour prêter une aide internationaliste à l'Éthiopie socialiste'.

"Cet envoi de 12 000 soldats en Éthiopie a déclenché une grande controverse. Les critiques affirment que Cuba est intervenue sur décision de l'Union soviétique pour sauver le régime de Mengistu, qu'ils taxent de dictateur sanguinaire et inepte. La victoire cubaine sur les Somaliens avait permis à Mengistu de concentrer ses forces contre les mouvements d'indépendance érythréens qui menaient une lutte héroïque contre Addis Abeba.

"N'importe quelle analyse juste doit partir du fond sur lequel se basait la politique de Cuba. La Somalie avait envahi l'Éthiopie pour annexer un grand morceau de son territoire. Ceci violait le principe le plus sacré de l'Organisation de l'unité africaine : le respect des frontières héritées au moment de l'indépendance. Sans ce principe, la paix ne pourrait exister nulle part en Afrique. Comme le spécialiste de la Corne africaine au Conseil de sécurité nationale des Etats-Unis (CSN), Paul Henze, l'affirma à l'adjoint du président à la sécurité nationale, Zbigniew Brezinski, 'en Éthiopie, les Soviétiques et les Cubains ont de leur côté le droit international et l'appui des Africains en aidant un pays africain à défendre son intégrité territoriale et à résister à une agression'.

"La Somalie avait été encouragée à cette invasion par les signaux ambigus en provenance de Washington. Comme l'avait écrit Henze en 1980, 'en voyant la grave instabilité régnant en Éthiopie', la tentation pour le gouvernement somalien de l'envahir était devenue 'irrésistible. Il semble toutefois que les Somaliens n'ait pris la décision cruciale qu'après avoir abouti à la conclusion qu'ils avaient une bonne possibilité de recevoir une aide militaire des Etats-Unis.' Les envahisseurs avancèrent rapidement, et, fin août, le secrétaire d'Etat Cyrus Vance affirma au ministre chinois des Affaires étrangères : 'Je crois qu'ils atteindront par leurs succès militaires la plus grande partie de leurs objectifs, autrement dit que le règlement final mettant fin au conflit leur laisse le contrôle de l'Ogaden'. Mengistu demanda de l'aide à Cuba, qui avait une petite mission militaire à Addis Abeba et qui avait commencé en avril à envoyer en Éthiopie des instructeurs militaires et du personnel médical. Mengistu demandait des troupes. La réponse de Cuba fut négative. Comme on peut le lire dans un livre d'histoire militaire de Cuba, 'il ne semblait pas possible qu'un petit pays comme Cuba puisse maintenir deux missions militaires importants sur le continent africain'. Fidel avait affirmé, le 16 août, dans une dépêche adressée au chef de la mission militaire cubaine en Éthiopie, le général Arnaldo Ochoa : "Il est absolument impossible d'accéder à l'envoi de personnel militaire cubain pour combattre en Éthiopie. Tu dois convaincre Mengistu de cette réalité. Nous tiendrons parole au sujet de ce qui a été accordé pour les assesseurs et instructeurs. Nous continuerons par ailleurs d'envoyer l'aide médicale... Quelles que soient nos sympathies pour la révolution éthiopienne et notre profonde indignation pour l'agression lâche et criminelle qu'elle souffre, il est matériellement impossible pour Cuba de faire plus dans les circonstances actuelles. Tu ne peux pas t'imaginer combien ça a été dur pour nous de devoir refuser à chaque instant ces demandes.' Mais comme la situation militaire éthiopienne continuait de se détériorer, La Havane finit par accepter. Les troupes cubaines empêchèrent la victoire somalienne.

"La victoire sur les Somaliens permit à Mengistu de concentrer ses forces contre les Erythréens, déclenchant une guerre de terreur. Les Cubains restèrent toutefois fidèles à leur parole du 25 novembre 1977, quand ils avaient dit qu'ils n'interviendraient pas en Érythrée. Fidel l'avait souligné : 'Le personnel qu'on décidera finalement d'envoyer interviendra uniquement sur le Front Est contre l'agression extérieure de la Somalie'. Et Raúl Castro l'avait ratifié catégoriquement à Mengistu, à Addis Abeba, début janvier 1978 : 'Les forces cubaines ne doivent lutter que contre l'agression extérieure qui se produit dans l'Ogaden.' Et il avait ajouté que, le 15 décembre précédent, 'le Comité central avait approuvé à l'unanimité la proposition de Fidel et du Bureau politique de donner toute l'aide qui sera à notre portée à la Révolution éthiopienne contre l'agression étrangère sur le Front Est, jusqu'aux limites des frontières.' C'est ce qui se fit. Comme Risquet l'affirma en 1989 au dirigeant de la RDA, Erick Honecker : 'Les troupes cubaines n'ont participé à aucun moment à des opérations contre les rebelles en Érythrée... Et le personnel militaire cubain n'a pas aidé à planifier des opérations militaires contre les Erythréens.' Non seulement les Cubains refusèrent de combattre en Érythrée, mais ils s'efforcèrent même, au contraire, de parvenir à un règlement négocié du conflit." (Piero Gleijeses, Cuba y África. Historia Común de Lucha y Sangre, op. cit., pp. 17-21.)

Cuba avait d'ailleurs entraîné des hommes du Front populaire de libération de l'Érythrée, de tendance marxiste, quand il luttait contre le régime d'Haïlé Sélassié.

Le président somalien, Siad Barre qui bénéficiait de l'appui des Etats-Unis et en recevait des armes (qu'ils avaient refusées en revanche à l'Éthiopie) par l'intermédiaire du shah d'Iran, de l'Arabie saoudite et d'autres pays, avait envahi l'Ogaden en juillet 1977. Ses troupes avaient progressé sans trop de difficultés dans les plaines basses qui conduisaient jusqu'à Harar, la ville la plus importante de cette partie très fertile de l'Ogaden, qu'elles attaquèrent le 22 janvier après l'avoir encerclé, mais que les Ethiopiens continuaient de défendre coûte que coûte. Mais les troupes et les moyens militaires que Cuba avait décidé d'envoyer le 22 novembre 1977, étaient désormais sur place, ce qui permit aux soldats encerclés de mener une contre-attaque avec plusieurs brigades d'infanterie, des pièces d'artillerie et de nombreux chars, repoussant l'ennemi à plusieurs dizaines de kilomètres de la ville. Les troupes combinées se dirigèrent ensuite vers la ville de Dira Dawa, emportant en trois jours deux bastions fortifiés. En deux semaines, les envahisseurs avaient perdu plus de soixante-dix chars, des centaines de pièces d'artillerie et de transports blindés, des dizaines de milliers de projectiles et surtout plusieurs milliers de soldats mis hors de combat. Pour progresser, il fallait maintenant s'emparer de l'important bastion militaire de Jijiga, que l'ennemi avait fortifié, situé à plus de 105 km de Harar, et auquel on ne pouvait accéder que par une route en terre battue. Entre les deux points, une chaîne de montagnes de 2 000 mètres d'altitude. Le seul accès : le col de Marda, lui aussi défendu et fortifié. Mais Cubains et Ethiopiens décidèrent de faire un ample détour à travers les montagnes pour gagner un autre col, celui de Shebelé. Il fallait prendre maintenant Arabi, ce qui fut fait le 17 février au terme de durs combats. Cette bataille marqua le tournant de la guerre. Le 5 mars 1978, les troupes alliées entraient dans Jijiga, d'où l'ennemi avait fui. Plus de 320 000 km2 avaient été libérés en sept semaine. Fin mars 1978, on comptait 12 000 soldats cubains en Éthiopie, contre 900 soldats et 300 instructeurs militaires début janvier. (Roberto Correa Wilson, Ogaden, La Havane, 1988, Editorial de Ciencias Sociales,112 pp.)

Cuba avait perdu dans l'Ogaden 163 soldats internationalistes auxquels le gouvernement éthopien, présidé alors par Gilma Wolde-Giorgis, dédia à Addis-Abeba en 2007 un monument à l'Amitié entre l'Éthiopie et Cuba. (Piero Gleijeses, La Epopeya Cubana. La visión del mundo de Fidel Castro. Politica Exterior de la Révolución en un mundo hostil, La Havane, 2009, Editorial de Ciencias Sociales, p. 48.)

[7] South West Africa People Organization (SWAPO). Vaincues sur le champ de bataille par les combattants cubains et angolais, les troupes sud-africaines qui ont envahi l'Angola en octobre 1975 doivent repasser la frontière avec leur colonie d'Afrique du Sud-Ouest le samedi 27 mars 1976. Comme le reconnaît la presse sud-africaine et les observateurs, et même les fonctionnaires étasuniens : l'Angola "avait effacé l'image de l'invincibilité des Sud-Africains et des mercenaires". En février 1976, un observateur sud-africain avait écrit : "En Angola, des soldats noirs - cubains et angolais - ont vaincu en combat les troupes blanches. Dans le contexte racial de ce champ de bataille, peu importe que le gros de l'offensive ait été des Cubains ou des Angolais, parce que le fait est qu'ils ont vaincu, qu'ils sont en train de vaincre, et qu'ils ne sont pas Blancs. L'avantage psychologique, l'avantage dont l'homme blanc a joui et qu'il a exploité durant presque trois cents ans de colonialisme et d'empire est en train de disparaître. L'élitisme blanc a reçu un coup irréversible en Angola, et ceux qui étaient là le savent" Tandis que le plus important journal noir d'Afrique du Sud, le World, écrivait : "L'Afrique noire chevauche sur la crête d'une vague déclenchée par la victoire cubaine en Angola. L'Afrique noire savoure le vin enivrant de la possibilité de réaliser le rêve de la 'libération totale'". Mais l'intervention cubaine a des répercussions en Afrique même. Ainsi, Nyerere, qui n'avait commencé à appuyer le MPLA qu'après l'invasion de l'Afrique du Sud, fait savoir à l'ambassadeur cubain en décembre 1976 : "Dites à Fidel que nous voulons que les Cubains entraînent la SWAPO." C'est à partir de la défaite des troupes racistes que les guérilleros de la South West Africa Organization People (SWAPO) peuvent reprendre en plus fort leur guerre insurrectionnelle et la transformer en guerre d'indépendance. Mais il leur faudra se battre encore pendant douze ans, l'Afrique du Sud refusant catégoriquement d'envisager cette perspective et lançant des incursions destructrices en Angola. Mais les conditions du combat pour les guérilleros namibiens ont changé : ils disposent maintenant d'une base arrière, de camps d'entraînement et même d'une école pour cela à Boma,dans le sud de l'Angola, où les Cubains entraînent des combattants rhodésiens, namibiens et sud-africains. Ce n'est qu'au printemps de 1988 que les troupes cubaines, angolaises et les guérilleros namibiens décident finalement d'expulser définitivement d'Angola les troupes racistes, leur infligent une dure défaite à Cuito Cuanavale et progressent jusqu'à la frontière méridionale et menacent d'entrer en Namibie que Prétoria est contraint de se retirer de la Namibie et d'en reconnaître l'indépendance aux termes de conversations quadripartites entre Pretoria, Washington, Luanda et La Havane. (Tiré de Piero Gleijeses, Misiones en conflicto, op. cit., passim.)

[8] Sur la Guinée-Bissau, je renvoie à la longue analyse de Piero Gleijeses, "Les guérilleros en Guinée-Bissau" Misiones en conflicto, chapitre 9, pp. 290-334). Le Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC) lance sa lutte en janvier 1963 et entre peu après en contact avec les ambassades cubaines en Algérie, en Guinée et au Ghana. En août, il souhaite que cinq de ses membres puissent recevoir une instruction politique et militaire à Cuba pendant cinq ou six mois. Même si Cuba se dit favorable, rien ne se passe apparemment. Il faudra attendre le voyage de trois mois du Che Guevara en Afrique, fin décembre 1964, pour que des liens plus étroits se nouent. Amilcar Cabral et le Che se rencontrent à Conakry le 12 janvier 1965. Et dès le mois de mai suivant, le cargo Uvero apportent des aliments, des armes et des médicaments à Conakry pour le PAIGC. En juillet, un groupe de Cap-Verdiens se rend à Cuba depuis Alger, à bord d'un navire cubain, pour recevoir une instruction militaire. En janvier 1966, Amilcar Cabral se rend à La Havane à l'occasion de la Conférence Tricontinentale, et son discours et sa personnalité causent une très forte impression aux dirigeants cubains. Fidel a de longues conversations avec lui, lui promettant toute l'aide possible, celle-ci arrivant le 6 juin à Conakry, en même temps que du personnel militaire. L'échec, le 11 novembre 1966m d'une action de 350 combattants du PAIGC contre le camp fortifié de Madina de Boé (avec mort du plus important chef militaire du Parti) pousse Cuba à accroître son aide. Et Fidel envoie Victor Dreke, qui avait accompagné le Che au Congo, à la tête de cette mission. En avril 1967, une soixantaine de Cubains aidaient les guérilleros en Guinée- Bissau. Quand Dreke rentre à Cuba fin 1968, les positions du PAIGC se sont beaucoup renforcées. Amilcar Cabral, qui veut que la guerre soit du peuple guinéen, n'accepte aucun autre étranger sur place, uniquement les Cubains qui ne seront jamais plus d'une soixantaine, mais qui occupaient des postes clefs, comme chefs de pièces d'artillerie, parce qu'ils étaient les seuls à pouvoir faire les calculs balistiques nécessaires en pleine forêt vierge. De tous les mouvements de libération nationale dans les colonies portugaises en Afrique, le PAICG fut le seul à constamment progresser, bien que Cabral ait été assassiné en janvier 1973. En mai 1973, ses guérilleros se montaient à presque 8 000, et ils contrôlaient les deux tiers du pays et la moitié de la population. Ce mois-là, ils lancent l'opération Amilcar Cabral contre la plus grande forteresse militaire, à Guiledje, d'où les soldats portugais doivent fuir le 25. Participent à l'attaque 41 Cubains, responsables de l'artillerie et des missiles. L'offensive dure un mois de plus, les guérilleros infligeant de lourdes pertes aux militaires portugais et abattant même quatre avions. Le 24 septembre, l'Assemblée nationale populaire proclame l'État indépendant de Guinée-Bissau. Quant aux médecins, il y en eut en moyenne entre 15 et 20 de 1966 à 1974. Neuf Cubains moururent en Guinée-Bissau.

[9] Jorge Risquet en fait un court historique : En 1961 "un cargo cubain apporta une importante cargaison d'armes nord-américaines, enlevées à l'ennemi, pour le Front de libération nationale qui se battait héroïquement pour l'indépendance de l'Algérie. En rentrant, début 1962, il emportait une précieuse cargaison humaine : des enfants de combattants orphelins et des blessés de guerre. / L'année suivante, notre pays, qui ne comptait qu'environ trois mille médecins - car une quantité similaire avait été volée par le plus grand voleur de cerveaux au monde, les Etats-Unis - démarrait modestement sa coopération dans ce domaine avec les peuples frères [...] Une brigade de 55 internationalistes cubains, 29 médecins, 3 cancérologues, 15 infirmiers et 8 techniciens, commença à prêter service dans ce pays arabe récemment libéré. / En octobre de cette même année, un détachement militaire cubain, aux ordres du comandante Efigenio Ameijeiras, se rendit dans la jeune République algérienne menacée par l'expansionnisme de la monarchie marocaine. [...] Mais il n'eut pas à combattre. Notre présence dissuada ceux qui prétendaient annexer une partie du territoire de la nation héroïque qui avait conquis l'indépendance au prix élevé de plus d'un million de morts. / Nous avons entraîné les combattants algériens pendant six mois, et, en repartant, nous leur avons laissé les chars, les pièces d'artillerie et le reste de l'armement." (Jorge Risquet, "La Epopeya de Cuba en Africa Negra", discours de clôture de la cérémonie pour le quarantième anniversaire de la mission du Che et de ses compagnons au Congo", 7 juillet 2005, in
Piero Gleijeses, Jorge Risquet et Fernando Ramírez, Cuba y África. Historia Común de Lucha y Sangre, La Havane, 2007, Editorial de Ciencias Sociales, pp. 82-83.) Pour une analyse plus documentée, cf. Piero Glejeises, Misiones en Conflicto. La Habana, Washington y Africa. 1959-1976, La Havane, 2007 (3e éd.), pp. 53-93 (il y a édition française).

[10] Il existe très peu d'informations sur cette mission syrienne. "Le 28 octobre 1973,... 110 soldats cubains arrivèrent en Syrie, qui venait d'être battue de nouveau par Israël. Le président Hafez-al-Assad avait demandé à Castro des tankistes pour remplacer ceux qui étaient tombés durant la guerre. À la mi-novembre, un peu moins d'un millier de Cubains étaient arrivés, assez pour trois bataillons de chars. / De novembre 1973 à mai 1974, Israël et la Syrie se livrèrent une guerre d'usure dans le Golan. De petites unités de tankistes cubains, manœuvrant de T-54 soviétiques, engagèrent des duels d'artillerie avec les Israéliens. La lutte termina le 31 mai 1974 quand la Syrie et Israël convinrent de démilitariser la zone, et les Cubains rentrèrent dans leur pays en février 1975."
(Piero Gleijeses, Misiones en Conflicto..., op. cit., pp. 354-355).

Bien que Fidel ne le mentionne pas ici, Cuba intervint aussi au Yémen : "Au printemps 1973, Cuba joua pour la première fois un rôle actif dans la région [le Moyen-Orient] en envoyant près de cent instructeurs à Aden pour entraîner la milice du régime ardemment procommuniste du Yémen du Sud (la République démocratique populaire du Yémen). Celle-ci appuyait les mouvements insurrectionnels au Yémen du Nord et à Oman ; tandis que le Yémen du Nord et l'Arabie saoudite conspiraient contre elle. Les dirigeants du Yémen du Sud demandèrent de l'aide au bloc soviétique ; l'Union soviétique aida l'armée ; l'Allemagne de l'Est, les services de sécurité, et Cuba, la milice." (Id., p. 354.)

[11] Le 24 avril 1965, Che Guevara et treize autres combattants cubains arrivent au Congo (ex-belge, Léopoldville) Un deuxième groupe de 18 arrive plus tard, puis d'autres jusqu'à compléter le total. Cette Ire Colonne, comme on l'appelle à Cuba, d'une centaine d'hommes, vient contribuer à la lutte de libération nationale menée par les partisans de Lumumba contre le gouvernement de Tshombé-Mobutu et ses appuis occidentaux. Malgré la cinquantaine d'actions combatives recensées par le Che, celui-ci affirme catégoriquement dès le début même de son récit des évènements : "Ce récit est celui d'un échec". Et d'ajouter quelques lignes plus loin : "Plus correctement, c'est l'histoire d'une décomposition." (Pasajes de la Guerra revolucionaria : Congo (La Havane, 2013, Editorial +de Ciencias Sociales, p. 27). Le Che et ses compagnons abandonnent le Congo fin novembre. Raúl Castro explique le 7 novembre 1985, pour le vingtième anniversaire de cette mission : "Mais il n'a pas été possible de réunir et de cohésionner les forces lumumbistes. À un moment donné, la colonne internationaliste a fini par combattre seule sur un terrain inconnu. Devant des circonstances si défavorables, la colonne a dû quitter ce pays. Elle n'a pas été vaincue par l'ennemi, mais elle n'a pu atteindre l'objectif de sa mission, faute d'un mouvement patriotique structuré avec lequel collaborer." Cf. aussi William Gálvez, El Sueño Africano del Che. ¿Qué sucedió en la guerrilla congolesa ?, La Havane, 1997, Casa de las Américas, qui reçut le Prix Témoignage de cette institution en 1995, qui fait connaître ce récit du Che jusque-là inédit, rédigé en Tanzanie durant les dix semaines suivant son départ du Congo.

Mais on ignore souvent qu'il existait une IIe Colonne, installée au Congo ex-français (Brazzaville) à la demande du gouvernement de Massemba Debat : le gros de ces combattants, environ 200, arrive le 23 août 1965 dans la capitale, dotée d'équipements militaires de plus gros calibre (canons de 75 mm, mortiers, batteries antiaériennes, etc.). Cette colonne appelée "Bataillon Patrice Lumumba", avait deux missions : servir de réserve et d'arrière-garde à la colonne du Che et la rejoindre en cas de besoin ; aider le gouvernement menacé d'agressions par le gouvernement de l'ancien Congo belge et les fameux ·mercenaires blancs", et former plusieurs bataillons de miliciens locaux. Soit dit en passant, les médecins militaires cubains prêtèrent service à la population civile, notamment à l'hôpital de Brazzaville, sans médecins, et lancèrent la première campagne de vaccination contre la poliomyélite en Afrique. Le bataillon Patrice Lumumba resta au Congo jusqu'en août 1967. Il contribua aussi à la formation militaire de membres du MPLA angolais et fournit des instructeurs au Cabinda. Sur cette mission, cf. Jorge Risquet Valdés, El Segundo Frente del Che en el Congo. Historia del batallón Patricio Lumumba, La Havane, 2006, Casa Editora Abril, 268 pp. + cahier de photos.

[12] C'est en 1980 que Cuba reconnaît la République arabe sahraouie démocratique née en février 1976, mais des contacts existent déjà depuis 1973. En 1976, une délégation de médecins cubains se rend dans les camps de réfugiés du sud de l'Algérie après une épidémie de rougeole qui cause la mort de 400 enfants, et évalue les besoins des Sahraouis dans ce domaine. À partir de l'invasion marocaine de 1977 qui oblige les Sahraouis à se réfugier en Algérie, Cuba envoie une première brigade de onze médecins. Depuis, plus de 500 médecins cubains sont passés par les camps de réfugiés, notamment ceux de Tinduf. En mars 2022, Cuba a fait don d'un lot de 458.000 doses de son vaccin Soberana 02 à usage pédiatrique. En ce qui concerne les bourses d'études, les premières, vingt au total, remontent à 1977. Selon des données de 2023, plus de 2 000 jeunes Sahraouis ont fait des études à Cuba, dont 375 de médecine et 555 dans d'autres cursus universitaires. À un moment donné, 935 enfants ont été accueillis sur l'île de la Jeunesse pour faire des études primaires et secondaires. Aucune donnée publique ne fait état d'une aide militaire de la part de Cuba.

[13] Máximo Gómez Báez. On ne peut brosser en quelques lignes la biographe, même très sommaire, de cet homme inséparable, bien qu'étranger, de l'histoire cubaine. Né à Bani (République dominicaine) le 18 novembre 1836, mort à La Havane le 17 juin 1905. Encore alferez, il eut son baptême du feu en 1856 à la bataille de Santomé livrée pour repousser l'invasion des armées haïtiennes. En 1865, il déménagea avec sa famille à Santiago de Cuba. Quand la guerre d'Indépendance éclata en 1868, il rejoignit les forces de Donato Mármol avec le grade de sergent. Chargeant à la machette à Venta del Pino, il obtint une victoire retentissante sur une colonne espagnole du colonel Quiros et inaugura un mode de combat extrêmement redouté par l'ennemi. Fut le chef militaire le plus distingué de la guerre de Dix Ans, dirigeant les forces soulevées dans trois provinces (Oriente, Camagüey, Las Villas). Termina la guerre comme généralissime. Martí entra en contact avec lui en 1882 pour relancer la guerre. Deux ans plus tard, Gómez et Maceo tentèrent d'organiser un nouveau plan mais sans succès. Rentré dans son pays natal, il répondit à l'appel de Martí et débarqua à Cuba avec lui. L'une de ses actions les plus notables fut l'invasion d'Est en Ouest qu'il mena aux côtés d'Antonio Maceo. Général en chef de l'Armée de libération, il entra à La Havane le 24 février 1899 après trente ans de lutte pour l'indépendance de Cuba, mais ne voulut jamais accepter la présidence du pays.

[14] {}On a identifié 1 412 Cubains parmi les volontaires de la Guerre civile espagnole : 850 recrutés directement à La Havane, de manière clandestine, surtout par le Parti communiste ; 355 provenant des Etats-Unis, organisés pour la plupart dans les clubs Julio Antonio Mella et Antonio Guiteras, dont beaucoup intègreront le fameux bataillon Abraham Lincoln, réunissant des volontaires étasuniens et latino-américains ; des Cubains résidents déjà en Espagne (étudiants, travailleurs et athlètes arrivés pour participer aux Jeux olympiques populaires de Barcelone en 1936, une réunion antifasciste annulés pour le début de la guerre) ; des petits contingents de Cubains provenant d'autres pays (Mexique, Saint-Domingue, Venezuela, Amérique centrale). Plus de cent mourront durant la guerre civile. Cette très importante contribution du peuple cubain à la défense de la République espagnole a été curieusement passée sous silence ou presque par les historiens et spécialistes.

"Bien que de nombreux pays aient défendu les libertés du peuple espagnol, l'apport de Cuba a été généreuse à un point disproportionné par rapport à sa capacité économique et à sa quantité d'habitants. À quoi il faut ajouter qu'environ le quart de ses volontaires a laissé la vie en Espagne. On connaît les noms de 133 morts au combat ou par suite de leurs blessures. Il existe aussi une liste de 599 survivants. On ne connaît pas le second nom de famille de beaucoup et on ne possède souvent de leurs prénoms que l'initiale." (Vicente González Vicente, "Aquellos mil cubanos"  brigadasinternacionales.org

[15] Pablo de la Torriente Brau (1901-1936). Bien que né à Porto Rico, sa vie est liée à Cuba, dont il est considéré l'enfant. Intellectuel, journaliste, leader révolutionnaire, chroniqueur de son époque, il brûle par les deux bouts sa courte existence qui est associée aux moment clefs de l'histoire cubaine (dont la lutte contre le dictateur Machado dans les années 30). Plusieurs fois exilé. Meurt comme combattant en Espagne dans la défense de Madrid lors de la Guerre civile.

[16] Quand la guerre civile éclate en juillet 1936, Pablo de la Torriente Brau, qui est alors exilé à New York, embarque fin août pour l'Espagne, comme correspondant de guerre des revues New Masses (New York) et El Machete (Mexico), passe par Bruxelles où il assiste au Congrès de la paix, arrive à Barcelone et à Madrid où il recueille des témoignages et écrit des chroniques. Mais, sans abandonner sa fonction de journaliste, il finit par rejoindre, début octobre, les rangs des combattants de la République. Il est nommé le 11 novembre commissaire politique et membre de l'état-major du 109e bataillon de la 7e division. Le 17 décembre, dans le cadre de la défense de Madrid, il est envoyé à Majadahonda où il est tué deux jours après. Le grand poète espagnol Miguel Hernández, qu'il a rencontré le 28 novembre, lui dédie sa Deuxième Elégie. Ses quatorze chroniques de la guerre paraitront en 1938 sous le titre de Peleando con los milicianos. (Cf., entre autres, Victor Casaus, "Pablo y la guerra", in Para ver las cosas extraordinarias, Coloquio Internacional Cien Años de Pablo, La Havane, 2006, Ediciones La Memoria, Centro Cultural Pablo de la Torriente Brau, pp.267-281.)

[17] On pourrait ajouter cet éloge encore plus étonnant, quand on sait qu'il provient de l'historien sud-africain officiel de cette guerre : "Les Cubains ne se rendaient quasiment jamais et se battaient tout simplement, heureux, jusqu'à la mort" (F. J. du Toit Spies, Operasie Savannah, Angola, 1975-1976, Pretoria, 1989, p. 108, cité par Piero Glejeises, Cuba y África. Historia Común de Lucha y Sangre, op. cit., p. 6.)

[18] Il avait déclaré textuellement : "Qui plus est, si un pays socialiste veut construire le capitalisme, nous devons respecter son droit de le faire, nous n'avons pas à nous y immiscer, de même - et nous l'exigeons - que personne n'a le droit de s'ingérer dans la décision souveraine de n'importe quel pays capitaliste ou semi-capitaliste du monde développé ou du monde sous-développé de construire le socialisme. De sorte que le respect inconditionnel de la volonté souveraine de chaque peuple et de chaque pays est une règle d'or des principes du marxisme-léninisme" (Applaudissement.)

Le 4 avril 1989, la Révolution reçoit en grand Mikhaïl Gorbatchev qui prononce un discours à une séance "extraordinaire et solennelle" de l'Assemblée nationale du pouvoir populaire, au palais des Congrès, Fidel lui offrant une réponse. Fidel commence par vanter ses efforts en faveur de la paix, notamment la diminution, pour la première fois, de la quantité d'armes nucléaires. Mais, se plaçant toujours en porte-parole du Tiers-monde dont Cuba, souligne-t-il, fait partie, il se demande si l'impérialisme a assimilé cette "nouvelle pensée politique internationale", cette "nouvelle mentalité dans l'approche des problèmes". Et il cite les exemples de l'Afghanistan, de l'Afrique méridionale et du Nicaragua, où les Etats-Unis continuent de fournir des armes et un appui aux contre-révolutionnaires. Dans le cas concret de Cuba, "les Etats-Unis ont déclaré ouvertement qu'ils poursuivraient leur politique hostile, sans qu'on constate aucun changement". Il se félicite aussi que l'URSS insiste pour que le désarmement et la fin de la course aux armements servent à dégager des ressources en faveur du développement du Tiers-monde, qu'elle réclame la solution de la dette extérieure (un moratoire de cent ans, et non la "plaisanterie" des plans Baker et Brady) et de l'échange inégal, l'instauration du Nouvel Ordre économique international "en association avec la lutte pour le désarmement et la paix".

Il aborde ensuite le troisième point, celui qui, compte tenu des circonstances de 1989, lui tient surtout à cœur : la construction du socialisme. Cuba n'a aucune différence avec l'URSS en matière de politique internationale. Quant aux "efforts acharnés" de Gorbatchev "pour faire avancer le socialisme dans son pays, pour l'y impulser, développer et perfectionner en appliquant l'énorme potentiel scientifico-technique que l'Union soviétique a accumulé, en surmontant des retards technologiques, en surmontant des difficultés économiques", il s'en félicite également, tout en se demandant pourquoi Cuba devrait faire la même chose et l'imiter. Cuba mène à sa manière, depuis avril 1986, sa propre "rectification des erreurs et tendances négatives", en partant du principe commun aux deux pays "de l'application du marxisme-léninisme aux conditions concrètes de chaque pays". Il ne voit pas pourquoi "deux pays qui ont des histoires très différentes, des cultures différentes, qui ont eu des problèmes différents, devraient appliquer exactement les mêmes formules à la solution de problèmes différents". Tout en n'estimant pas avoir "le droit de juger l'histoire de l'Union soviétique", il doit toutefois citer quelques exemples : les problèmes associés à l'époque de Staline et à la "personnalité" de celui-ci ; la collectivisation forcée des terres ; la question des nationalités, etc. Il serait donc "absurde" d'appliquer à Cuba les formules de l'URSS. Et Fidel se réjouit que Gorbatchev ait reconnu, contrairement à ce qu'il s'était passé à l'époque du Komintern (il ne dit pas le mot, mais tout le monde sait de quoi il parle) et défendu le principe que "chaque pays socialiste s'efforce de perfectionner le socialisme à partir de ses interprétations des idées du marxisme-léninisme, d'appliquer ses propres formes et ses propres formules", "chaque pays socialiste [étant] comme un laboratoire qui expérimente comment atteindre ses objectifs politiques, économiques et sociaux". C'est ensuite qu'il prononce l'idée citée au début de cette note.

Il remercie ensuite l'Union soviétique de l'aide et de la "coopération généreuse, soutenue et ferme" qu'elle a fournies à Cuba depuis le début de la Révolution, se félicite de la signature du Traité d'amitié et de coopération, le premier jamais signé entre les deux pays, et conclut : "Le moins que nous puissions exprimer ce jour-ci, du plus profond de nos cœurs, c'est souhaiter du succès au compagnon Gorbatchev, au Parti communiste et au peuple soviétique, car ce succès, nous le souhaitons, nous en avons besoin. (Applaudissements.) Et pas seulement Cuba : ce succès, tous les peuples du Tiers-monde le souhaitent et en ont besoin ; ce succès, le meilleur de l'humanité le souhaite ; ce succès, toute l'humanité en a besoin ! (Applaudissements.)"

[19] La dette extérieure fut un temps le cheval de bataille de Fidel pour tenter de mobiliser le Tiers-monde, ou du moins l'Amérique latine, contre ce fardeau, fruit de l'échange inégal entre pays développés et pays en développement, dans le cadre d'un ordre économique international foncièrement injuste. Ainsi, en 1985, Cuba organisera à La Havane plusieurs grandes rencontres internationales avec les femmes (juin), avec la Fédération latino-américaine des journalistes (FELAP, juillet), avec les syndicats de travailleurs latino-américains (juillet), sur la dette d'Amérique latine et des Caraïbes (août), avec la jeunesse et les étudiants (septembre), un Forum de la presse latino-américaine sur la crise financière régionale (septembre), et Fidel accorde plusieurs longues interviews sur cette question à l'agence espagnole EFE (février), au journal mexicain Excelsior (mars), à un législateur et un professeur universitaire étasuniens (mars), au journal mexicain El Día (juin).

[20] Quand Fidel prend la parole, "l'offensive finale" déclenchée par le Front Farabundo Martí de libération nationale (FMLN), vient à peine de conclure dans les premiers jours de décembre 1989. Lancée le 11 novembre, elle a permis aux guérilleros du FMLN de pénétrer pour la première fois dans les villes et d'occuper des quartiers. Mais elle n'aboutit à rien. L'un des faits les plus marquants en fut l'assassinat par le bataillon Atlacatl, de l'armée, de six jésuites et de deux employés domestiques à l'Université centraméricaine, le 16 novembre.

[21] La Révolution sandiniste, qui a triomphé en juillet 1979, est en butte depuis dix ans à une guerre impitoyable menée par l'administration Reagan avec l'appui direct ou indirect des pays voisins, surtout El Salvador et le Honduras qui servent de base arrière aux contras, si bien que le gouvernement sandiniste est contraint de s'engager sur la voie d'élections absolument biaisées, compte tenu de la situation terrible dans laquelle se retrouve la population qui, pour ne plus la souffrir et sans doute aussi influencée par les évènements en cours dans le monde, dont la fameuse "chute du Mur de Berlin" (novembre 1989), vote, en février 1990, pour la droite que soutient la Maison-Blanche.

J'avais calculé à l'époque (1990), pour un livre qui ne vit jamais le jour, l'horreur que ces dix années de guerre avaient représentée pour le Nicaragua : les victimes, entre morts et blessés, se sont élevés à 60 000, ce qui représentait alors, à l'échelle de la société française, plus de 953 000 personnes, ou presque 4 200 000 à celle des Etats-Unis ! Et j'avais ajouté, dans ce qui étaient des lettres ouvertes à un vieil ami révolutionnaire ayant viré casaque et que j'appelais le Nanti :

"Je me demande : que se passerait-il si presque un million de Français ou plus de quatre millions de Nord-Américains avaient été victimes d'une guerre absolument injuste imposée par une hypothé­tique superpuissance, tout simple­ment parce que celle-ci n'admet­trait pas l'existence d'un gouvernement révolutionnaire dans sa sphère d'influence et qu'elle serait en mesure, du haut de son immense pouvoir, de maintenir indéfiniment des troupes irrégu­lières, outre tout un arsenal de mesures de rétorsion et de représailles capables de faire rendre gorge à n'importe quel gouvernement ! Ce serait, j'en suis convaincu, une levée de boucliers générale chez tous les bien-pensants ! Eh bien, apprends que les Etats-Unis n'ont jamais perdu autant d'hommes dans aucune guerre à laquelle ils aient participé. Tiens, sais-tu combien ils en ont perdu en 39-45 ? Non ? Seulement 300 000. Alors, c'est tout simple à cal­culer : à l'échelle comparée des deux pays, le peuple nicara­guayen a été soumis à presque quatorze Deuxième Guerres mondiales de la part de Reagan et de Bush ! Retiens bien ce chiffre tout aussi effarant que scandaleux : presque quatorze Deuxième Guerres mondiales ! Et pourtant, ton Occident si chrétien et si civilisé, tes gouverne­ments si libéraux et si démocratiques, ne pipent pas ! Ils auraient eu le temps, néanmoins, puisque ç'a duré dix ans ! Les sauvages, les barbares, ce sont toujours ceux d'en face, n'est-ce pas ? Là encore, ce sont de bons morts : les morts d'un peuple qui secoue ses chaînes, ça ne compte pas ! Les seuls morts scandaleux sont toujours ceux que causent les régimes communistes et les révolutions !

"Sais-tu combien cela a coûté au Nicaragua, en espèces sonnantes et trébuchantes, la guerre des si libéraux et démocratiques Reagan et Bush, ces grands défenseurs du "monde libre" devant l'Éternel ? Tu l'ignores de nouveau ? (Bien sûr, ça ne doit pas faire la une des journaux dans la grande presse occiden­tale.) Plus de 16 milliards de dollars de destructions de toutes sortes. Un chiffre dérisoire, estimeras-tu. En absolu, peut-être, mais pas à échelle. Je t'invite de nouveau à faire de simples comparaisons. En prenant comme base l'année 1987 (toutes mes statistiques sont tirées de L'état du monde 1988-1989), c'est comme si la France avait souffert des dommages matériels pour 25,8 billions de francs. Retiens bien ce chiffre : comme si la France avait perdu 25,8 billions de francs ! Ça va pas la tête, sursauteras-tu : d'où tires-tu des chiffres pareils ? Tout simple. Même si je n'ai jamais été, tant s'en faut, un fort en maths, je sais encore multiplier. Alors, voilà : en 1987, le PIB du Nicaragua s'élevait à 2,67 milliards de dollars ; ces 16 milliards représentent donc 5,99 fois son PIB de 1987. Arrondissons à 6. Le Nicaragua a perdu, à cause de cette guerre de Reagan-Bush, 6 fois son PIB de 1987. Comme celui de la France se montait cette année-là à 715,5 milliards de dollars, cela équivau­drait à 4 293 mil­liards, soit, en arrondissant, 4,3 billions de dollars. En cotant en gros le dollar à 6 francs, cela fait 25,8 billions de francs ! Et à l'échelle des Etats-Unis, ça donne les chiffres suivants : 4,5 x 6 (PIB arrondi des USA en billions de dollars en 1987) = 27 billions de dollars, soit 162 billions de francs !"

[22] On connaît au moins deux tentatives de coups d'État contre Noriega : en mars 1988 et en octobre 1989. Treize jours après la date de ce discours, Noriega, lui-même agent de la CIA, devenant trop "turbulent" aux yeux de la Maison-Blanche et du Pentagone, surtout au sujet du Canal, les Etats-Unis envahissent le Panama pour "s'emparer de Noriega", bombardent le quartier de Chorrillo où la quantité de victimes, toujours inconnue à ce jour, est évaluée à 3 000. L'opération "Juste cause" prendra fin officiellement le 31 janvier 1990. Le Conseil de sécurité ne pourra, à cause du veto des USA, de la France et de la Grande-Bretagne, condamner cette invasion, ce que fera pourtant l'Assemblée générale des Nations Unies.

[23] L'Accord tripartite entre Cuba, l'Angola et l'Afrique qui, au terme de plusieurs années de dialogues mouvementés, entraîne la reconnaissance de l'indépendance de l'Afrique du Sud-Ouest, jusque-là colonie sous mandat sud-africain (elle deviendra la Namibie), et met fin à l'intervention du régime d'apartheid en Afrique méridionale, est signé au siège des Nations Unies, à New York, le 22 décembre 1988. Il contient plusieurs points essentiels : a) mise en œuvre, le 1er avril 1989, de la résolution 435/78 du Conseil de sécurité, du 29 septembre 1978, qui reconnaissait le droit de l'Afrique du Sud-Ouest à l'indépendance ; b) retrait de Namibie de toutes les forces militaires sud-africaines ; 3) l'Angola et l'Afrique du Sud coopéreront avec le secrétaire général de l'ONU "pour assurer l'indépendance de la Namibie par des élections libres et justes", dans le respect de l'intégrité territoriale et de l'inviolabilité des frontières namibiennes ;4) "repli vers le Nord et retrait par étapes et total des troupes cubaines", et quelques autres points généraux. Ce même jour, l'Angola et Cuba signent un "accord sur la conclusion de la mission internationaliste militaire cubaine", relatif au repli puis au retrait des troupes cubaines sous supervision des Nations Unies, le retrait total d'environ 50 000 hommes devant conclure le 1er juillet 1991, tout en se réservant le droit de modifier ces obligations en cas de violations flagrantes et vérifiées de l'accord tripartite. Il avait donc fallu plus de dix ans pour que la Résolution 435/78, datée du 29 septembre 1978, du Conseil de sécurité qui réclamait "le retrait de l'administration illégale de l'Afrique du Sud de la Namibie" afin de "garantir la prompte indépendance de la Namibie par des élections libres tenues sous la supervision et le contrôle des Nations Unies", soit enfin appliquée.

La mise en œuvre de cette résolution s'était heurtée à de nombreux obstacles tendus tant par Pretoria que par Washington pour la retarder le plus possible, notamment par la théorie du linkage liant le retrait des troupes sud-africaines de Namibie à celui des troupes cubaines d'Angola, si bien que les gouvernements angolais et cubain doivent déclarer, par l'intermédiaire de leurs ministres des Affaires étrangères, le 4 février 1982, à Luanda, leur rejet catégorique de cette théorie, dans la mesure où l'Afrique du Sud se maintient illégalement en Namibie tandis que Cuba est en Angola de manière légale, à la demande de son gouvernement, justement à cause de l'invasion sud-africaine d'octobre 1975. Le retrait des troupes cubaines est une question essentiellement bilatérale. Deux ans plus tard, le 19 mars 1984, ce ne sont plus les ministres, mais les deux chefs d'Etat eux-mêmes qui signent à La Havane une nouvelle déclaration ratifiant les mêmes présupposés et leurs mêmes "positions de principe" : le linkage est dépourvu "du moindre fondement juridique et moral" et il est "rejeté par tout le monde, sauf ses auteurs". Ainsi, le retrait des troupes cubaines ne se fera qu'une fois mise en marche la résolution 435/78 du Conseil de sécurité. La Déclaration réclame aussi "la cessation de toute aide à l'organisation contre-révolutionnaire UNITA et à tout groupement fantoche de la part de l'Afrique du Sud, des Etats-Unis d'Amérique et de leurs alliées".

Il faudra attendre encore quatre ans de plus, jusqu'en1988, pour que les choses se dénouent finalement. Le 13 juillet 1988, à New York, les gouvernements angolais, cubain et sud-africain souscrivent aux "Principes pour un règlement pacifique en Afrique du Sud-Ouest", chacun de ces quatorze principes étant "indispensable pour parvenir à un accord d'ensemble", et tous reprenant les présupposés des deux déclarations antérieures de 1982 et de 1984. Un fait majeur est toutefois intervenu en 1987, qui explique le dénouement : la défaite militaire des racistes sud-africains à Cuito Cunavale, en Angola, devant les combattants angolais, cubains et de la SWAPO, et leur crainte de les voir "envahir" la Namibie. Dès lors, des négociations quadripartites peuvent enfin s'engager entre l'Angola et Cuba, d'une part, de l'autre l'Afrique du Sud et les Etats-Unis, alors qu'elles n'avaient été jusque-là que tripartites à cause du refus de Washington de voir Cuba participer à ces négociations, qui dureront à Genève du 2 au 5 août 1988, et qui avaient été précédées d'autres conversations à Londres, au Caire et à New York. Les parties recommandent au secrétaire général de l'ONU la date du 1er novembre 1988 pour le début de la mise en œuvre de la résolution 435. Mais les choses ne se font pas si faciles, si bien que de nouvelles conversations ont lieu à Genève, le 15 novembre, un accord étant intervenu sur le repli au nord et le retrait des troupes cubaines, et à Brazzaville, où un Protocole du 13 décembre 1988 renvoie le démarrage de la mise en œuvre de la résolution du Conseil de sécurité au 1er avril 1989, et signale le 22 décembre et New York comme date et siège de l'accord tripartite final définitif.

Il vaut la peine de citer quelques extraits du discours prononcé par Isidoro Malmierca, ministre cubain des Relations extérieures, le 22 décembre 1988, lors de la cérémonie de signature de l'accord final, qui prouvent à quel point cette victoire de l'Angola et de Cuba est restée en travers de la gorge de la Maison-Blanche, laquelle ne franchit ce pas que contrainte et forcée : "L'Histoire établira en toute justice et véracité la véritable signification et la portée des accords qui viennent d'être signés, malgré toutes les manipulations et les atermoiements qui s'annoncent déjà. / Il n'est donc pas étonnant que le président des Etats-Unis, dans son discours devant l'Assemblée générale, en faisant allusion au conflit de l'Afrique méridionale, n'ait même pas mentionné l'apartheid, cause essentielle des conflits dans cette région, ni l'indépendance de la Namibie, qui doit se conclure dans quelques mois grâce aux accords que nous souscrivons aujourd'hui, et qu'il ait prétendu réduire tout le mérite de la négociation au retrait des troupes cubaines."

Le lendemain, le journal Granma, organe du Comité central du PCC, publie un très long éditorial qui tire les conséquences de ces treize années d'internationalisme combattant de la Révolution cubaine. Après avoir rappelé presque au début une fameuse sentence de Fidel : "Être internationalistes, c'est payer de retour l'humanité", l'éditorial conclut : "Ces pages glorieuses d'héroïsme, de fidélité aux principes internationalistes et à l'idéologie de la classe ouvrière, et de courage à toute épreuve, seront un motif éternel d'inspiration, un encouragement et un exemple pour les générations actuelles et futures de Cubains et pour tous ceux qui, dans n'importe quel recoin de la Terre, épouseraient la cause des exploités et des humbles du monde." (On trouvera tous ces documents in La Paz de Cuito Cuanavale. Documentos de un proceso, La Havane, 1989, Editora Política, 97 pp. + cahier de photos.)

[24] Les accords de Genève sont un traité international mettant fin à la première guerre d'Afghanistan, qui secoue le pays depuis 1979. Signés le 14 avril 1988 entre l' Afghanistan, le Pakistan (afin de fixer entre autres le retour des réfugiés afghans), les États-Unis et l' URSS, ils entrent en vigueur le 15 mai de la même année. Ils conduisent au retrait soviétique du pays, qui s'achèvera le 15 février 1989. Les moudjahidines afghans n'ont pas participé au traité et ont par conséquent refusé les termes des accords. De ce fait, la guerre civile a continué et 523 soldats soviétiques ont été tués lors du retrait. Le régime de Mohammed Najibullah, soutenu par les Soviétiques, ne tombera qu'en 1993. (Wikipedia)

[25] Le 1er décembre 1989, des militaires se soulèvent contre le régime de Corazon Aquino. La rébellion, dirigée par le colonel Gregorio Honasan, s'étend à plusieurs quartiers de Manille et à la province. Cette tentative de coup d'État, la sixième et la plus grave depuis l'accession au pouvoir de Cory Aquino en 1986, survient dans un contexte économique et politique difficile : l'inflation a atteint près de 14 p. 100 en octobre et la cote de popularité de la présidente est au plus bas, en raison de l'inefficacité de son gouvernement et de la corruption de son entourage. Les forces loyales à la présidente obtiennent de George Bush l'assistance de l'aviation américaine, tandis que le Département d'État fait savoir que toute aide aux Philippines serait suspendue si le gouvernement élu était renversé. / Le 4, après trois jours de combats meurtriers, une partie des forces rebelles s'est rendue, mais plusieurs centaines de mutins retranchés dans le quartier des affaires de Manille retiennent encore en otages des touristes étrangers dans les hôtels. / Le 6, Corazon Aquino proclame l'état d'urgence pour faire face à la rébellion, alors que les mutins négocient l'évacuation des touristes et précisent leurs exigences politiques. / Le 7, la plupart des rebelles cessent le combat et décident de réintégrer leurs casernes. Les derniers insurgés se rendent le 9. Cette tentative de putsch a fait cent dix-neuf morts et quelque cinq cents blessés. (Encyclopaedia Universalis)

[26] C'est le 19 avril 1986, qui marque le vingt-cinquième anniversaire de la victoire de Playa Girón et, surtout, en l'occurrence, de la proclamation du caractère socialiste de la Révolution, que le parti, entraîné par Fidel, et dans le droit fil des critiques faites au cours du Troisième Congrès du parti (4-7 février), lance ce qui sera la "Rectification des erreurs et des tendances négatives" introduites dans les dernières années dans la gestion économique, la production et le travail politique et idéologique. Il est temps de mettre un frein aux déformations et déviations dans la construction du socialisme qui ont découlé de l'influence, tantôt subreptice, tantôt directe, des "orientations", même si elle n'est jamais visée nommément, de la Perestroïka, engagée depuis mars 1985 quand Gorbatchev devient secrétaire général du PCUS. On sait où conduira la pérestroïka ("reconstruction") : à la déconstruction du camp socialiste en quelques années à peine...

[27] Julio Antonio Mella (1903-1929). Encore un militant qui flambe par les deux bouts. De père dominicain et mère irlandaise, mais né à Cuba, quand il meurt à 26 ans assassiné à Mexico, le 10 janvier 1929, par des tueurs du dictateur cubain Gerardo Machado, il a déjà fait de quoi remplir plusieurs vies ! Promoteur principal de la réforme de l'Université de La Havane (dans le sillage du fameux mouvement né en Argentine) et du Premier Congrès national des étudiants (1923), fondateur de l'Université populaire José Martí, de la section cubaine de Ligue anti-impérialiste des Amériques et du Parti communiste cubain (1925), dont il est expulsé à peine cinq mois plus tard pour avoir, selon ses camarades, fait preuve d'indiscipline en déclarant une grève de la faim victorieuse de dix-huit jours après avoir été emprisonné injustement par Machado ; expulsé de l'Université et menacé d'une nouvelle arrestation, il prend clandestinement, en janvier 1926, le chemin de l'exil au Mexique ; là, il fonde l'Association des étudiants prolétariens à l'Université nationale autonome de Mexico, partage les combats du Parti communiste mexicain, dont il devient membre du Comité central, collabore à différents organes de presse, dont El Machete ; participe, comme représentant de la section panaméenne de la Ligue anti-impérialiste des Amériques, au Congrès mondial contre l'oppression coloniale et l'impérialisme (Bruxelles, 1927) d'où il voyage en Union soviétique ; il a encore le temps, pendant quatre mois, de nouer une liaison brûlante avec la photographe italienne, Tina Modotti, qui l'accompagne le jour de son assassinat en plein rue et qui fait aujourd'hui partie des grandes figues du féminisme contemporain.

[28] Antonio Guiteras Holmes (22 novembre1906-10 mai1935). Curieusement, comme Mella, sa mère, Marie Therese Holmes Walsh, est d'une vieille famille irlandaise installée en Pennsylvanie depuis le XVIIe síècle ; son père, Calixto Guiteras Gener d'origine catalane, ingénieur civil, doit abandonner Matanzas (Cuba) pour les Etats-Unis quand éclate la guerre d'Indépendance de 1868. La famille rentre à Matanzas en 1913. Antonio a sept ans et ne parle pas espagnol. En 1914, ayant obtenu une place de professeur de français, le père et la famille s'installent à Pinar del Río. Il conclut ses études secondaires en 1924, puis fait des études de pharmacie à l'Université de La Havane (1924-1927). En 1925, participe aux manifestations d'appui à Julio Antonio Mella. En 1927, est élu membre, au nom de la faculté de pharmacie, du Directoire étudiant contre la prorogation des pouvoirs de Machado, ce qui implique dénonciations, heurts avec la police, voyage à Pinar del Río, etc. Une fois diplômé, tente de travailler à Pinar del Río, revient finalement à La Havane, et devient en 1929 directeur technique dans un laboratoire pharmaceutique étasunien, mais aussi représentant de commerce dans quasiment tout le pays, ce qui lui permet de nouer de nombreux contacts. Il devient convaincu que la lutte armée est la seule manière d'éliminer la dictature de Machado. Il participe d'abord aux préparatifs de Mendieta et Menocal, participe à leur soulèvement insurrectionnel dans l'Oriente, est capturé et emprisonné le 13 août 1931. Il est finalement libéré en décembre dans le cadre d'une amnistie que, sous la pression des -Etats-Unis, Machado décrète pour tenter d'apaiser les choses. Il s'installe en Oriente et crée à l'automne de 1932 son propre mouvement d'action, l'Union révolutionnaire, à partir des différents groupes révolutionnaires existant dans l'Est du pays. Son programme inclut la récupération des biens mal acquis, un moratoire sur la dette extérieure, la légalisation du mouvement communiste, la reconnaissance des droits sociaux des ouvriers, la nationalisation des services publics, des mesures contre le latifundio et en faveur de la réforme agraire, la suppression de la Loterie nationale, etc. Il prépare une insurrection générale dans la province d'Oriente. Le 29 avril 1933, son groupe attaque et occupe la caserne de San Luis et la localité, et d'autres groupes attaquent ailleurs. L'Union révolutionnaire continue de mener différentes actions armées jusqu'au renversement de Machado le 12 août 1933. Les Etats-Unis imposent un gouvernement de transition qui ne dure que quelques jours et est remplacé, par suite du soulèvement des sergents de l'armée par une Pentarquie le 5 septembre, laquelle ne dure que jusqu'au 10 septembre, quand, sous les pressions du Directoire étudiant, Grau San Martín est nommé président du Gouvernement provisoire révolutionnaire. Celui-ci nomme à son insu Guiteras, qui se trouve alors à Santiago de Cuba, comme secrétaire de l'Intérieur. Le 15, pour démission du titulaire, il est aussi désigné secrétaire à la Guerre et à la Marine. Le 20, signe le décret qui reconnaît la journée de travail de huit heures et des règles spéciales sur le travail des enfants de 14 à 18 ans. Le 3 novembre, demande à Grau San Martín, qui refuse, de destituer Batista devenu chef de l'armée. Le 4 novembre, signe le decret sur le congé payé hebdomadaire. Le 15 décembre, somme les dirigeants de la Compagnie d'électricité, étasunienne, de régler leurs divergences avec les syndicats ouvriers. Différents décrets : salaire minimum ; droit de vote des femmes ; inscription gratuite à l'Université pour les pauvres ; petit-déjeuner scolaire gratuit ; différentes mesures sur les accidents du travail. Le 14 janvier 1934, saisie de la Compagnie d'électricité. Le 14, baisse des tarifs d'électricité. Ce même jour, Batista fait un coup d'Etat qui aboutit le 18 à la constitution du gouvernement dit "Mendieta-Caffery (ambassadeur étasunien)-Batista", qui annulera peu à peu toutes les mesures promulguées par Guiteras, qui, le 20, fonde le Bloc septembriste. Le 8 août 1934, il est capturé par des sbires de Batista. En septembre, il fonde Jeune Cuba, dont le programme anti-impérialiste, résolument progressiste et défendant le socialisme, est publié le 24 octobre. Décidé à organiser une expédition révolutionnaire depuis le Mexique, Guiteras, il prépare son départ avec d'autres compagnons depuis El Morrillo (Matanzas) où il arrive le 8 mai 1934 au soir. Au petit matin, le groupe, suite à une délation, est encerclé par les soldats de Batista et Guiteras est finalement tué sur le coup quand il est en train de se battre pour protéger le repli de ses compagnons.

Dans l'article "Septembrismo" (Bohemia, 1er avril 1934), il qualifie "l'impérialisme économique" de "racine de nos maux". Et le programme de son mouvement, Jeune Cuba, affirme : "Pour que l'ordonnancement organique de Cuba en Nation soit stable, il faut que l'Etat cubain se structure selon les postulats du Socialisme. En attendant, Cuba sera ouverte à la voracité de l'impérialisme financier. [...] L'État socialiste n'est pas une construction imaginée de manière capricieuse ; c'est une déduction rationnelle basée sur les lois de la dynamique sociale."

[29] Playa Girón, connue ailleurs comme la baie des Cochons (avril 1961).

[30] Connue à l'étranger comme la crise des Fusées ou des Missiles (octobre 1962).

[31] La "Théorie du fruit mûr" remonte à 1823 (l'année de la Doctrine Monroe). Elle provient de John Quincy Adams (1767-1848), qui sera le sixième président des USA (1825-1829). Alors qu'il était encore secrétaire d'État, il écrivit le 28 avril 1823 au nouvel ambassadeur étasunien à Madrid, Hugh Nelson, des instructions qui resteraient valables jusqu'en 1898 : "Le transfert de Cuba à la Grande-Bretagne serait un événement très défavorable pour les intérêts de cette Union [...] La question, tant de notre droit que de notre capacité de l'éviter, le cas échéant, par la force, se pose de manière insistante dans nos réunions, et le gouvernement est contraint, dans l'exercice de ses devoirs envers la nation, d'employer au moins tous les moyens à sa portée pour s'en garantir et l'empêcher. / On peut donner pour acquis que la domination de l'Espagne sur les continents américains, septentrional et méridional, a irrévocablement conclu. Mais les îles de Cuba et de Porto Rico en dépendent encore nominalement et jusqu'à un certain point réellement, puisqu'elle jouit toujours du pouvoir d'en transférer à d'autres sa domination. De par leur position, ces îles sont des appendices naturels du continent nord-américain, et l'une d'elles, Cuba, presque en vue de nos côtes, est devenue, pour une foule de facteurs, un objet d'une importance capitale pour les intérêts commerciaux et politiques de notre Union. Sa position dominante dans le golfe du Mexique et dans la mer des Caraïbes, le caractère de sa population, sa situation à mi-chemin entre notre côte méridionale et l'île de Saint-Domingue, son port sûr et vaste de La Havane face à une longue ligne côtière chez nous privée de cet avantage, la nature de ses productions et de ses besoins, fournissant les crédits et exigeant les rentrées d'un commerce immensément profitable et mutuellement avantageux, lui donnent dans l'ensemble de nos intérêts nationaux une importance sans commune mesure avec aucun autre territoire étranger et à peine inférieure à ceux qui lient entre eux les différents Etats de notre Union. Les relations géographiques, commerciales, morales et politiques formées par la nature, accrues au fil du temps et sur le point d'arriver à maturité entre les intérêts de cette île et ceux de ce pays-ci sont telles en vérité que, lorsqu'on jette un regard sur le cours que prendront probablement les événements dans le bref espace d'un demi-siècle, il est quasi impossible de ne pas se laisser emporter par la conviction que l'annexion de Cuba à notre République fédérale sera indispensable au maintien et à l'intégrité de l'Union en soi. Il va de soi, néanmoins, que nous ne sommes pas encore prêts à cet événement. Des objections nombreuses et formidables se dressent à première vue à l'extension de nos possessions territoriales au-delà des mers ; des obstacles au système politique par lequel celui qui en résultera peut être enserré et maintenu doivent être prévus et surmontés aussi bien chez nous qu'à l'étranger, mais il est en politique des lois de la gravitation tout comme il en existe en physique, et, de même qu'une pomme arrachée à son arbre natal par la tempête ne peut pas ne pas tomber par terre, de même Cuba, coupée de force de sa connexion contre nature avec l'Espagne et incapable de se soutenir toute seule, ne peut que graviter vers l'Union nord-américaine qui, en vertu de cette même loi naturelle, ne pourra pas ne pas l'admettre en son sein." Et Adams instruisit aussi Nelson de faire savoir que "votre gouvernement souhaite que Cuba et Porto Rico puissent rester liées à l'Espagne indépendante et constitutionnelle. Vous ajouterez qu'aucun soutien ne sera apporté à aucun plan de séparation qui pourrait se former dans l'île." (Writings of John Quincy Adams, Worthington Chauncey Ford, editor, volume 7, New York, 1917, Macmillan, pp. 372-373.)

Et voilà pourquoi la Maison-Blanche, non seulement ne soutint jamais les Cubains durant leurs deux guerres d'Indépendance contre l'Espagne, mais fit tout au contraire pour empêcher tout envoi d'armes et toute expédition militaire à partir des Etats-Unis, jusqu'en juillet 1898 où, les troupes insurgées (mambís) ayant pris le dessus sur les forces armées espagnoles, elle décida que le fruit était mûr et intervint dans la guerre entre les insurgés cubains et l'Espagne. On connaît la suite...

[32] Cette phrase si souvent citée d'Antonio Maceo apparaît dans une lettre que celui-ci adresse, depuis le Costa Rica, le 13 juin 1884, au directeur du journal El Yara, José Dolores Poyo. Le bruit court que l'Espagne est en train de feindre "des arrangements importants pour les Cubains dans lesquels apparaît l'intervention de nations étrangères". Et il précise : "Cuba sera libre quand l'épée rédemptrice boutera à la mer ses adversaires. La domination espagnole a été discrédit et affront pour le monde qui l'a subie, mais, pour nous, elle est une honte qui nous déshonore. Mais quiconque tente de s'approprier Cuba ramassera la poussière de son sol baigné de sang, s'il ne périt dans la lutte. Cuba a de nombreux enfants qui ont renoncé à la famille et au bien-être pour conserver l'honneur et la Patrie. Nous périrons avec elle plutôt que d'être dominés à nouveau ; nous voulons l'indépendance et la liberté." (José Antonio Portuondo, El Pensamiento vivo de Maceo, La Havane, 1971, Editorial de Ciencias Sociales, p. 74).

Douze ans plus tard, le 14 juillet 1896, il écrivait au colonel Federico Pérez : "Je n'ai jamais rien attendu de l'Espagne ; elle nous a toujours méprisés, et il serait indigne de penser autrement. La liberté se conquiert au fil de la machette, elle ne se demande pas ; mendier des droits est propre des lâches qui sont incapables de les exercer. Je n'attends rien non plus des Américains. Nous devons faire confiance en tout à nos propres efforts ; mieux vaut monter ou tomber sans leur aide que contracter des dettes de gratitude envers un voisin si puissant." (Olga Cabrera, El Antimperialismo en la historia de Cuba, La Havane, 1985, Editorial de Ciencias Sociales, p. 62.)

[33] Carlos Manuel de Céspedes (1819-1874). Son titre honorifique de "Père de la Patrie" dit bien la place qu'il occupe dans l'histoire de Cuba. D'une vieille famille de noblesse de Bayamo, inscrite dans l'élite de société coloniale, cultivé, riche propriétaire terrien et donc, par définition, maître d'esclaves (sa plantation s'appelle "La Demajagua"), plusieurs fois emprisonné et banni de Bayamo pour ses activités politiques, dissimulant les préparatifs révolutionnaires dans le cadre de loges maçonniques, il rompt avec tout ce passé pour déclencher avec d'autres conspirateurs de même origine sociale, le 10 octobre 1868, la Première Guerre d'indépendance cubaine, affranchissant ce même jour ses esclaves. Face à une Espagne dont les forces militaires et politiques sont infiniment supérieures, il parvient à résister, quoiqu'au prix de terribles difficultés et sacrifices (dont l'incendie de Bayamo, un moment capitale de la République en armes, pour que la ville ne tombe pas intacte aux mains des troupes espagnoles) à la "contre-offensive des autorités coloniales, parvient à consolider la résistance, estime que le maintien de la lutte dans des conditions de guerre exige un pouvoir fort et unique, mais finit par se heurter, quand les actions commencent à s'étendre, aux révolutionnaires de la province de Camagüey qui pensent différemment et juge nécessaire de contrebalancer le pouvoir militaire par un pouvoir civil, autrement dit une Assemblée législative, qui, tout en reconnaissant l'autorité de Céspedes, finit par le destituer en octobre 1873. Abandonné à son sort, privé de toute protection, le "Père de la Patrie" tombera le 27 février 1874, à San Lorenzo, dans la Sierra Maestra, où il s'était réfugié, en luttant contre une troupe espagnole. Ses adversaires politiques à l'Assemblée, en le privant de protection et en lui interdisant de quitter le pays, l'avaient livré à la mort.

[34] José Martí (1853-1895). Il est impossible d'aborder en quelques lignes la figure de ce penseur qui, s'il n'était pas né dans le Sud global, aurait mérité et mériterait d'être étudié dans toutes les écoles et universités du monde, tant celui-ci aurait besoin de se nourrir de sa vision éthique de la vie, et cet prodigieux écrivain, l'un des plus grands dans la langue espagnole, qui a, entre autres, renouvelé à son époque l'écriture journalistique. Si l'expression n'était pas si galvaudée, on pourrait l'appeler un "touche-à-tout de génie".

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