18/03/2026 reseauinternational.net  4min #308092

Affiches propres, violence sale

par Amal Djebbar

Depuis quelque temps, ça pullule... Les murs parlent. Des affiches bien propres, bien écrites - dans les hôpitaux, les bureaux, les couloirs où ça sent l'attente et la fatigue. Elles vous regardent droit dans les yeux et vous disent : restez calmes... Respectueux... Compréhensifs... Des mots lisses... Trop lisses. En clair ? Encaisse... Et ferme-la.

Ça surprend ? Non.

Ça fait des années qu'on nous broie. À petit feu. Sans bruit : des dossiers qui disparaissent - hop ! - comme par magie. Des erreurs qui reviennent, têtues, collées à vous. Des délais qui s'étirent... interminables... des réponses à côté - Toujours à côté. Et puis il y a le silence. Le grand silence. Celui qui vous laisse seul avec vos problèmes.

Tout est compliqué aujourd'hui. Tout traîne. Tout est monté exprès... pour vous user. Encore. Et encore. Et quand ça bloque ? Ce ne sont jamais eux. Toujours vous. Alors vous recommencez. Vous prouvez. Vous attendez. Encore.

Des années que ça dure. Alors oui... La pression monte. Lentement. Ça serre à l'intérieur. Fort. De plus en plus fort. Ça s'accumule. Et puis un jour... ça lâche. Quelqu'un élève la voix. Quelqu'un refuse. Quelqu'un dit non - enfin.

Et là... Tout le monde s'affole. "Calmez-vous, s'il vous plaît". Même ceux qui galèrent comme vous s'y mettent. Ils vous tirent vers le bas : chut... Fais pas de vague... Ça sert à rien... Pense à tes nerfs... Mais les nerfs, justement, ils sont déjà à vif. Ils tremblent. Ils brûlent.

Et ça, ça dérange : pas la cause, la réaction !

Alors ça recommence. Toujours pareil. On vous écrase pendant des années... Et le jour où vous relevez la tête - c'est vous qu'on montre du doigt.

Prenons l'exemple des soins. Se faire soigner aujourd'hui... C'est traverser un champ de mines. Vous venez pour une douleur - on vous parle d'enlever ce qui va bien. (surtout certains dentistes, nouvelle génération). Vous demandez une solution - on vous expédie ailleurs (surtout certains généralistes qui ne savent pas grand-chose). Vous insistez - vous dérangez. Ils n'ont plus l'habitude qu'on pose des questions. Et quand ça empire ? Plus personne. "Pas de solution". Débrouillez-vous.

Et avec tout ça, il faudrait rester calme... Zen... Toujours zen... Comme si la colère tombait du ciel.

NON.

La violence, elle est déjà là. Partout. On vit dedans. On la respire. Tous les jours : dans les files absurdes, dans les regards vides, dans le mépris poli. Dans cette écoute qui n'écoute pas, dans ces riens répétés... qui finissent par vous pourrir la vie jusqu'à l'os.

Une violence froide. Administrative. Sociale. Un monstre sans cœur, sans âme. Propre sur lui. Avec ce petit sourire narquois... qui vous écrase sans jamais hausser le ton.

Et en face - on vous somme de vous taire.

Ça ne tient pas. Ça ne peut pas tenir. Ça va péter !

On ne cogne pas - même doucement, même en costume - sans que ça ne réponde un jour. On ne pousse pas quelqu'un au bord... Et s'étonner qu'il tombe. C'est un uppercut qu'on vous met... Et vous, interdit de lever le bras.

Un jeu truqué. Déséquilibré. Les forts parlent. Les autres encaissent. Et surtout - pas de bruit.

Non. Ça ne marchera pas comme ça. Ce n'est pas un ordre naturel. Quand on vous attaque, vous vous défendez. Point.

La colère, ce n'est pas un caprice. C'est un reste. Un trop-plein. Une trace. À force de retenir... Ça fuit quelque part. Toujours. Pas parce que les gens sont mauvais. Parce qu'ils sont épuisés d'être pris pour des cons.

Et les affiches ? Elles ne feront rien. On ne calme pas une tempête avec des consignes imprimées. On ne répare pas des années de défaillance avec trois phrases au mur.

Le problème n'a jamais été la colère.

Le problème... C'est ce qui la fabrique.

Tant que ça reste intact - les affiches parleront dans le vide. Elles diront juste ceci : on préfère museler les cris... Plutôt que réparer ce qui fait mal. Et à force d'étouffer les réactions... en ignorant les causes... On fabrique exactement ce qu'on prétend éviter. Une colère plus vaste. Plus sourde.

Et un jour - elle sortira. Sans prévenir. Sans demander.

Et là... Il ne faudra pas s'étonner que ça dérape.

 Amal Djebbar

Illustration : Johann Heinrich Füssli, Silence, entre 1799-1801.

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