
par Amal Djebbar
Nota benne : Petite histoire d'un France-citoyen en France-maçonnique.
France Libre. Le nouveau France porte-avions, rien que le nom sonne faux - allez voir ce qu'en dit l'Académie française. Mais après France Travail, France Services, FranceConnect, France Identité... on commence à sentir que l'imagination administrative s'est arrêtée quelque part entre deux circulaires.
À ce stade, ce n'est plus une politique publique, c'est une collection Panini.
Si je pousse un peu, je peux dire que France Gaz est coupé chez moi, que je règle à prix d'or France Électricité, et que je tente de me réchauffer avec France Pull (option laine nationale, bien sûr.). Le matin, je me réveille grâce à France Réveil (subventionné, mais jamais à l'heure), je prends mon petit-déjeuner avec France Tartine et France Confiture (trop réglementée pour être sucrée correctement), avant de consulter France Météo qui m'annonce, comme toujours, un temps "variable mais encadré".
Ensuite, direction la ville avec France Bus, qui me dépose au rond-point France Carré - un concept géométrique audacieux validé par France Urbanisme. Là, je croise France Police qui surveille France Circulation, pendant que France Piéton attend que France Feu Rouge passe au vert (dossier toujours à l'étude depuis 1998, mais on y croit encore).
Je décide de passer à France Café. Le serveur me propose un France Expresso, un peu court mais très officiel, accompagné d'un France Croissant dont la courbure respecte les normes européennes, mais dont le goût reste en concertation. Je paie avec France Carte, qui fonctionne une fois sur deux, sauf les jours fériés de France Calendrier (et les jours ouvrés aussi, parfois).
À midi, j'hésite entre France Sandwich et France Cantine. Le premier est rapide mais incomplet, le second est complet mais lent, alors je choisis France Indécision. De toute façon, j'ai rendez-vous avec France Santé, où l'on me rappelle que pour être soigné, il faut d'abord passer par France Plateforme, créer un compte sur France Numérique, valider mon identité via France Identité (mot de passe oublié), puis attendre un créneau disponible en 2028, sous réserve de validation par France Patience.
En sortant, un message de France Téléphone m'indique que mon forfait France Mobile a dépassé la limite de données France Internet, mais que je peux souscrire à une option France Supplément pour continuer à ne pas capter, mais de manière premium.
Le soir, je rentre avec France Fatigue, je me détends devant France Télévision (avec un programme France Rediffusion), et je dîne d'un France Plat préparé, vaguement comestible, mais parfaitement étiqueté. Avant de dormir, je consulte France Banque pour constater que mon compte est en situation de France Découvert, malgré mes efforts constants en France Économie.
Et puis là, allongé dans mon France Lit, une pensée me traverse. Pas une petite pensée anodine, non. Une vraie, une existentielle. Je crois que mon France cerveau commence à chauffer.
Je confonds mes mots de passe avec mes identifiants, mes identifiants avec mes démarches, mes démarches avec mes obligations, et mes obligations avec ma vie. Je rêve en formulaires CERFA. Je parle en acronymes. Je commence même à dire "je vais optimiser ça" en faisant la vaisselle.
Alors je me dis qu'il est peut-être temps.
Temps de partir. Quitter France Territoire, dire au revoir à France Quotidien, abandonner France Absurdité. Trouver un endroit où les choses ont encore des noms simples. Où un café est un café, pas un service. Où un citoyen est une personne, pas un dossier.
Bref, changer de pays.
Parce qu'à ce rythme-là, si je reste encore un peu... Je vais finir par demander l'autorisation à France moi-même pour avoir le droit de penser tout seul.