
L'arrestation de Ben Roberts-Smith n'effacera pas la douleur des Afghans, mais elle montre que l'Australie est prête à faire face à des vérités qui dérangent.
Dans le contexte de la guerre en Afghanistan, ce type de responsabilité est rare et important.
Par Shadi Khan Saif pour The Guardian le mardi 14 avril 2026
La reine Elizabeth II salue le caporal Ben Roberts-Smith au palais de Buckingham le 15 novembre 2011, peu après la remise de la Croix de Victoria. (Crédit photo: Anthony Devlin/AP)
Même pour les Afghans comme moi, les détails des accusations portées contre certains soldats du SAS australien en Afghanistan n'ont été révélés que très tard. Ils n'ont commencé à émerger qu'après qu'une poignée de journalistes ont choisi d'écouter des Afghans ignorés pendant des années et de donner la parole à des familles longtemps réduites au silence.
Pendant longtemps, ces accusations - d'homicides illégaux ou de crimes de guerre - sont restées tues dans les villages afghans. Elles se transmettaient de génération en génération, entre familles, dans la douleur et l'incrédulité, sans jamais aller plus loin. Les gens n'avaient ni la langue, ni l'accès aux médias, ni les moyens financiers de se faire entendre. En dehors de ces petits villages poussiéreux, presque personne ne savait ce qui s'était réellement passé. Lorsque ces allégations ont fait la une des journaux australiens, les soldats avaient quitté l'Afghanistan depuis longtemps. Il restait une douleur et un silence qui semblaient interminables.
Vivant à Melbourne, j'ai entrevu cette souffrance en aidant à traduire des interviews pour une émission de SBS sur les crimes de guerre présumés. Au cours de ce travail, j'ai écouté des témoignages d'habitants de la province d'Uruzgan qui m'ont profondément marquée. Ils parlaient de raids nocturnes, d'êtres chers arrachés à leurs familles, d'enfants témoins d'horreurs qu'ils ne comprenaient pas. Il ne s'agissait pas de récits abstraits ou lointains, mais d'histoires humaines, personnelles, racontées avec hésitation et une profonde tristesse. Des femmes et des enfants vivant dans la misère et la faim, leurs corps visiblement marqués par l'épuisement, leurs visages émaciés, leurs yeux emplis de tristesse.
Les maisons qualifiées de "cibles" ou de "sites" dans un langage militaire étaient en réalité de simples maisons familiales construites de façon traditionnelle, recouvertes d'une nouvelle couche de boue à chaque saison des pluies. Des lieux où les gens mangeaient ensemble, dormaient, se disputaient, riaient et essayaient de mener une vie normale.
Lorsque le rapport Brereton a été publié en 2020, il a confirmé ce que de nombreuses familles afghanes affirmaient depuis longtemps: des allégations de meurtres illégaux d'Afghans par les forces australiennes ont été formulées. Mais même alors, la justice a tardé à être rendue. La procédure a été lente et, pour ceux qui attendaient, chaque année supplémentaire a aggravé leur souffrance.
On entend souvent l'expression "justice différée est justice refusée". Pour ces familles, ce n'était pas qu'une simple expression, c'était leur vie.
Un moment des interviews m'a particulièrement marqué. Un homme, voisin d'une des victimes présumées, marque une pause pendant un entretien. Il paraît épuisé, accablé par la chaleur accablante. Puis, mi-plaisantin, mi-exaspéré, il déclare: "Ces étrangers me rendent dingue depuis ce matin. Je n'ai même pas encore pris le thé ni mangé, et ils me posent sans cesse les mêmes questions sans comprendre ce que je dis."
Au premier abord, cela paraissait presque drôle, mais ça ne l'était pas. Cela révélait l'épuisement de ressasser sans cesse des souvenirs douloureux, sans savoir si les choses allaient changer. Pour lui, la justice n'était pas une question de jargon juridique ou de gros titres. Il s'agissait d'être entendu et cru sans avoir à revivre ces souvenirs à l'infini.
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Ben Roberts-Smith, ancien membre du SAS, est interpellé par des policiers à l'aéroport de Sydney le 7 avril 2026 (Crédit photo: Police fédérale australienne)
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L'arrestation la semaine dernière de Ben Roberts-Smith, le soldat australien le plus décoré, inculpé de "cinq chefs d'accusation de crimes de guerre - meurtre" en lien avec trois incidents, a suscité des réactions mitigées au sein de la communauté afghane d'Australie. Certains y ont vu un pas vers la justice, tandis que d'autres ont estimé que les poursuites étaient bien trop tardives. Plus d'une décennie s'est écoulée depuis les faits présumés, et pour beaucoup, ce délai a déjà été une épreuve douloureuse.
Parallèlement, il est important de souligner un autre point: dans le contexte de la guerre en Afghanistan, ce type de responsabilisation est rare. L'enquête Brereton a permis au gouvernement australien de reconnaître d'éventuelles fautes et a désormais abouti à des poursuites pénales. Cela n'efface pas la douleur, certes, mais témoigne d'une volonté d'affronter des vérités dérangeantes, ce que tous les pays n'ont pas fait.
Pourtant, cette longue attente a rendu plus difficile pour les victimes de croire que justice sera rendue. Et cela soulève une question plus vaste: la justice peut-elle jamais atteindre les victimes d'une guerre sanglante et insensée?
La guerre est façonnée par les décisions d'hommes puissants, loin des lignes de front, et souvent exprimées dans le langage froid du jargon militaire. C'est pourquoi les moments de responsabilisation sont d'autant plus importants, même s'ils surviennent tardivement. Non pas parce qu'ils résolvent tous les problèmes, mais parce qu'ils démontrent que les actes ont des conséquences réelles pour les personnes.
Pour les familles qui ont vécu ces événements, rien ne pourra leur rendre leur deuil. Mais être reconnues, entendues et que leurs témoignages soient pris au sérieux restent essentiels. Car, au final, la justice ne se résume pas à la punition. Elle englobe aussi la reconnaissance. Elle vise à garantir que ce qui s'est passé ne soit nié, ni ignoré, ni oublié.
Shadi Khan Saif est un monteur, producteur et journaliste qui a travaillé en Afghanistan, au Pakistan, en Allemagne et en Australie.
URL de l'article en anglais:
theguardian.com