
Introduction
Grâce au Nom de Dieu, le Tout Clément, le Miséricordieux, et que la bénédiction soit sur Ses messagers et leurs héritiers, depuis le premier homme à nos jours. Que la paix soit avec vous.
Je m'adresse à vous depuis la ville sainte de Qom, en Iran, alors que depuis un mois maintenant la guerre fait rage, suite à l'agression américano-israélienne sur le territoire iranien.
Nous-mêmes à Qom avons fait l'objet de plusieurs bombardements. L'école de ma fille a même été touchée et, si elle n'est pas détruite, elle est néanmoins très endommagée. Heureusement, cela s'est produit après que les autorités ont décrété la suspension des cours, qui désormais se poursuivent à distance par internet.
Mais d'autres petites filles n'ont pas eu cette chance. Elles n'ont pas été épargnées. Je les pleure comme je pleure tout enfant enseveli sous les bombes, et toute victime innocente à travers le monde.
Aussi, je me permets de m'adresser à vous aujourd'hui principalement pour deux raisons.
La première : pour témoigner.
Je voudrais témoigner de ce que je vois, de ce que j'entends, de ce que je lis et de ce que je vis ici en Iran, loin des caricatures que véhicule l'immense majorité des médias francophones officiels et dominants.
Alors qu'une troisième guerre militaire est imposée à l'Iran depuis sa jeune Révolution islamique, je souhaite vous donner à voir un autre visage de la réalité iranienne, vous permettre d'entrevoir une autre dimension des événements en cours, en vous proposant un récit de l'intérieur, et fondé sur des faits.
À cet égard, je serai comme un témoin ; un témoin avec ses biais, sa subjectivité et son regard propre, un regard que par ailleurs je n'entends pas dissimuler, mais un témoin malgré tout dont l'horizon restera de vous rapporter des faits.
La seconde raison qui m'amène à m'adresser à vous relève quant à elle de la pensée.
Je me permets donc de sortir de mon cadre de vie strictement privé pour entrer dans une forme momentanée de communication publique, afin de vous proposer une analyse des causes et des circonstances qui ont abouti à notre situation.
Parce que, sans être un spécialiste de la géopolitique, je crois que mon parcours me permet de croiser deux approches qui me paraissent aussi complémentaires que nécessaires pour aborder la question de la République islamique d'Iran.
La première de ces approches se rapporte à la théologie.
À travers cette discipline intellectuelle, je pourrais vous présenter la pensée qui non seulement est à l'origine même de l'existence du système politique iranien, mais de surcroît est à l'œuvre dans chacune de ses orientations. Et là encore, je suis en mesure de vous en parler de l'intérieur, contrairement à ce que l'on entend beaucoup trop souvent.
Cette pensée théologique, qui structure en profondeur la psyché, l'idéologie et même la philosophie des différentes composantes du pouvoir en Iran, m'est particulièrement familière. En effet, je ne suis pas un orientaliste. Je ne porte pas un regard extérieur et purement académique sur le sujet.
Je suis, depuis un certain nombre d'années maintenant, un séminariste de l'université théologique de la ville sainte de Qom, où j'ai été formé et où j'enseigne la théologie, intégrant ainsi le droit, la philosophie et la mystique islamiques, tout en poursuivant mes recherches.
Or, comme vous le savez peut-être, cette institution a marqué de son empreinte le caractère islamique de la Révolution iranienne. On ne peut donc comprendre le système politique iranien - ni dans sa structure, ni dans ses fondements, ni même dans ses visées - sans saisir le cadre théologique et philosophique qui le sous-tend. Et ce cadre, ce sont justement des dignitaires de l'université théologique de Qom qui l'ont élaboré.
La seconde approche à partir de laquelle mon parcours me permet, du moins je crois, d'appréhender intellectuellement la question iranienne, découle non pas de ma formation théologique, mais de ma formation académique, celle qu'on peut appeler ma formation classique, notamment pour un Franco-Tunisien comme moi, qui a grandi en banlieue parisienne, puisque je suis également diplômé d'histoire et de philosophie de l'université Paris IV-Sorbonne, et ce point est important. En effet, ce n'est pas la République islamique d'Iran qui m'a formé à l'histoire de la pensée occidentale, mais bien la République française. Et en ce sens, je ne suis pas, si je puis dire, un produit de la République islamique d'Iran, mais bien un produit de la République française.
Cette double formation, théologique et académique, me permet ainsi d'aborder la situation iranienne à partir de deux perspectives : la première est celle de la pensée interne à l'Islam, spécifique à l'Iran ; la seconde est celle de la tradition philosophique occidentale. Cela me donne ainsi la possibilité de mettre en relation deux univers, afin d'asseoir une compréhension que je crois plus juste des différents acteurs du conflit.
C'est pourquoi, pour accompagner mon témoignage, je souhaite vous proposer une réflexion. Une réflexion aussi concise que possible, mais que j'espère rigoureuse, sur les raisons qui, me semble-t-il, nous ont conduit à cette guerre : que ces raisons soient idéologiques, théologiques, philosophiques, politiques ou encore historiques.
Je vous propose donc une série de vidéos. J'ai remonté le cours de l'histoire en partant de la situation actuelle, c'est-à-dire cette guerre qui se déroule aujourd'hui sous vos yeux et que nous vivons, nous en Iran, dans notre chair, pour remonter progressivement jusqu'aux origines de la Révolution islamique : ses racines intellectuelles et historiques, ses acteurs majeurs, leur rapport à leur population d'une part et leur rapport à l'Occident d'autre part, pour finir par traiter du rapport du monde dit occidental à ces mêmes acteurs iraniens et à leur Révolution.
Je n'ai pas encore commencé cette série de vidéos, que je réaliserai, si Dieu nous prête vie, au fil des événements, et peut-être même au-delà. Je ne sais donc pas encore combien d'épisodes elle comptera. Mais ce que je souhaiterais, c'est qu'elle soit courte, pédagogique et accessible, sans toutefois renoncer à la profondeur et à la précision qu'exigent les sujets que je vous proposerai de traiter.
En vous remerciant.
Que la paix soit avec vous.
Épisode 1 : État des lieux
Introduction
Grâce au Nom de Dieu, le Tout Clément, le Miséricordieux, et que la bénédiction soit sur Ses messagers et leurs héritiers, depuis le premier homme à nos jours. Que la paix soit avec vous.
Lors de ma première vidéo, c'est-à-dire ma vidéo d'introduction et de présentation, je vous avais proposé un témoignage. Je souhaitais témoigner. Témoigner de ce que je vois, témoigner de ce que j'entends, et vous avais-je dit, témoigner de ce que je lis et de ce que je vis ici en Iran, notamment concernant l'agression américano-israélienne contre le territoire iranien et tout ce qui s'y rapporte.
De même, je vous avais proposé une analyse, une analyse des causes et des circonstances qui ont abouti à cette guerre, en commençant par aborder la guerre elle-même pour remonter progressivement le cours de l'histoire, et finir par traiter de la question épineuse de la Révolution islamique d'Iran, qui en réalité est le véritable cœur du conflit.
Une guerre de libération ?
Nous en sommes au 56e jour de guerre. Une guerre qui, jusqu'à présent, aura été effective durant 40 jours, puisqu'une trêve, que l'on a vue par ailleurs assez fragile, a été décidée par les belligérants, puis reconduite unilatéralement depuis deux jours maintenant par le président américain.
Aussi, ce que je souhaite faire aujourd'hui n'est pas à proprement parler une analyse de la situation. Parce que lorsque l'on parle d'analyse, et à fortiori d'une analyse sérieuse et rigoureuse d'un sujet quel qu'il soit, il nous faut, pour définir et traiter de ce même sujet, en déterminer les éléments les plus fondamentaux, c'est-à-dire ceux qui constituent et fondent l'objet que l'on cherche à analyser, tandis que le témoignage que je m'apprête à vous présenter aujourd'hui ne permet pas de se faire une idée précise de ce que cette guerre est véritablement.
En revanche, il nous donne un sentiment très fort et très puissant, un sentiment et une intuition qui ne peuvent pas ne pas être partagés par tous, non pas de ce que cette guerre est, mais de ce qu'elle n'est pas.
Qu'est-ce que cette guerre n'est pas ?
Je peux l'affirmer au vu de ce que nous avons vécu ici en Iran depuis le début de l'agression, et je vais tenter d'ailleurs de vous présenter les raisons qui me conduisent à ce sentiment.
Cette guerre n'est pas une guerre de libération.
À aucun moment, il nous est possible de croire que les États américain et israélien ont initié cette guerre dans le but de libérer la population iranienne de ce qu'ils disent être une dictature.
Et pour vous le montrer, je vais tout simplement vous présenter un bilan : un bilan des pertes humaines, un bilan des pertes civiles que compte la population iranienne, ainsi qu'un état des lieux des destructions considérables de l'infrastructure urbaine, dont toute atteinte ne fera pourtant qu'accroître et accentuer les difficultés que les Iraniens rencontrent dans leur vie quotidienne, et ce chaque jour que Dieu fait.
Bilan des pertes civiles
Pour vous présenter ce bilan, je souhaiterais tout d'abord commencer par la province de Qom, celle où je me situe, pour ensuite étendre mon propos au reste du territoire iranien.
Selon le gouverneur de la province de Qom, nous aurions été bombardés, nous à Qom, plus de 100 fois. De ces bombardements ont résulté 104 morts et 320 blessés.
Aussi, je vous demande de prendre la mesure de ce que, derrière ces chiffres, il y a la souffrance d'hommes, de femmes et d'enfants. Parfois, les bombardements ont décimé toute une famille, comme c'est le cas, par exemple, de la famille que vous voyez à l'écran, la famille Mahdi, qui a été entièrement décimée par le bombardement qui a détruit leur logement.
D'autres fois, il y a des survivants. Et parfois il n'y a qu'un seul et unique survivant. Un seul membre d'une même famille a survécu. Et c'est arrivé plusieurs fois, comme c'est le cas de ce jeune homme, Mohammed Mahdavi, qui a perdu toute sa famille.
Je vous demande d'imaginer la souffrance que d'avoir été avec toute sa famille, de s'être retrouvé sous les bombardements avec toute sa famille, et d'être le seul à en réchapper.
Au-delà de la province de Qom, les provinces de Téhéran, Ispahan et Hormozgan ont été les plus touchées.
La province de Téhéran est très connue évidemment, puisque Téhéran est la capitale. Celle d'Ispahan peut-être plus encore que Téhéran. Ispahan, la ville mythique. Mais même celle d'Hormozgan est très certainement devenue célèbre, tristement célèbre, en raison de ce qu'elle abrite en son sein la ville de Minab, ville où se trouve l'école pour petites filles qui a été visée dès le premier jour du conflit. Nous en reparlerons lorsque nous ferons l'historique.
Ces trois provinces ont été les plus touchées. Les morts se comptent par [milliers], et les blessés par centaines, dans chacune de ces provinces.
Selon le président de l'Organisation iranienne de médecine, le nombre de victimes, selon le dernier bilan d'il y a deux-trois jours, s'élèverait à 3375 morts. Parmi ces 3375 morts, un tiers environ se répartissent entre femmes, enfants, adolescents et personnes âgées.
De même, sur le territoire iranien dans son ensemble, [parmi] le nombre de blessés - et je tiens ce chiffre du ministère de la Santé d'il y a peut-être deux semaines - 6700 blessés sont des femmes et des enfants. 6700.
La question qui se pose, d'autant plus que certains de ces blessés sont dans un état grave, qu'il s'agisse des blessés de Qom, les 320 dont j'ai parlé, ces 6700 femmes et enfants blessés ou les autres blessés qui sont des hommes, certains d'entre eux sont dans un état grave. Pas plus tard qu'il y a deux-trois jours, un enfant - je crois de 3 ou 4 ans - a succombé à ses blessures.
La question qui se pose est la suivante : comment pourrions-nous croire que l'aviation américano-israélienne serait venue bombarder l'Iran pour libérer son peuple de la dictature ? Comment pourrions-nous le croire ?
Les destructions de l'infrastructure civile
Concernant les dégâts causés à l'infrastructure civile et urbaine en Iran, nous pouvons noter que, selon les autorités, plus de 125 000 lieux publics et espaces d'habitation ont été visés et au moins partiellement détruits. 125 000 lieux publics. En quoi viser 125 000 lieux publics et espaces d'habitation pourrait-il permettre de libérer le peuple iranien ?
De même, 23 000 établissements commerciaux ont été visés et au moins partiellement détruits. Encore une fois, en quoi viser des établissements commerciaux pourrait-il permettre de libérer le peuple iranien ?
Pire encore : 339 centres hospitaliers. 339. En quoi viser et détruire au moins partiellement 339 centres hospitaliers pourrait-il permettre de libérer le peuple iranien ? Les centres hospitaliers, nous savons tous à quoi ils servent. Ils servent justement, le cas échéant - lorsque les Américains et les Israéliens bombardent les Iraniens - à recueillir les blessés et à tenter de les sauver. Seraient-ce les Iraniens eux-mêmes qui sont visés par ces bombardements ?
Pire encore - parce que oui, il y a encore pire : 41 ambulances ont été directement visées. 41 ambulances, alors qu'elles exerçaient, qu'elles avaient été appelées pour secourir. 41.
24 urgentistes ont été tués dans l'exercice de leur fonction. 24 urgentistes. C'est-à-dire que ces héros - on ne peut les qualifier que de héros - creusaient de leurs mains les gravats pour sortir d'éventuelles âmes encore vivantes de sous les décombres. Et alors qu'ils tentaient de sauver des vies, ils se faisaient bombarder et tuer.
Une des questions que l'on doit nécessairement se poser, avec l'évolution technologique et l'avancée technologique américaine : ces frappes sont-elles involontaires ? J'estime que ce sont là des questions légitimes.
Pire encore. Pire encore. Selon le ministère de l'Éducation, 757 écoles ont été directement visées. 757 écoles directement visées.
Je vous avais dit lors de ma première vidéo d'introduction que l'école de ma fille avait même été touchée. D'ailleurs, vous pouvez constater les dégâts sur les images.
Mais dans le cas de l'école de ma fille, ce qui a causé les destructions, ce ne sont pas des bombardements qui ont directement visé l'école - ce qui a été visé, semble-t-il, c'est un lieu à proximité, et ce sont les explosions qui ont causé les dégâts que vous avez vus.
Mais concernant ces 757 écoles, l'histoire est tout autre. Elles ont été directement visées, exactement comme pour l'école de Minab, où 165 petites filles ont été tuées. 165.
D'ailleurs, des urgentistes ont été tués alors qu'ils tentaient de secourir ces petites filles. Ce qu'il faut savoir, c'est que Minab a été frappé à deux reprises : une première fois à une certaine heure de la journée, et à une demi-heure d'intervalle, une seconde fois, l'école est visée alors que les secouristes sont à l'intérieur et qu'ils tentent de sortir des gravats ces petits corps.
source : Fausto Giudice

