
de Giuseppe Gagliano
Source: sinistrainrete.info
PALANTIR: Du Big Brother à la société des algorithmes
Le manifeste d'Alex Karp et de Palantir n'est pas seulement une déclaration de nature idéologique sur la technologie, l'Occident et la guerre future. C'est quelque chose de plus profond et de plus inquiétant : c'est le signe d'un passage historique dans la relation entre pouvoir, surveillance et société. Nous ne sommes plus face à l'ancienne image autoritaire de l'État qui contrôle les citoyens d'en haut par la force visible de la police, de l'armée ou de la censure. Nous sommes face à une forme plus raffinée, plus silencieuse, plus acceptable et, pour cette raison même, plus dangereuse : le pouvoir qui observe, collecte, relie, interprète, prévoit et oriente.

L'image immédiate est celle de George Orwell : le Big Brother, la surveillance permanente, la guerre continue, le langage transformé en outil de domination, la liberté vidée alors qu'elle est proclamée. Mais s'arrêter à Orwell risque d'être insuffisant. Pour comprendre réellement la dimension dystopique du manifeste de Palantir, il faut aussi faire appel à Michel Foucault, car le cœur du problème n'est pas seulement l'État qui regarde le citoyen. C'est le citoyen qui finit par vivre dans un réseau de classifications, d'évaluations, de profils, de risques, de prévisions et de contrôles qui n'ont plus besoin de se montrer comme répression.
Orwell nous aide à voir le visage autoritaire du pouvoir. Foucault nous aide à voir quelque chose de plus subtil : le pouvoir qui produit des comportements, normalise des conduites, discipline des corps, organise des espaces, définit ce qui est déviant et ce qui est acceptable. Le manifeste de Palantir se situe précisément à ce point : là où la sécurité devient savoir, le savoir devient pouvoir, et le pouvoir devient infrastructure technologique.
La surveillance non pas comme une exception, mais comme un environnement
Dans le monde imaginé par Karp, la technologie n'est plus un outil neutre. Elle ne sert pas simplement à mieux communiquer, mieux soigner, mieux administrer ou mieux combattre. Elle devient l'architecture même de la vie collective. Données de santé, données fiscales, données militaires, données financières, données migratoires, données judiciaires, données sociales: tout peut être recueilli, croisé, rendu lisible.

C'est la transformation décisive. La surveillance n'est plus un acte extraordinaire réalisé en situations exceptionnelles. Elle devient un environnement. Ce n'est plus seulement la caméra braquée sur un individu suspect. C'est la construction d'un monde dans lequel chaque individu peut potentiellement être analysé avant même d'avoir fait quoi que ce soit. On ne contrôle plus seulement la délinquance. On contrôle le risque. On n'intervient plus seulement sur le fait accompli. On agit sur la possibilité que quelque chose se produise.
Là, le saut est énorme. L'État moderne traditionnel punissait après la violation de la loi. L'État algorithmique tend à classer en amont. Il anticipe, calcule, ordonne, signale. Le citoyen n'est plus seulement un sujet de droits et devoirs. Il devient un ensemble de données à traiter, une probabilité à mesurer, une conduite à prévoir.

Foucault avait étudié la transition entre les sociétés de punition spectaculaire et les sociétés disciplinaires. Selon son analyse, le pouvoir moderne n'a plus besoin seulement de frapper le corps avec la violence visible du supplice. Il préfère organiser la vie, réguler les comportements, surveiller les espaces, entraîner les individus, les rendre utiles, dociles, productifs. La prison, l'école, la caserne, l'hôpital, l'usine: toutes ces institutions produisent des sujets disciplinés.
Aujourd'hui, cette logique ne disparaît pas. Elle se digitalise.
Le Panoptique à l'ère de l'intelligence artificielle
Le concept foucaldien le plus utile pour lire Palantir est celui de Panoptique. Foucault reprenait le modèle carcéral imaginé par Jeremy Bentham: une structure dans laquelle un surveillant placé au centre peut observer tous les détenus, tandis que ceux-ci ne savent jamais s'ils sont observés ou non à ce moment-là. La conséquence est décisive: le prisonnier intériorise la surveillance. Il finit par se comporter comme s'il était toujours regardé.
Le pouvoir parfait n'est pas celui qui doit intervenir en permanence. C'est celui qui incite l'individu à s'autoréguler.

Dans le monde numérique, le Panoptique n'a plus besoin de la tour centrale. La tour est devenue réseau. Il n'y a pas un seul œil visible, mais une multitude de systèmes : plateformes, bases de données, capteurs, algorithmes, systèmes prédictifs, interfaces de commande, archives publiques et privées. Le citoyen ne voit pas le surveillant. Il ne sait souvent même pas quand, comment et par qui il est observé. Mais il sait, ou pressent, que beaucoup de ses traces restent quelque part.
La différence par rapport au Panoptique classique est encore plus radicale. Bentham imaginait une prison. Foucault montrait que ce modèle s'était étendu à la société disciplinaire. Aujourd'hui, le Panoptique numérique ne concerne pas seulement les détenus, les étudiants, les soldats, les malades ou les ouvriers. Il concerne tout le monde. Son espace n'est plus clos. Il est diffus. Il n'a pas de murs. Il est incorporé dans les infrastructures de la vie quotidienne.
C'est ici que Palantir devient un symbole puissant. Non pas parce qu'elle est la seule société à suivre cette voie, mais parce qu'elle représente de manière presque parfaite le lien entre technologie, appareils publics, défense, renseignement, administration et contrôle. Le manifeste de Karp ne demande pas à la technologie de rester au service du citoyen. Il demande à la technologie de devenir une partie intégrante de la puissance étatique et occidentale.
De la discipline à la prévision
La surveillance classique voulait voir. La surveillance algorithmique veut prévoir. C'est la grande mutation.
Dans le modèle disciplinaire décrit par Foucault, le pouvoir observe pour corriger. Mesure pour normaliser. Classe pour intervenir. Dans le modèle algorithmique contemporain, le pouvoir observe aussi pour anticiper. Il ne suffit plus de savoir qui vous avez été. Il veut savoir qui vous pourriez devenir. Il ne suffit plus de reconstruire ce que vous avez fait. Il veut estimer ce que vous pourriez faire.
Appliquée à la sécurité, cette logique produit un univers inquiétant. Le soupçon ne naît plus nécessairement d'un acte concret, mais d'un profil de risque. Un mouvement, une relation, une transaction, une recherche, un voyage, une communication, une fréquentation peuvent devenir des fragments d'un tableau interprétatif. L'individu est inséré dans une grille de probabilités.

Le problème, c'est que la probabilité, lorsqu'elle entre dans les dispositifs de sécurité, tend à se transformer en préjugé opérationnel. Un système signale. Un fonctionnaire contrôle. Un algorithme associe. Une archive confirme. Une décision est prise. Et le citoyen, souvent, ne sait même pas quelle chaîne de raisonnements automatiques a produit cette conséquence.
Voici l'une des formes les plus insidieuses du pouvoir contemporain: non pas l'interdiction explicite, mais la classification invisible. Non pas la répression criée, mais le score silencieux. Non pas la censure directe, mais l'accès refusé, le contrôle renforcé, la pratique bloquée, la position signalée, la personne transformée en cas.
La guerre comme laboratoire de la société
Le manifeste de Palantir insiste beaucoup sur la guerre, la défense de l'Occident, la nécessité de construire des technologies militaires avancées, l'intelligence artificielle comme outil décisif de la compétition stratégique. Mais le point le plus délicat, c'est que les technologies nées pour la guerre restent rarement confinées à la guerre.
L'histoire moderne le démontre. Des outils développés pour des besoins militaires, de renseignement ou d'urgence passent ensuite à la gestion civile. Ce qui naît pour le champ de bataille peut arriver à la frontière, à la police, à la santé, aux impôts, à l'école, à l'administration publique, à la gestion urbaine. La frontière entre sécurité extérieure et sécurité intérieure s'amenuise. Le citoyen est administré selon des logiques de plus en plus proches de celles de l'opération militaire: identifier, cartographier, prévoir, neutraliser, optimiser.
C'est une transformation culturelle avant tout. La société est pensée comme un théâtre opérationnel. Chaque problème devient une menace. Chaque anomalie devient un risque. Chaque crise devient une justification pour renforcer l'infrastructure de contrôle. Une pandémie, une guerre, une attaque, une crise migratoire, une urgence énergétique, une révolte urbaine: tout événement exceptionnel peut laisser derrière lui un morceau de surveillance permanente.

C'est ici que la réflexion de Foucault sur la sécurité devient essentielle. Dans ses cours sur la gouvernementalité, Foucault montrait comment le pouvoir moderne ne se limite pas à imposer des lois ou à discipliner des corps, mais gouverne des populations. Il ne contrôle pas seulement des individus isolés. Il gère des flux, des risques, des statistiques, des épidémies, des circulations, des richesses, des territoires. La sécurité devient une rationalité de gouvernement.
Palantir porte cette rationalité à l'époque de l'intelligence artificielle.
Le savoir comme domination
Pour Foucault, pouvoir et savoir ne sont pas séparés. Le pouvoir produit du savoir, et le savoir renforce le pouvoir. Celui qui classe, nomme, mesure et archive ne décrit pas simplement la réalité: il l'organise. Il établit des catégories, définit la normalité, construit des déviations, rend certaines conduites visibles et d'autres invisibles.
C'est précisément ce qui se passe dans l'univers des données. Les données ne sont jamais une matière purement innocente. Elles semblent objectives, mais sont recueillies selon des critères, ordonnées selon des priorités, interprétées selon des modèles, utilisées à des fins politiques, économiques ou militaires. L'algorithme ne supprime pas le pouvoir. Il le cache derrière la technique.
Lorsqu'une plateforme décide quelles données comptent, quelles corrélations sont pertinentes, quels profils méritent attention, quelles anomalies génèrent une alarme, elle exerce une forme de pouvoir. Elle n'a pas besoin de faire des discours idéologiques. Il lui suffit d'organiser le champ du visible : dire ce qui peut être vu, par qui, avec quelles conséquences.

La dystopie algorithmique ne consiste pas seulement dans le fait que quelqu'un en sait beaucoup sur nous. Elle consiste dans le fait que ce savoir peut être transformé en décision sans véritable contrôle démocratique. Le citoyen est observé, mais il ne peut pas observer le système qui l'observe. Il est classé, mais il ne connaît pas totalement les critères de classification. Il est jugé, mais il ne peut pas toujours interroger le juge invisible qui a préparé le jugement.
Le citoyen comme corps administré
Chez Foucault, le corps est l'un des lieux privilégiés du pouvoir. Le pouvoir discipline les corps, les entraîne, les corrige, les rend productifs. Dans le monde contemporain, le corps ne disparaît pas: il est doublé par son profil numérique.
Chacun possède désormais une sorte de corps informatique: données de santé, données bancaires, données téléphoniques, données biométriques, déplacements, consommations, relations, images, habitudes. Ce double numérique peut circuler plus que le corps réel. Il peut être interrogé, vendu, analysé, archivé, croisé. Il peut produire des conséquences concrètes: accès à un service, suspicion d'enquête, exclusion d'une procédure, sélection automatique, contrôle renforcé.
Le corps physique vit dans le monde. Le corps numérique vit dans les systèmes. Mais ce second peut fortement conditionner le premier.

C'est une nouvelle forme de vulnérabilité. L'individu n'est plus seulement frappé parce qu'il a commis un acte, mais parce que son double numérique a été lu d'une certaine façon. Et souvent, il ne sait même pas où le corriger, comment le contester, à qui s'adresser. La vieille bureaucratie avait au moins un guichet. La nouvelle bureaucratie algorithmique peut ne pas avoir de visage.
Orwell et Foucault : deux dystopies qui se rencontrent
Orwell imaginait un pouvoir qui imposait la vérité d'en haut. Foucault étudiait un pouvoir qui produisait la normalité d'en bas, à travers des institutions, des pratiques, des savoirs et des disciplines. Notre époque semble fusionner ces deux dimensions.

De Orwell, nous retenons la guerre permanente, le langage inversé, la surveillance généralisée, la réduction de la dissidence à une menace. De Foucault, nous retenons la normalisation, la classification, la discipline, la gestion des corps et des populations. Palantir, dans cette perspective, représente une synthèse contemporaine: non pas le Big Brother unique et grossier, mais une constellation d'outils capables de rendre le pouvoir plus intelligent, plus rapide, plus prédictif, plus pénétrant.
Le manifeste de Karp ne dit pas: "nous voulons contrôler la société". Il dit: "nous devons défendre la civilisation occidentale". Il ne dit pas: "nous voulons surveiller les citoyens". Il dit: "nous devons utiliser les données pour les protéger". Il ne dit pas: "nous voulons militariser l'avenir". Il dit: "nous devons nous préparer à la compétition avec des puissances ennemies". Il ne dit pas: "nous voulons réduire la politique". Il dit: "nous devons dépasser hésitations et inefficacités".
C'est précisément cela le point. La dystopie contemporaine ne parle pas le langage de la tyrannie. Elle parle le langage de la nécessité.
Le patriotisme technologique comme nouvelle idéologie
Un des aspects les plus importants du manifeste est la construction d'un patriotisme technologique. Selon cette vision, les entreprises de la Silicon Valley auraient perdu leur mission historique, en se consacrant trop à la consommation, au divertissement, à la publicité, aux services commerciaux, et trop peu à la puissance nationale. Karp demande une reconversion morale de l'ingénierie: moins d'applications futiles, plus d'outils pour la défense, le renseignement, la guerre et la sécurité.

Le problème n'est pas l'idée qu'un État doive s'équiper d'outils technologiques avancés. Ce serait naïf de le nier. Chaque puissance, à chaque époque, a cherché à utiliser la technologie disponible pour se défendre et concurrencer. Le vrai problème, c'est autre chose: lorsqu'une entreprise privée transforme cette nécessité en doctrine totale, le risque est que chaque limite soit présentée comme une trahison, chaque doute comme une faiblesse, chaque contrôle démocratique comme un obstacle.
Le patriotisme technologique tend ainsi à créer une nouvelle hiérarchie morale. Celui qui construit des outils pour la sécurité nationale devient le gardien de la civilisation. Celui qui demande des limites devient suspect d'innocence. Celui qui demande de la transparence est accusé de ne pas comprendre le danger. Celui qui craint l'abus est invité à regarder vers l'extérieur, vers les ennemis.
C'est une rhétorique puissante, car elle se nourrit de menaces réelles. La compétition avec la Chine, la Russie, l'Iran, le terrorisme, la criminalité organisée, la guerre hybride et les cyberattaques existe vraiment. Mais précisément parce que ces menaces sont réelles, le danger est plus grand: la peur concrète rend acceptable ce qui, en temps normal, serait rejeté.
La sécurité comme religion civile
Dans les sociétés contemporaines, la sécurité est devenue une sorte de religion civile. Tout peut être sacrifié en son nom: vie privée, liberté, procédures, garanties, transparence. Chaque demande de contrôle est présentée comme une protection. Chaque accumulation de données est justifiée comme une prévention. Chaque extension des pouvoirs est décrite comme une réponse à un danger.
Mais une démocratie libérale ne se mesure pas uniquement à sa capacité à se défendre. Elle se mesure aussi à sa capacité à poser des limites aux outils avec lesquels elle se défend. Le pouvoir sans limite, même s'il naît pour protéger, finit par transformer la protection en domination.

Foucault nous enseignerait qu'il ne faut pas seulement se demander qui commande, mais comment fonctionne la commande. Où passe-t-elle ? À travers quelles institutions ? Quels archives ? Quelles pratiques ? Quels langages ? Quelles catégories ? Quels corps devient-il visible ? Quelles conduites rend-il normales ? Quelles vies considère-t-il comme risquées?
Appliquée à Palantir, la question devient: quel type de société produit une technologie conçue pour tout voir, tout connecter, tout prévoir et mettre ce savoir au service de la sécurité d'État?
Le risque de la démocratie administrée
Le danger n'est pas nécessairement le coup d'État numérique. C'est quelque chose de plus lent : la démocratie administrée. Formellement, il reste des élections, des partis, des Parlements, des médias, des tribunaux. Mais une part croissante des décisions est préparée, orientée ou conditionnée par des infrastructures techniques opaques. Le politique décide, mais décide dans un environnement informationnel construit par des plateformes privées. Le fonctionnaire évalue, mais évalue sur la base de systèmes qu'il ne contrôle pas entièrement. Le citoyen recourt à ces systèmes, mais il ne connaît souvent pas la chaîne qui a produit le dommage.
La souveraineté ne disparaît pas. Elle se déplace.
Elle n'est plus seulement dans les lois, dans les frontières, dans les monnaies, dans les armées. Elle est dans les données, dans les codes, dans les standards, dans les systèmes d'analyse, dans les contrats publics, dans les architectures informatiques. Celui qui contrôle ces infrastructures participe à la souveraineté, même s'il n'a pas été élu.
C'est pourquoi le manifeste de Palantir est politiquement si important. Il ne parle pas seulement d'une entreprise. Il parle d'une transformation du pouvoir occidental. La société privée ne se limite plus à fournir des outils à l'État. Elle aspire à définir la manière dont l'État voit le monde. Et celui qui définit la façon dont le pouvoir voit le monde contribue aussi à définir la manière dont il agit sur le monde.
La normalisation de l'exception
Chaque dispositif de surveillance naît presque toujours d'une urgence. Le terrorisme, la guerre, la pandémie, le crime, l'immigration, la fraude fiscale, la sécurité urbaine. Le problème, c'est qu'après l'urgence, le dispositif reste. En fait, il tend à s'étendre. Une fois qu'un système capable de recueillir et croiser des données est construit, il est très difficile d'en limiter l'usage initial.
La fonction s'élargit. Le périmètre change. De nouveaux acteurs demandent l'accès. De nouvelles agences découvrent l'utilité de l'outil. De nouvelles crises justifient de nouvelles extensions. Le pouvoir technique crée une dépendance institutionnelle. Une fois que l'administration s'est habituée à voir à travers une plateforme, elle a du mal à s'en passer.

C'est là la véritable force de la surveillance contemporaine: son irréversibilité pratique. Elle ne nécessite pas de l'imposer avec brutalité. Il suffit de la rendre utile. De la rendre pratique. De faire en sorte que sécurité, efficacité et économie coïncident. À ce moment-là, ceux qui réclament de revenir en arrière apparaissent irrationnels.
Foucault aurait sûrement reconnu dans cette dynamique une forme avancée de gouvernementalité: le pouvoir n'ordonne pas seulement, mais structure le champ des possibles. Il ne dit pas toujours "tu dois". Il construit plus souvent des environnements où certaines conduites deviennent naturelles, d'autres improbables, d'autres encore pénalisées.
La liberté comme résidu
Dans le manifeste de Karp, la liberté occidentale est évoquée comme une valeur à défendre. Mais la question est: quelle liberté reste-t-il, si tout est subordonné à la logique de la sécurité permanente?
Une liberté surveillée n'est pas nécessairement abolie. Elle peut continuer à exister, mais comme un espace résiduel. On peut parler, mais on sait que les mots laissent des traces. On peut se déplacer, mais on sait que les déplacements sont enregistrables. On peut dissentir, mais on sait que le dissentiment peut être classé. On peut choisir, mais dans un environnement de plus en plus profilé. On peut vivre normalement, à condition de ne pas devenir une anomalie.

La liberté ne meurt pas toujours avec une interdiction. Parfois, elle se réduit parce que l'individu intériorise le regard du système. Il évite certains mots, certaines relations, certaines recherches, certains comportements. Non pas parce qu'ils sont illégaux, mais parce qu'ils pourraient être mal compris. C'est la victoire la plus profonde de la surveillance: ne pas empêcher l'action, mais transformer l'imagination du possible.
L'individu discipliné n'a pas besoin d'être constamment réprimé. Il se corrige lui-même.
Le retournement moral
La dimension la plus inquiétante du manifeste est son inversion morale. L'intelligence artificielle militaire n'est pas présentée comme un mal nécessaire, mais comme un devoir. La collaboration entre entreprises technologiques et appareils de sécurité n'est pas présentée comme un domaine délicat à réguler, mais comme une mission patriotique.