
par Panagiotis Grigoriou
Le mois de mai en Thessalie est comme on aime dire "idéal pour les visites", caractérisé par un temps ensoleillé durant près de trois semaines et des températures douces, avec des moyennes allant de 13 à 25°C. Cela bien entendu, d'après les raccourcis ou les clichés habituels.
Mais voilà que l'année 2026 s'avère déjà différente à bien des égards, sa géopolitique comprise. D'abord, en se rendant en Thessalie depuis le sud grec, on distinguait encore début mai les sommets enneigés des montagnes thessaliennes, quand en quittant la Grèce Centrale en direction du nord, on découvrait à l'occasion les plages du golfe d'Eubée totalement désertes pour la saison, même un dimanche.
Sur place, au nord-ouest de la Thessalie et plus exactement à Tríkala, aux portes des illustres Météores, mai 2026 a débuté aux dires de tous sous le signe de la fraîcheur, comme autant dans un certain brouillard matinal plutôt fréquent.
Je note que les dernières parmi mes vieilles tantes encore de ce monde, affirment que ce mois de mai est enfin comparable aux mois de mai de leurs jeunes années bien de jadis, entre 1940 et 1950. Certains esprits malins y verraient de la sorte... un retour alors "refroidi" ou "réchauffé" c'est selon, de l'historicité tragique des années 1940.
À partir de notre village on se rend en tout cas bien compte de la géographie des lieux en cette région de Tríkala, qui s'étend des plaines de la basse Thessalie jusqu'aux premiers contreforts du Pinde... aux sommets largement enneigés depuis la fin avril.
Au chef-lieu proche, à savoir la ville de Tríkala, les seuls touristes perceptibles sont ces Grecs retraités issus des autres régions du pays ; ils s'attardent sur le vieux pont de la ville sans pour autant lire le résumé historique installé sous forme de petit panneau par la municipalité.
Construit entre 1886 et 1888 par des ingénieurs français de la compagnie des Chemins de fer de Thessalie, le pont a été conçu pour relier les deux rives du Lithaíos, reliant ainsi la vieille ville et la ville nouvelle de Tríkala. Son architecture rappelle à sa manière, celle des ponts de la Seine à Paris. Ses éléments métalliques, commandés spécialement en France, ont été acheminés via le port de Vólos en Thessalie orientale, évoquant une époque où les habitants de Tríkala voyaient leur ville se moderniser sous l'influence du cœur industriel de l'Europe.
Notons que ce pont français n'est pas qu'un simple point de passage : c'est un témoin vivant de l'histoire, un lieu chargé de souvenirs. Ainsi, lors du retrait des forces grecques, britanniques, australiennes et néozélandaises devant l'avancée rapide de l'armée allemande en 1941, le pont aurait été dynamité sans l'intervention d'un Trikalióte.
La presse locale évoquait d'ailleurs l'événement avec tant d'émotion, c'était en 1977. "L'officier qui, en avril 1941, tenta dans un sens de faire sauter le pont central de notre ville pour couper la route aux troupes allemandes qui avançaient, est parmi nous depuis hier avec son épouse, invité par le maire. Il s'agit de l'officier australien Frederick Coldon Kennedy, qui appartenait au bataillon anglais stationné dans notre ville".
"Les Anglais avaient placé de la dynamite sous le pont, et Kennedy se souvient avoir vu peu après un chauffeur de taxi, Periklis Monoxilos descendre et en retirer une partie. Le pont fut ainsi sauvé, car les quelques morceaux de dynamite restants ne causèrent que des dégâts mineurs. Frederick Kennedy a aujourd'hui 64 ans et n'était pas revenu dans notre ville depuis 36 ans".
"Le 1er avril 1941, j'étais capitaine de renseignement au sein du bataillon australien basé à Larissa. J'ai reçu l'ordre de me rendre à Kalambáka pour transmettre des informations sur le bombardement prévu des tunnels et des voies ferrées de la région à l'arrivée des Allemands. J'étais le premier soldat australien à traverser Trikala. Le bataillon du génie a suivi, confronté aux dégâts".
"À Kalambáka, j'ai vu les premiers soldats grecs battre en retraite du front albanais sous la pression allemande. Ils étaient désarmés, et pourtant ils n'ont pas reculé dans le désordre et la peur. Ce fut une retraite héroïque dont je me souviendrai toute ma vie".
"En battant en retraite vers Kalambáka, je J'étais le dernier survivant. J'arrivai à la gare, où se trouvaient 20 000 obus et mortiers dans un entrepôt. J'avais reçu l'ordre de les faire sauter pour qu'ils ne tombent pas entre les mains de l'ennemi. Mais je n'étais pas un expert et j'échouai. Heureusement, car je craignais alors que, avec les obus, toute la ville de Kalambáka et peut-être même les Météores ne soient détruits".
"Je ne parvins donc pas à les faire sauter et sauvai les Météores et ses monastères. Je pris une grenade à main et la plaçai entre les obus. Je l'attachai à un fil de fer et m'éloignai de 200 mètres. Je me mis à couvert et tirai sur le fil. Rien ne se produisit et les Météores furent sauvés. Kalambáka était déserte et seuls quelques moines se trouvaient encore dans les monastères".
Cependant, à moins de cent mètres du pont central, le vieux petit pont de Maroúgaina a été quant à lui dynamité... bien à temps. Quatre-vingt-deux ans après son effondrement violent datant d'avril 1941 et trois siècles après sa construction, soit avec un intervalle de plus de deux générations dans son histoire depuis même sa première reconstruction de 1946, la municipalité de Trikala entreprend sa reconstruction selon les plans et matériaux d'origine, soulevant de sérieuses questions quant à ce choix.
Un choix qui, pour la communauté scientifique et les experts, constituerait même un sujet crucial pour une conférence ou un séminaire consacré au triptyque : tradition, mémoire et ville. Démoli en 2024... le nouveau pont n'est toujours pas construit.
Le pont central quant à lui il est classé monument historique depuis 1996 et il devient piétonnier en 1997. Enfin, en 2015, il a été rénové et doté d'un éclairage architectural, renforçant sa présence visuelle et "transformant la traversée en une expérience piétonne unique au cœur de la ville" d'après ce que l'on vend alors aux touristes, si possible en quête de renouveau.
Objectivement l'ouvrage datant de 1888 est beau car peut-être c'était encore le temps de la deuxième révolution industrielle en Europe... et l'on produisait alors presque tout. D'ailleurs, depuis ce beau pont, la voie centrale de Trikala, la rue d'Asklépios celle que, jusqu'en 1907, s'appelait Allée du Chemin de Fer, conduisait tout droit à son extrémité à la gare ferroviaire de Trikala, mise en service le 16 juin 1886 par la compagnie des Chemins de fer thessaliens et était alors l'une des principales gares de la ligne, avec celles de Fársala, Kardítsa et Kalambáka. Elle était desservie par des trains interurbains à destination d'Athènes, de Thessalonique et de Kalambáka, sous les Météores.
Sauf que depuis les inondations de septembre 2023, les interminables réparations privent toujours la Thessalie de son réseau ferroviaire car plus aucune rame n'y circule entre Vólos et Kalambáka. Près de notre village, la voie ferrée qui mène jusqu'aux pieds des Météore est en train de rouiller.
Cependant, même privée de son train, la ville se montre vivante et Trikala est aussi fière d'être la ville natale de Vassílis Tsitsánis, maître musicien du rébétiko et ancien élève du Conservatoire de la ville.
Il y a sinon plusieurs écoles de musique à Trikala, ville dotée comme il se doit de sa bande musicale municipale, cette dernière est notons-le, hébergée dans un bâtiment classé monument historique : l'école Dorothea, située sous le forteresse byzantine.
Ce bâtiment exceptionnel a été construit en 1875 - encore sous la période de l'Occupation ottomane qui a pris fin en 1881 pour la Thessalie - grâce à un don de 1600 livres d'or du métropolite et bienfaiteur Dorotheos Scholarios, originaire d'Amárantos, un village du district de Kalambáka. Il a d'abord servi de séminaire, puis, à partir de 1897, d'école qui fut la première école primaire de Trikala.
Un autre monument... doux car "sucré" est la pâtisserie-café de la famille Mégas, inaugurée quant à elle en 1894. La maison Mégas, située sur la rue Kondýli, est un véritable cas historique grâce à sa longue existence. Fidèle à ses recettes traditionnelles, elle propose des saveurs quelque part intemporelles et inoubliables, devenant ainsi une valeur sûre pour les habitants et accessoirement pour les visiteurs de la région.
Son offre se distingue par ses douceurs authentiques, confectionnées à partir d'ingrédients frais, comme le lait de producteurs locaux... ceux qui subsistent encore en tout cas. Parmi les spécialités les plus appréciées figurent le fameux pudding, la délicieuse bomba, les classiques cokes, les cornets croustillants et la glace au lait de brebis.
Je me souviens que de retour quotidien de mon lycée situé de l'autre côté du pont français, je passais chaque jour devant sa vitrine au pudding et aux glaces... et parfois j'en achetais pour les consommer à la hâte sur le chemin restant jusqu'à rejoindre notre appartement du moment, situé près de la caserne des pompiers. Ma mère m'attendait au même titre que le repas alors préparé, et il ne fallait surtout pas avouer que j'avais consommé les pâtisseries de Mégas peu de temps auparavant.
Ayant rencontré Andréas un ami de notre classe de l'époque, aujourd'hui avocat au barreau de Tríkala, nous avons pris ensemble le café du souvenir justement chez Mégas, évoquant nos bien maigres 400 coups, entre la fin des années 1970 et les années 1980 à peine entamées. À l'occasion, nous avons donné un peu de croquettes à la chatte... hébergée devant une boutique en faillite.
En dépit des apparences et à l'image de tant de Grecs, Andréas s'est largement paupérisé et il se maintient en tant qu'avocat rien que pour cotiser un minimum en vue de sa retraite. Son verdict est comme on dit sans appel.
"Le pays est mort, il y 30% de pauvres, 30% de ceux qui s'en sortent bien, voire très bien, et 30% en voie de paupérisation. Le tout, sous une criminalisation de l'économie et de la politique à près de 50% des affaires dites courantes. Signes des temps, de nombreuses femmes de tout âge je dirais... qu'elles se prostituent occasionnellement, les hommes vendent de la drogue, les ruraux volent dans le potager du voisin, les gitans volent toute la ville et la campagne avec... tandis que nos politiciens... volent alors tout le monde avec l'aimable autorisation des dynastes globalistes, plus étrangers que jamais".
"Et quant aux élus d'abord locaux, ils se trimbalent fiers comme les derniers Papes et ainsi popes, car à vrai dire ils soutiennent au sens même anglais du terme, une partie de la population en distribuant des miettes, et parfois certains emplois en somme précaires".
"Inutile de dire que pour un emploi dument déclaré à commencer par un mi-temps aux chaînes de supermarché installées à Trikala, il faut obtenir au préalable... le mot d'ordre du maire ou du député du coin et ainsi de suite. C'est la même chose pour ce qui est des crèches et des maisons de retraite dites d'État et de l'Église, théoriquement encore abordables aux plus pauvres, voire gratuites".
Et lorsqu'on ose rappeler aux administrés que leurs élus députés de Trikala sont visés par Laura Kövesi, la procureure du parquet européen mettent en lumière la corruption dans de nombreuses affaires d'aides de l'UE détournées, à l'instar de mon cousin Stavros qui pose de temps en temps cette question, la réponse reçue sous un ton bien agressif est le plus souvent la suivante : "Et toi espèce de bougre, de quoi tu te mêles ? Qu'est-ce que ça peut te faire ?"
"Trikala, ville donc moderne, ville tranquille, ville des nouveautés et autant de la tradition, c'est aujourd'hui l'une des villes les plus innovantes et les plus respectueuses de l'environnement en Grèce", d'après toujours les clichés épidermiques véhiculées par une myriade de sites d'information... versant entre autres dans le tourisme prétendument inventif.
Car, pas un seul tourisme n'aura visité les vrais villages déserts des lieux, ni lu la presse locale. Cette dernière, même sous le contrôle des castes politiques mafieuses, finit tout de même par sonner parfois l'alarme.
"Déclin démographique à Tríkala : 30 000 habitants disparus en un demi-siècle ! Les données des recensements ELSTAT illustrent clairement le déclin démographique de l'Unité régionale de Trikala au cours des cinquante dernières années. Malgré de légères fluctuations durant certaines décennies, la tendance générale est à la baisse, avec une pression maximale enregistrée après 2001".
"Que révèlent-ils alors les chiffres ? En cinq décennies, le district a perdu environ 30 000 habitants, passant de 150 000 en 1971 à 119 000 en 2021. La plus forte baisse a été enregistrée entre 2011 et 2021. Les villages montagneux d'Aspropótamos, du Pinde et de Chasia ont enregistré les plus fortes pertes de population. La ville de Tríkala a récupéré une partie de ces pertes en raison de l'exode rural. Le faible taux de natalité et l'exode des jeunes vers les grandes villes ou vers l'étranger sont les principales causes de ce déclin".
"Le recensement de 2021 a confirmé que Tríkala traverse actuellement une phase de vieillissement démographique intense. Dans de nombreux villages, les personnes âgées constituent la majorité des résidents permanents, tandis que la population étudiante et la population en âge de travailler diminuent constamment. L'évolution démographique représente l'un des plus grands défis pour la viabilité économique et sociale de notre région".
Dans notre village par exemple, l'école primaire est sur le point de fermer, tandis que l'école de musique mise sur pied par ma cousine Chrysa, est quant à elle fermée il y a de cela près de six ans. Depuis, Chrysa "se recycle" en tant enseignante de musique en vacataire au sein de l'Éducation dite nationale. Ce qui n'est pas souvent "avantageux", car lorsqu'elle est affectée par exemple près d'Athènes pour 900€ par mois et qu'elle doit payer si ce n'est qu'un loyer le... calcul vital est ainsi rapidement établi.
Le touriste actuel qui visite la Grèce, il se rend en somme dans un pays réel défunt, sauf que les apparences sauvent alors la face et que tout n'est pas encore complètement raté pour ce qui est de l'aspect optique de "l'expérience". Contre vents mauvais et face à tant de cervelles à marée basse, certaines matérialités demeurent sinon intactes, à l'instar par exemple du marché central traditionnel de Trikala... toujours vrai et tangible. Tant que nos paysans existent encore.
Sous l'insouciance collective comparable à celle de Rome lors de sa longue chute, les Trikaliótes ont tout de même de la chance que de... participer à la disparition de leur pays en direct... cela même par un certain confort, certes provisoire et potentiellement précaire.
Ainsi, à travers le lustre des fêtes subventionnées, de la tradition faussement ressuscitée sous le bruitage d'un ersatz musical issu des caniveaux des Balkans, voire du reste de l'Orient et de l'Occident réunis, les villages se vident, les rares jeunes se suicident ou sinon quand ils savent encore fabriquer quelque chose de leurs propres mains ou grâce à leurs quatre neurones disons en place, ils quittent le pays pour un avenir supposé meilleur ailleurs, si ce n'est que pour l'instant.
Sous ces signes des temps, j'ai alors salué ceux de ma famille et mes amis sur place, ils m'ont offert de leurs œufs et de leurs légumes du jardin. Puis entre-temps la météo s'est un peu réchauffée, atteignant des températures douces, aux moyennes allant de 13 à 25°C et les stéréotypes de saison avec.
De retour dans le sud grec via les plages toujours vides de la Grèce Centrale, j'y ai retrouvé la même situation qu'en Thessalie, hormis... un certain tourisme et ainsi nos valeurs sûres côté maison, à savoir Sotiroúla et Hermès qui se partagent alors le petit fauteuil en osier pendant que notre Volodia s'aventure souvent près de la montagne.
Après tout, le mois de mai en Thessalie ou dans le Péloponnèse, il est à vrai dire idéal pour les visites. Cela bien entendu, d'après les raccourcis ou les clichés habituels.
source : Greek City
Photo de couverture : Le pont central historique. Tríkala, mai 2026