
par Serge Van Cutsem
Vous utilisez un logiciel de caisse, de comptabilité, de gestion RH, de suivi de production. Vous pensez l'avoir acheté. Un jour, vous recevrez une facture d'un fonds d'investissement canadien que vous n'avez jamais rencontré. Ce jour-là, vous comprendrez que vous n'êtes plus propriétaire de ce que vous aviez acheté.
Ce n'est pas une dystopie. C'est ce qui est en train de se passer avec PC SOFT - et c'est le miroir de ce qui se déploie, secteur après secteur, dans l'ensemble du tissu économique occidental.
Le cas que nous allons examiner pourrait sembler marginal : un éditeur de logiciels de développement francophone, des dizaines de milliers de PME, une communauté de développeurs en colère. Mais précisément parce qu'il est concret, précis et documenté, il illustre mieux que n'importe quel grand discours la mécanique profonde d'une transformation systémique déjà bien engagée. Celle que le Forum économique mondial a formulée avec une franchise déconcertante en 2016, sous la plume de la parlementaire danoise Ida Auken : "En 2030, vous ne posséderez plus rien et vous serez heureux". Le logiciel n'échappe pas à la règle - il en est aujourd'hui l'un des vecteurs les plus efficaces.
Un éditeur historique, un rachat discret
PC SOFT est une société française fondée en 1986. Pendant près de quatre décennies, elle a produit WinDev, WebDev et WinDev Mobile - trois outils de développement logiciel qui ont structuré une bonne partie du tissu applicatif francophone. Des milliers de PME, d'administrations, de cabinets médicaux, de commerces et d'associations fonctionnent aujourd'hui grâce à des logiciels développés avec ces outils. Leurs utilisateurs, le plus souvent, n'en ont jamais entendu parler.
En novembre 2024, PC SOFT change de mains. Discrètement. L'intégralité des actions de la société est acquise par une entité baptisée Two Squared France II, dont le président est un certain John Isak - Chief Investment Officer chez Volaris Group, filiale de Constellation Software Inc., groupe canadien coté en bourse, spécialisé dans le rachat de sociétés éditrices de logiciels de niche à base captive.
L'information ne fait l'objet d'aucun communiqué de presse. PC SOFT ne l'annonce qu'au détour de quelques lignes sur sa page d'actualités, six mois après les faits - après que des développeurs l'ont découvert eux-mêmes en fouillant les registres du commerce. La séquence est révélatrice : ce n'est pas un éditeur qui rachète un concurrent pour enrichir son offre. C'est un fonds financier qui acquiert une rente.
Le modèle Constellation : la mécanique du prédateur
Constellation Software Inc. n'est pas un acteur inconnu. Le groupe canadien a racheté plus de 500 sociétés éditrices depuis sa fondation en 1995. Sa stratégie est documentée, assumée, parfaitement rodée, et elle ne varie pas.
Le principe : identifier des éditeurs de logiciels métiers avec une clientèle captive, c'est-à-dire des clients qui ne peuvent pas migrer facilement et rapidement parce que leurs données, leurs processus, leur formation sont irrémédiablement liés au produit. Racheter discrètement. Puis, méthodiquement, convertir les licences perpétuelles en abonnements récurrents, augmenter les tarifs progressivement, et maximiser le flux de trésorerie sortant vers les actionnaires.
WinDev est le candidat idéal. Le WLangage, langage de programmation propriétaire au cœur des outils PC SOFT, n'existe nulle part ailleurs. Il n'existe aucun outil de migration automatique vers un autre environnement. Trente ans de code source, écrits par des milliers de développeurs, sont entièrement liés à cet écosystème. La captivité est totale, et c'est précisément cette captivité qui a été achetée.
Du développeur au client final : la pompe à double étage
Dès février 2025, PC SOFT annonce la fin des licences perpétuelles. Les dongles physiques, ces petites clés USB qui garantissaient depuis des décennies la propriété du logiciel, ne seront plus ni vendus, ni mis à jour, ni remplacés. Place au SaaS (1) à l'abonnement annuel obligatoire, au paiement mensuel sans fin.
Mais ce qui a déclenché la colère de la communauté, c'est la révélation d'une seconde couche de prélèvement : une redevance sur les applications déployées chez les clients finaux. En clair : non seulement le développeur paie son abonnement à PC SOFT pour travailler, mais l'entreprise ou le particulier qui utilise le logiciel qu'il a livré devrait également payer une redevance à PC SOFT - un éditeur avec lequel il n'a pourtant aucune relation contractuelle, et qui ne fournit ni hébergement, ni infrastructure, ni support.
La mécanique est d'une clarté brutale. PC SOFT perçoit une rente sur chaque poste de travail faisant tourner un logiciel développé avec ses outils, sans assumer aucun des coûts ni des risques liés à leur exploitation. Ces coûts - développement, maintenance, support, hébergement - restent entièrement à la charge des développeurs. C'est, pour appeler les choses par leur nom, du racket organisé à l'échelle d'un écosystème.
Les victimes invisibles
On pourrait croire que ce conflit ne concerne que les informaticiens. C'est une erreur profonde.
Les logiciels développés avec les outils PC SOFT irriguent des secteurs entiers de l'économie francophone : gestion commerciale, comptabilité, suivi de production, ressources humaines, dossiers médicaux, caisses enregistreuses, outils associatifs. Comme le résume l'association Wx Alliance avec précision : "Dans bien des cas, les utilisateurs finaux ignorent même que les logiciels qu'ils emploient reposent sur ces technologies".
Ces utilisateurs (commerçants, artisans, PME, administrations locales, professions de santé, associations,... n'ont jamais signé de contrat avec PC SOFT. Ils ont acheté un logiciel à un prestataire. Demain, ils pourraient se voir facturer une redevance annuelle par un fonds d'investissement canadien pour continuer à utiliser un outil qu'ils croyaient posséder car ils l'ont acheté.
La modification rétroactive de règles du jeu établies depuis trente ans soulève par ailleurs des questions juridiques sérieuses. En droit européen, et notamment en droit belge et français de la consommation, imposer unilatéralement de nouvelles conditions à un tiers qui n'est pas partie au contrat initial est, au minimum, contestable.
La résistance s'organise
Face à cette offensive, une partie de la communauté ne s'est pas contentée de protester en ligne. L'association Wx Alliance (wx-alliance.com) a été créée pour structurer la résistance et peser collectivement face à PC SOFT. Elle a documenté le rachat, analysé les nouvelles conditions commerciales, adressé une vingtaine de questions formelles à PC SOFT sur les modalités de la clé de sécurité - et n'a, à ce jour, reçu aucune réponse. Moi-même, j'ai tenté de les joindre sans succès.
Une pétition publique a été lancée sur Change.org, franchissant le seuil symbolique des 1000 signatures en quelques jours. Elle réclame notamment que PC SOFT renonce à toute facturation du runtime déployé chez les clients, rétablisse une transparence tarifaire totale, et cesse les négociations au cas par cas qui créent une inégalité de traitement entre clients.
Si vous utilisez un logiciel de gestion, de caisse, ou tout autre outil métier développé en WinDev ou WebDev, vous êtes directement concerné. Vous pouvez signer la pétition ici
Votre logiciel comme loyer perpétuel - et demain ?
Le cas PC SOFT n'est pas isolé. Il est exemplaire. Adobe, Autodesk, Microsoft ont tous opéré cette transition vers l'abonnement obligatoire. Mais ces géants s'adressent à des marchés larges, avec une concurrence réelle. Prenons l'exemple de Microsoft avec Windows, vous pouvez migrer vers Linux. PC SOFT a toujours opéré sur un marché de niche captif, avec un environnement et un langage spécifique, mais la pérennité du travail accompli était assurée : vos programmes tournaient indépendamment de toute décision commerciale future.
Maintenant qu'il a été placé entre les mains d'un fonds dont le modèle d'affaires repose explicitement sur l'extraction maximale de valeur à partir d'actifs logiciels acquis, vous et vos clients êtes désormais une vache à lait perpétuelle. Quand PC SOFT a opéré cette migration vers le SaaS et que j'avais été informé de leur rachat, j'avais décrit très précisément ce qui allait se passer.
Plus généralement, la logique, poussée à son terme, sera celle-ci : vous ne posséderez plus rien de ce qui structure votre activité quotidienne. Ni votre logiciel de caisse, ni votre outil de gestion, ni votre système de suivi. Vous en serez locataire, à vie, auprès d'actionnaires que vous ne connaissez pas, établis dans des juridictions étrangères, sans recours effectif et sans alternative réelle. Et le pire, vous dépendrez de structures et de personnes qui n'ont aucune connaissance du métier et qui ne pense qu'en terme de profit à court terme.
Ce n'est pas une question informatique, c'est une question de souveraineté économique - celle des PME, des artisans, des professions libérales, des collectivités locales. La question posée est simple : acceptons-nous que des fonds d'investissement extra-européens transforment les outils du travail quotidien de nos entreprises et de nos administrations en flux de revenus perpétuels, sans contrepartie, sans transparence, et sans recours ?
La réponse appartient aussi aux utilisateurs finaux. À condition qu'ils sachent que la question leur est posée.
Serge Van Cutsem est informaticien depuis 1970, développeur WinDev depuis la version 1.5 (1994) et aussi journaliste depuis 5 ans. Il utilise ces outils dans plusieurs projets actifs au quotidien.