15/07/2026 elucid.media  10min #320153

La quête de sens et la disparition du collectif

Par  Thierry Jobard

Voici donc la grande affaire de notre époque pour nombre de nos contemporains : trouver du sens. La recherche anxieuse prend des allures de quête métaphysique dans la production du développement personnel comme le long des posts LinkedIn. Tout semble bon alors, des philosophes antiques aux mantras du New Age, pour trouver une signification à ce qui ne semble plus aller de soi afin de sauver ces existences des plus grands risques qui semblent les menacer : la vacuité et l'absurdité.

Le schéma se répète parmi les témoignages fleurissant ici et là : Chloé, 35 ans, après dix ans passés dans la publicité ou le contrôle de gestion, prend conscience de l'inanité de son activité puis entame une reconversion professionnelle dans la poissonnerie. Benjamin, manager dans l'agroalimentaire durant 17 ans, a décidé de vivre de sa passion pour la tapisserie d'ameublement et s'en porte bien.

On notera au passage que le chemin inverse, d'un travail plus manuel à un emploi qui l'est moins, se pratique rarement.

Plus généralement, le sens commun évoque également, sans que sa pertinence soit clairement établie, une crise du milieu de vie apparaissant au tournant de la quarantaine ou de la cinquantaine. L'ensemble de ces cas de figure se résumant dans l'interrogatif "À quoi bon ?".

En somme, et selon une formule importée des États-Unis faisant florès, ça ne fait plus sens. "Ça", c'est-à-dire la vie, c'est-à-dire l'action, c'est-à-dire la capacité humaine à se situer et à se projeter. Cette mise à l'arrêt, ces formes d'enlisement et ces empêchements de la puissance d'agir, contrastent avec l'universelle agitation hypermoderne décrite par Hartmut Rosa (1). Il s'agit de cette accélération qui, comme il le soulignait déjà, conduisait à un sentiment d'impuissance du fait de la désynchronisation entre la vitesse des phénomènes socioéconomiques et celle de la politique, comme entre celle-là et nos propres capacités cognitives. Il y a donc une accélération d'un côté, un ralentissement et une mise à l'arrêt de l'autre. Comme si le monde se divisait en deux catégories : ceux qui sont en mouvement, qui suivent le rythme, actifs voire hyperactifs ; et ceux qui se trouvent remisés sur le bas-côté de la route : les chômeurs, les vieux, les épuisés. Ils ne sont d'ailleurs pas inactifs, mais improductifs, du moins dans un système capitaliste. Ils se sont consumés, mais ne sont plus consommateurs, donc laissés pour compte.

De même que l'harmonie fonctionnelle du corps et des organes n'est souvent réellement appréciée qu'après ses défaillances, c'est lors des ruptures de rythme que naissent les questions fondamentales, lorsque les choses ne vont plus de soi. À cet égard, on ne saurait minimiser l'impact que l'épidémie de Covid et les confinements ont produit. Alors Pascal se fit de nouveau amèrement entendre : "J'ai découvert que tout le malheur des Hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre" (2). Quelle calamité en effet pour beaucoup de se retrouver emmurés et face à soi-même sans apparat ni divertissement, au sens pascalien du terme bien entendu. Pour le reste, l'industrie culturelle y a pourvu à satiété.

Dès lors que les librairies furent reconnues comme commerces essentiels, on vit les rayons "développement personnel" et "ésotérisme" fort achalandés. Ce qui en dit long sur les besoins qu'entendent combler ces domaines aux contours par ailleurs suffisamment flous pour embrasser pêle-mêle psychologie et "philosophie", bien-être, santé et ce qu'on couvre du vocable élastique de spiritualité afin de ne pas dire religion.

Une nouvelle forme d'individualisme à la volonté souveraine

Certes, ce ne fut pas là l'unique option, mais celle-ci est révélatrice d'une société qui cherche dans ce genre de publications une réponse à ses interrogations (3). On ne pourra retracer ici qu'à grands traits ce qui a conduit à ces pratiques tant les facteurs sont multiples. Mais pour résumer, posons que nous avons affaire à une nouvelle forme d'individualisme, largement documentée depuis les années 1990 (4) et reposant sur une volonté d'autonomie et d'auto-détermination inédites. Dans cette optique, la volonté de l'individu se fait souveraine et son existence sera d'autant plus épanouissante qu'il aura su mobiliser les ressources qu'il suppute inépuisables. À une société emplie de postures et de faux-semblants, le développement personnel oppose la nature supposée toute bonne du Moi authentique qu'il s'agit de laisser s'exprimer. Et il le fait indépendamment de tout contexte culturel, historique ou social. Cette conception s'accorde à ravir avec celle du sujet libéral puis néolibéral, agent maître de ses choix et responsable de tout, échecs comme réussites.

La lecture en développement personnel revêt ainsi une dimension tout à fait particulière en ce qu'elle doit être active et transformatrice. Face à une société de concurrence généralisée, face à un monde en renouvellement permanent, c'est à l'individu seul de tracer sa route et le développement personnel lui offre la perspective d'une maîtrise, d'un recouvrement de sa puissance d'agir. Grâce aux méthodes diverses proposées, les lecteurs pourraient non seulement savoir qui ils sont, mais également de quoi ils sont capables et trouver leur place (5), bref trouver un sens à leur existence.

On peut certes reprocher au développement personnel d'enfermer les individus dans un égotisme apolitique au détriment des collectifs. Il n'est cependant pas monolithique et réactive, dans certaines de ses productions, l'héritage du New Age. Pour ce dernier, porteur à l'origine d'un projet de contestation d'une société américaine jugée trop matérialiste et trop mercantile, c'est par la propagation de nouvelles valeurs au sein de communautés d'avant-garde éveillées que le changement pourra opérer. C'est l'application même du mantra "Si tu veux changer le monde, commence par te changer toi-même". Le défunt New Age devenu Next Age (6) a perdu son projet de changement collectif pour faire place à la réalisation de soi. Le ton n'est plus le même, comme l'indique l'un de ses auteurs phares, Deepak Chopra, selon lequel : "La misère n'aide pas à devenir un être spirituel. Les pauvres pensent plus à l'argent que les riches".

Ce que l'on nomme, par commodité, ésotérisme aujourd'hui a suivi la même trajectoire du collectif à l'individuel (7). Il n'est plus question de comprendre la réalité des choses, de percer, à des fins de connaissance, les mystères de la nature pour frayer le chemin à la science, mais de s'assurer et de se rassurer sur ses propres choix. La lecture de l'horoscope se fait sans trop de sérieux, mais on le lit tout de même, selon la formule consacrée : "Je sais bien, mais quand même". L'astrologie, comme la numérologie, la cartomancie et toutes les formes de divination s'adressent traditionnellement à l'individu demandeur. Mais le néo-druidisme ou néo-paganisme, de même que le féminin sacré, la lithothérapie, la sylvothérapie, les chakras et autres soins énergétiques, s'ils entendent se "connecter" à la nature, à l'énergie, à l'univers, ne sont mobilisés que comme de nouvelles ressources au service de l'individu. De collectif, le sens est devenu individuel.

À chacun dès lors d'être à l'affût des "signes" qui semblent peupler notre monde afin d'en tirer des enseignements sur la conduite à tenir. Cette sémiotique perpétuelle mène à une forme de pensée magique qui a cette particularité de coexister avec le paradigme dominant (scientifique) quitte à le relativiser selon des préférences personnelles et sans que cette contradiction pose problème.

Désinstitutionnalisation et atomisation de la société néolibérale

Le processus de désinstitutionnalisation (famille, Église, État, syndicats), accéléré à partir des années 1960, pour bénéfique qu'il ait été dans l'allègement des pesanteurs et servitudes, signe également l'atomisation d'une société d'agents se sentant de moins en moins redevables du collectif. Autrefois, le sens préexistait, pour le meilleur et pour le pire, à un individu pris dans des réseaux familiaux, religieux, professionnels. Aujourd'hui, c'est à l'individu de le construire. Il s'y emploie, et ardemment. Et l'entreprise se porte sur les rangs afin d'être la dernière institution pourvoyeuse de sens.

On ne compte pourtant plus les livres et les articles consacrés à la perte de sens au travail. Une perte tout à fait établie et dont les causes sont assez nettes : micro-management, injonctions contradictoires, court-termisme (effet de la financiarisation de l'économie), déperdition du savoir-faire et actualisation perpétuelle concourent à maintenir un environnement professionnel instable.

Mais le problème est sans doute mal posé. On considère le sens comme une entité évanouie sur laquelle il faut remettre la main. Il suffirait de la débusquer et la voie de la réalisation de soi s'éclairerait aussitôt. Surtout, il en découle que certains seraient détenteurs et pourvoyeurs du sens quand d'autres, la majorité, devraient attendre qu'on leur dispense plus ou moins obligeamment.

La polysémie du terme, convenons-en, n'aide pas. Le sens désigne à la fois la sensation, la direction et la signification. Bien entendu, c'est cette dernière qui mobilise tous les efforts. Encore peut-on ajouter qu'il y a une satisfaction éthique et esthétique dans le travail bien fait. Une notion qui s'exprime d'ailleurs bien davantage dans les métiers dits manuels où l'on voit ce que l'on fait. On peut ajouter qu'à mi-chemin du senti et du pensé, on met davantage de soi, désir, projection, réalisation, que ne le stipulera jamais aucune fiche de poste. S'il y a du sens, il doit donc circuler entre ses trois acceptions.

Mais l'individualisation des parcours professionnels, de même que la psychologisation des rapports de travail conduisent fatalement à une impasse dans la quête de sens. Si l'on se fonde sur une conception subjectiviste, c'est à chacun de déterminer si sa vie a du sens. Mais le dernier des cost-killer peut tout à fait estimer que c'est son cas, trouver du plaisir à ses menées, alors que d'un point de vue moral, la chose est discutable. Une conception objectiviste, si nous prenons l'exemple d'un dévouement à une noble cause, semblera tout autant déprimante si les échecs successifs ne permettent pas de la faire avancer. Objectivement la chose est bonne, subjectivement elle semble vaine. Qu'il est dur pour un individu postmoderne de trouver du sens dans un monde sans transcendance.

L'autonomie du sujet contemporain, davantage hypothétique que réelle en ce qu'elle fait fi des déterminismes qui le guident souvent à son insu, a pour corollaire l'énergie qu'il déploie pour s'assurer de lui-même. On ne veut pas de semblable, mais de la distinction, quitte à sembler seulement. Et les communautés virtuelles, souvent volatiles, peinent à créer du collectif. C'est bien pourtant cela, à rebours du particulier, brigué avec acharnement, c'est bien ce qui est impersonnel qui doit constituer le socle porteur de significations réelles. Ce qui permettrait de ne pas se laisser soumettre ni à un équivoque bon sens, ni à ceux qui décideraient du sens. Car, sans vouloir raffiner inutilement la réflexion, qui ou qu'est-ce qui décide du sens du sens ? Qui, si ce n'est ceux qui entendent, depuis toujours pourrait-on dire, imposer une mise aux normes, une mise en conformité selon des valeurs qu'ils savent rendre désirables ? Ne nous a-t-on pas vendu l'esprit d'entreprise, le dépassement de soi, comme un idéal et l'auto-entrepreneuriat comme l'expression de la liberté salariale ?

Et pourquoi parler du sens ? Pourquoi n'y aurait-il pas plusieurs sens ? Pourquoi ces sens n'évolueraient-ils pas tout au long d'une existence ? "Sortir de l'état de minorité", l'expression kantienne, reste pérenne aujourd'hui encore. Il s'agit donc de travailler, opiniâtrement, à contre-courant, à la constitution d'un nouveau sens commun. Vaste chantier certes, mais condition nécessaire à un éventuel, mais véritable bien commun.

Notes

(1) Hartmut Rosa, Accélération, Une critique sociale du temps, La Découverte, 2010.

(2) Pascal, Pensées, fragment 139.

(3) Voir à ce propos Nicolas Marquis, Du bien-être au marché du malaise, PUF, 2014.

(4) On peut citer ici, entre autres, les travaux d'Alain Ehrenberg (Le culte de la performance, (1994), L'individu incertain (1995), La fatigue d'être soi (2008); de Robert Castel, Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi (2001) ou Danilo Martuccelli, Grammaires de l'individu (2002), La société singulariste (2010).

(5) Comme y invite par exemple Natacha Calestrémé dans Trouver ma place, 22 protocoles pour accéder au bonheur, Albin Michel, 2021.

(6) Selon la terminologie d'un de ses spécialistes, Massimo Introvigne dans Le New Age des origines à nos jours, courants, mouvements, personnalités, Dervy, 2005.

(7) (5) Précisons d'emblée que l'ésotérisme dont il est question dans ce contexte n'est pas celui de la tradition (des mystères d'Éleusis à l'occultisme du début du XXe siècle, en passant par l'hermétisme de la Renaissance), mais l'adaptation édulcorée de certaines croyances - comme le chamanisme - pour ne pas dire leur appropriation, mâtinée de préceptes New-Age, non à des fins épistémologiques, mais psycho-pratiques. D'où l'hybridation croissante de l'ésotérisme avec le développement personnel. Je me permets de renvoyer à mon livre, Je crois donc je suis, Rue de L'Échiquier, 2023.

Photo d'ouverture : Jorm Sangsorn - @Shutterstock

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