30/07/2026 reseauinternational.net  8min #321742

La surveillance totale est déjà là : États et multinationales ont aboli votre vie privée

par Mickaël Lelievre

Il ne s'agit pas d'une théorie du complot, mais d'une infrastructure. Comme toute infrastructure, elle possède ses architectes, ses financeurs, ses opérateurs institutionnels et une logique d'expansion qui dépasse parfois les intentions affichées de ceux qui l'ont construite. La surveillance généralisée ne résulte pas nécessairement d'un plan secret et centralisé. Elle est le produit de la convergence entre trois puissances : l'économie de la donnée, les appareils de sécurité nationale et la commodité technologique vendue aux citoyens en échange d'un accès toujours plus profond à leur vie privée. Cette convergence permet à des entreprises et à des administrations poursuivant des objectifs différents de bâtir, ensemble, une architecture de contrôle qu'aucune d'entre elles n'aurait pu imposer seule.

L'échelle de cette surveillance est considérable, mais les statistiques les plus spectaculaires doivent être utilisées avec prudence. Il n'existe aucun décompte officiel exhaustif des caméras installées au Royaume-Uni, une grande partie des équipements appartenant à des entreprises ou à des particuliers. L'affirmation selon laquelle un Londonien serait filmé 300 fois par jour provient d'une ancienne estimation hypothétique, ensuite répétée comme une donnée établie. L'ampleur du réseau n'en demeure pas moins réelle. Aux États-Unis, les lecteurs automatisés de plaques d'immatriculation alimentent désormais des bases publiques et privées capables de reconstituer les déplacements de millions d'automobilistes, parfois pendant des années. Ces relevés peuvent révéler des visites dans un établissement médical, un lieu de culte, une réunion politique ou le domicile d'un proche. Ils constituent ainsi des dossiers comportementaux sur des personnes qui ne sont accusées d'aucune infraction.

Le domicile transformé en terminal de collecte

La profondeur domestique de cette surveillance est plus inquiétante encore que son extension dans l'espace public. Enceintes connectées, thermostats intelligents, téléviseurs, montres de santé et systèmes de sécurité ont transformé le domicile en terminal permanent de production de données. L'affaire Vizio a montré jusqu'où cette collecte pouvait aller : selon la Commission fédérale du commerce américaine, des millions de téléviseurs transmettaient, seconde après seconde, des fragments de l'image affichée afin d'identifier les programmes regardés, sans consentement suffisamment éclairé des utilisateurs. Des cas d'activation accidentelle d'assistants vocaux et d'examen humain de certains extraits audio ont également révélé que des échanges privés pouvaient quitter le foyer pour être écoutés par des prestataires. Tous les appareils ne fonctionnent pas en permanence comme des microphones clandestins, mais la frontière entre commande volontaire, collecte automatisée et captation involontaire est devenue largement invisible pour l'utilisateur.

Le droit américain a longtemps facilité cette collecte grâce à la doctrine du tiers, selon laquelle une personne dispose généralement d'une protection constitutionnelle réduite sur les informations qu'elle remet volontairement à une banque, un opérateur ou un autre intermédiaire. Mais cette règle n'est plus absolue. En 2018, la Cour suprême a reconnu dans l'arrêt Carpenter v. United States que la remise de données de localisation à un opérateur téléphonique ne supprimait pas automatiquement toute attente légitime de confidentialité. Le 29 juin 2026, elle a étendu cette logique dans l'affaire Chatrie v. United States, en jugeant que l'acquisition par la police de données de localisation détenues par Google constituait une fouille relevant du Quatrième Amendement. Les mandats géographiques demeurent néanmoins inquiétants : au lieu de partir d'un suspect identifié, ils demandent quelles personnes ou quels appareils se trouvaient dans une zone donnée. Le droit commence donc à rattraper la technologie, mais seulement après que cette dernière a rendu possible l'identification inversée de populations entières.

"Entre décembre 2020 et novembre 2021, le FBI a comptabilisé 3 394 053 requêtes utilisant des identifiants liés à des personnes américaines dans les données collectées au titre de la section 702. Après déduplication, ce total correspondait à 2 964 643 termes de recherche distincts".

Les révélations d'Edward Snowden ont exposé l'existence de programmes tels que PRISM, XKEYSCORE et TEMPORA, fondés sur l'accès aux plateformes numériques, aux flux de télécommunications et aux grandes infrastructures du réseau. Mais il serait inexact d'affirmer que le chiffrement ne protège pas contre une interception en amont. Un chiffrement de bout en bout correctement mis en œuvre peut empêcher un intermédiaire lisant le trafic d'accéder au contenu des messages. Il ne masque toutefois pas nécessairement les métadonnées, les horaires, les correspondants, les adresses réseau ou le volume des échanges. Il devient également inutile lorsque l'un des terminaux est compromis, lorsque les sauvegardes sont stockées sans protection équivalente ou lorsque le fournisseur conserve lui-même les clés. La confidentialité promise par les plateformes n'est donc pas totalement fictive, mais elle reste partielle, conditionnelle et largement dépendante d'une architecture que l'utilisateur ne peut pas auditer.

L'État et les multinationales fusionnent leurs capacités de surveillance

La surveillance contemporaine repose sur l'effacement progressif de la frontière entre puissance publique et collecte commerciale. Des courtiers et agrégateurs comme Acxiom, Experian ou LexisNexis compilent des informations sur les consommateurs, leurs adresses, leurs habitudes, leurs relations et leurs activités économiques. Palantir occupe une position différente : l'entreprise fournit surtout des plateformes permettant aux administrations, aux services de renseignement et aux forces de l'ordre de croiser et d'exploiter de grandes quantités de données. L'État n'a donc plus besoin de construire seul son infrastructure de surveillance. Il peut acheter des informations déjà collectées par le marché, confier leur analyse à des prestataires ou accéder à des bases constituées à des fins commerciales. La séparation entre surveillance privée et surveillance étatique devient alors largement théorique pour la personne dont les données circulent d'un système à l'autre.

L'histoire des sonnettes Ring illustre cette privatisation de la surveillance de voisinage, mais son fonctionnement doit être actualisé. Amazon a effectivement noué des relations avec plus de 2000 services de sécurité publique américains. À partir de 2021, les demandes de vidéos formulées dans l'application Neighbors étaient toutefois publiques et les utilisateurs devaient choisir de transmettre eux-mêmes leurs images. En janvier 2024, Ring a supprimé cet outil de demande directe. Les forces de l'ordre peuvent encore obtenir des vidéos lorsque leur propriétaire les partage volontairement, sur présentation d'un mandat ou, dans certaines situations d'urgence limitées, directement auprès de l'entreprise. Le modèle général n'a donc pas disparu : des particuliers financent et installent eux-mêmes des capteurs dont les images peuvent ensuite entrer dans les circuits policiers. Mais il est faux d'affirmer que plus de 2000 services disposent actuellement d'un accès permanent, sans mandat et sans consentement, aux caméras de leurs propriétaires.

Les anciens systèmes de police prédictive comme PredPol ou HunchLab ont illustré une autre forme de pouvoir algorithmique : la boucle de rétroaction. Lorsqu'un logiciel est entraîné sur des données provenant de quartiers historiquement davantage surveillés, il risque de recommander le déploiement de nouvelles patrouilles dans ces mêmes zones. L'augmentation des contrôles produit alors davantage d'infractions enregistrées, qui viennent à leur tour confirmer la prédiction initiale. L'algorithme ne crée pas nécessairement le biais, mais il peut l'automatiser, l'amplifier et lui donner l'apparence d'une décision mathématique objective. D'autres logiciels, distincts des outils d'affectation des patrouilles, produisent des scores de risque utilisés dans certaines décisions de liberté provisoire, de peine ou de libération conditionnelle. Dans les deux cas, une appréciation politique et institutionnelle est dissimulée derrière un résultat présenté comme purement technique.

La question centrale n'est donc pas seulement technologique, mais politique : qui définit le comportement considéré comme anormal, suspect ou suffisamment déviant pour déclencher un signalement ? Qui contrôle les bases biométriques, leurs croisements et leurs accès ? Le système NGI du FBI contient désormais plus de 161 millions de dossiers d'empreintes digitales et des dizaines de millions de photographies judiciaires utilisables pour des recherches faciales. En Inde, plus de 1,43 milliard de numéros Aadhaar ont été générés dans un système reposant notamment sur des informations démographiques et biométriques. Ces bases ne sont pas juridiquement ou politiquement identiques, mais leur échelle montre que l'identification biométrique est devenue une infrastructure nationale. Les règles régissant leur utilisation se trouvent dans des lois, des rapports administratifs, des contrats et des décisions judiciaires que la majorité des personnes enregistrées ne lira jamais et ne pourrait que difficilement contester individuellement.

L'infrastructure est déjà en place. Elle collecte, classe, croise et conserve. Elle s'étend moins par une décision spectaculaire que par l'addition de milliers de dispositifs présentés séparément comme pratiques, rentables ou nécessaires à la sécurité. Son contrôle réel est fragmenté entre administrations, services de renseignement, plateformes, courtiers en données et prestataires techniques, mais cette fragmentation ne protège pas le citoyen. Elle dilue au contraire les responsabilités et rend presque impossible l'identification de celui qui détient finalement le pouvoir sur son profil. La véritable question n'est donc plus de savoir si cette architecture surveille, mais qui peut l'utiliser, contre qui, avec quelles garanties et au service de quels intérêts.

source :  Géopolitique Profonde

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