01/08/2026 les-crises.fr  14min #321945

Si Andy Burnham échoue, ce sera la fin du Parti travailliste

Andy Burnham affirme vouloir mettre fin à 40 ans de néolibéralisme. Mais avec lui en tant que Premier ministre, le Parti travailliste n'a plus beaucoup de temps pour prouver qu'il est du côté des communautés populaires.

Source :  Jacobin, Marcus Barnett
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Deux récentes élections partielles dans le nord-ouest de l'Angleterre ont vu une insurrection social-démocrate ancrée localement rallier les électeurs de la classe ouvrière et vaincre l'extrême droite. Le Parti travailliste peut encore arrêter Nigel Farage, s'il tire les leçons de ces campagnes. (Ryan Jenkinson / Getty Images)

Après des semaines de déclarations virulentes de la part de députés travaillistes anonymes, de membres du personnel du parti, de syndicalistes et de la City de Londres, Keir Starmer s'est retiré en pleurnichant. Debout derrière un pupitre devant le 10 Downing Street, un chef de file à l'air sonné a annoncé sa démission. Sa seule consolation venait du rôle qu'il avait joué dans la transformation du parti lui-même, ou plutôt dans la neutralisation de la précédente direction de celui-ci : il s'est dit fier d'avoir fait passer le Parti travailliste d'un parti "en faillite politique, financière et morale" sous Jeremy Corbyn à un parti qui "se tenait à nouveau fièrement aux côtés de notre drapeau national, et non plus en opposition à ce dernier."

Certains auraient encore voulu que Starmer reste en poste. À la suite des élections locales de mai, qui ont vu les scores du Parti travailliste s'effondrer sous le poids du dernier scandale impliquant Peter Mandelson, figure de proue du parti maintes fois discréditée, des députés affichant ostensiblement leur patriotisme, tels que Samantha Niblett et Mike Tapp, ont vigoureusement défendu Starmer dans les médias. Morgan McSweeney, ancien chef de cabinet de Starmer, qui avait démissionné à la suite de l'affaire Mandelson, est revenu pour proposer une stratégie aux partisans de Starmer. Les collaborateurs fidèles ont été informés de l'intention de Starmer de contrer toute contestation de son leadership en s'appuyant sur son bilan. En réalité, celui-ci faisait de lui le Premier ministre le plus impopulaire depuis que les sondages existent.

Cette vision utopique s'est finalement évaporée après la victoire écrasante d'Andy Burnham, maire du Grand Manchester, lors de l'élection partielle de Makerfield. Avec des pancartes et des tracts encourageant à voter "pour Andy, pour nous", les symboles du Parti travailliste étaient difficile à repérer dans cet ancien bassin minier. En réalité, le programme du candidat travailliste ne pouvait pas être plus à l'opposé de celui de Starmer. Dans ses discours, Burnham a exigé la réindustrialisation du nord de l'Angleterre et le contrôle public des principaux services d'intérêt général. Dans la circonscription où George Orwell avait séjourné pour ses recherches sur The Road to Wigan Pier [Dans le Quai de Wigan, G. Orwell décrit les conditions d'existence de la classe ouvrière du nord de l'Angleterre dans les années 1930, NdT], Burnham s'en est pris au Parti travailliste, lui reprochant son éloignement des communautés ouvrières, et a appelé à mettre fin à "quarante ans de néolibéralisme".

Burnham a finalement remporté le scrutin de Makerfield avec 55 % des voix, soit plus de 20 % d'avance sur Robert Kenyon, candidat du Reform UK de Nigel Farage, qui avait dominé les élections locales dans cette circonscription quelques semaines auparavant. Le succès de Burnham pourrait bien faire de cette élection partielle l'une des plus décisives de l'histoire britannique. Ce lundi, à bord d'un train privatisé à destination de Londres qui avait tellement de retard qu'il aurait pu réclamer une indemnisation, il a fait son retour à Westminster.

La question est de savoir s'il pourra reproduire le revirement observé à Makerfield à l'échelle nationale et reconstruire ce que le Parti travailliste a perdu.

Créer de nouveaux perdants

D'ores et déjà, la victoire de Burnham a bouleversé les certitudes bien établies de la politique britannique. Même si Starmer et ses alliés ont été les premiers à ressentir le plus vivement et le plus immédiatement les conséquences de ce scrutin, la bataille électorale de Makerfield a également plongé le parti Reform UK de Farage dans une grave crise. Depuis des années, la réticence du Parti travailliste à se pencher sur les problèmes des quartiers populaires dévastés par le thatchérisme constituait un terreau idéal pour les politiques de l'extrême droite. Avec son impopularité galopante, Starmer était un véritable cadeau pour le parti de Farage. Reform UK a facilement su transformer la colère des anciens bastions travaillistes en voix en sa faveur. Récemment il a même encouragé les syndicats à rejoindre ses rangs.

La victoire de Burnham a bouleversé les certitudes bien établies de la politique britannique.

Makerfield a vu Reform rencontrer des difficultés. Son candidat, Kenyon, un plombier local, s'est effondré à la suite de révélations concernant ses propos misogynes sur Internet. Une pression supplémentaire est venue de Restore Britain, une scission d'extrême droite issue de Reform qui a divisé le vote anti-travailliste et provoqué des affrontements houleux dans les rues de la circonscription. Farage n'a pas réussi à masquer sa déception, s'adressant directement aux partisans de Restore dans une vidéo quelques heures après l'annonce des résultats. Des informations anonymes provenant du camp "de l'establishment" de Reform ont exhorté Farage à limoger le porte-parole Zia Yusuf, craignant qu'il ne fasse dériver le parti vers la droite.

Un tel revirement serait catastrophique pour Farage. Même si une grande partie de la base la plus militante de Reform aspire à une politique fasciste prônant la guerre raciale et la "remigration", les plus grandes difficultés électorales de Farage viennent désormais de la gauche. C'est la deuxième fois que Reform échoue à remporter une circonscription clé, après sa récente défaite dans la circonscription voisine de Gorton et Denton, où Hannah Spencer, du Parti Vert, elle aussi plombière, a battu Matt Goodwin, de Reform. Bien que la composition démographique des deux circonscriptions diffère, dans chaque cas, une insurrection social-démocrate ancrée localement a battu Reform de manière décisive et prouvé que la démoralisation et le désespoir dont se nourrit Reform peuvent être réorientés.

Alors que les aléas de Westminster exercent une pression renouvelée sur Burnham, celui-ci ferait bien de garder ces leçons à l'esprit.
La revanche du "burnhamisme" parlementaire

Le parcours politique du nouveau député de Makerfield est un chemin bien tracé. Né en 1970 dans une famille ouvrière de Liverpool, il a occupé un poste de conseiller politique et plusieurs postes liés au gouvernement avant de devenir député en 2001. Fidèle du New Labour, il a voté en faveur de la guerre en Irak et soutenu la privatisation du Service national de santé (NHS). Alors qu'il représentait le gouvernement lors de la cérémonie commémorative de 2009 en hommage aux victimes de la catastrophe de Hillsborough, il a été chahuté par la foule. Il a par la suite qualifié cet épisode de moment décisif, qui l'a amené à prendre conscience du fossé qui séparait le gouvernement travailliste des gens ordinaires parmi lesquels il avait grandi.

Après avoir subi deux défaites face à Ed Miliband et Jeremy Corbyn lors des élections à la direction du Parti travailliste, Burnham a quitté le Parlement en 2016 aux côtés de son collègue député Steve Rotheram, dénonçant l'insularité et l'inefficacité de Westminster. Alors que Rotheram se présentait à la mairie de la région de Liverpool et remportait le scrutin, Burnham est devenu maire du Grand Manchester.

À ce poste, Burnham s'est fermement positionné à gauche. Il s'est opposé au coup de force parlementaire de 2016 contre Jeremy Corbyn, a soutenu les municipalités de gauche de Preston, Salford et Barcelone, et défendu des responsables politiques socialistes comme Ian Byrne et Jamie Driscoll lorsqu'ils faisaient l'objet de mesure de répression de la part du parti de Starmer. Il a remporté un succès significatif dans la lutte contre la crise croissante des sans-abri à Manchester et a obtenu le contrôle municipal des services de bus régionaux, une mesure qui change la donne pour des milliers de travailleurs.

À quoi pourrait ressembler un programme à la Burnham ? On peut en trouver une idée dans Head North [Cap au Nord], son manifeste audacieux (et quelque peu singulier) pour une Grande-Bretagne radicalement réformée. Parmi ses revendications visant à "refondre" le pays figurent la démarchandisation du logement et de la santé ("le droit à l'essentiel"), une stratégie industrielle à l'échelle nationale, un renforcement considérable des pouvoirs des collectivités locales et l'abolition du système de discipline de parti qui contraint les députés à suivre la ligne de leur parti.

Beaucoup espèrent que l'ouvrage The Productive State [L'Etat productif], de Mathew Lawrence, membre du groupe de réflexion de gauche Common Wealth, apportera un véritable équilibrage intellectuel. Cette brochure aborde sans détour la réalité qui dénonce ce que vivent des millions de Britanniques pour lesquels "la précarité est devenue un état permanent", alors que bien trop de services essentiels, du logement à l'énergie, en passant par l'eau et le système de soins, sont gérés dans une logique de profits outranciers.

Selon Lawrence, cela crée une "prime à la privatisation" : les entreprises prélèvent des sommes insensées sur l'argent des citoyens ordinaires pour des services de première nécessité, tandis que l'État est contraint de subventionner la pauvreté qui en résulte par le biais du système de prestations sociales. Pour toute tentative visant à inverser l'effondrement social généralisé de la Grande-Bretagne, soutient Lawrence, il faut mettre fin à la relation complaisante que le pays entretient avec l'externalisation massive et la privatisation, au profit "d'un État qui possède, investit et fournit les moyens de rendre la vie abordable."

Si Burnham parle de rallier les électeurs de la classe ouvrière, cela ne peut guère se faire en appelant à réintégrer l'Union européenne.

Compte tenu de son adhésion déclarée au programme électoral du Parti travailliste de 2024 et des règles "d'austérité budgétaire" qu'il s'est lui-même imposées, introduites par le Premier ministre conservateur David Cameron en 2011, on peut se demander dans quelle mesure Burnham pourra réellement mener à bien une transformation structurelle. Le marché obligataire se montre en tout cas inquiet quant à ses chances : bien qu'il soit en contact avec l'ancien économiste de la Banque d'Angleterre Andy Haldane et Jim O'Neill de Goldman Sachs, au cours de l'année écoulée, les investisseurs n'ont cessé d'informer les journalistes dans le but d'attiser les craintes du marché face à une éventuelle accession de Burnham au poste de Premier ministre.

Il existe également un autre enjeu majeur. Si Burnham parle de rallier les électeurs de la classe ouvrière, cela ne peut guère se faire en appelant à réintégrer l'Union européenne. Burnham lui-même a évoqué cette idée lors du congrès du parti l'an passé. Au final cela revient toutefois à se concentrer sur un sujet de prédilection qui mobilise une partie de la base militante du Parti travailliste, au prix d'un affaiblissement considérable des efforts visant à apaiser les divisions nées du référendum de 2016 et en montrant que le Parti travailliste ne tente même pas d'écouter les électeurs qu'il a perdus.

Les ennemis intérieurs

La droite du Parti travailliste, qui le méprise depuis plus d'une décennie parce qu'elle considère que ses critiques à l'égard du New Labour et son refus de se joindre à l'attaque contre Corbyn constituaient une trahison, s'inquiète également au sujet de Burnham.

Cela va d'innombrables remarques extrêmement personnelles, comme hier lorsqu'une "source travailliste" anonyme l'a qualifié de "petit rat geignard". Lors de l'élection partielle de Makerfield, Tony Blair lui-même a accusé Burnham de "jouer avec le feu" en éloignant le Parti travailliste du Centre, ce qui a poussé Burnham à rétorquer que Blair "n'avait pas mentionné une seule fois les inégalités" et que "si vous ne comprenez pas en quoi cela détermine la politique actuelle [...] alors vous ne comprenez pas ce qui se passe." Mais la colère a atteint son paroxysme l'année dernière, lorsque les membres de droite du Comité exécutif national (NEC) du Parti travailliste ont opposé leur veto à la candidature de Burnham à l'élection partielle de Gorton et Denton. Dans une "démonstration de force" qui a mis en évidence la fragilité du "starmerisme", le fait de mettre Burnham hors d'état de nuire faisait passer un vote en faveur du Parti travailliste pour un soutien personnel à Starmer.

En conséquence, les Verts ont remporté une victoire parlementaire sans précédent, et 1 500 sièges municipaux travaillistes ont disparu lors des élections locales de mai. Lorsque le moment est venu pour Burnham de se porter candidat à Makerfield, ceux qui l'avaient bloqué savaient que la même ruse ne marcherait pas deux fois. Trop de personnalités au sein du Parti travailliste voient désormais les bons résultats de Burnham dans les sondages d'opinion, et le perçoivent comme la seule option pour la survie du parti.

Les sondages d'opinion comme les résultats électoraux prouvent que les électeurs adhèrent aux idées et à la vision de Burnham. Mais le Parti travailliste ne peut pas survivre uniquement grâce à cette dynamique.

En réalité ces questions internes ne vont pas disparaître comme par enchantement. Loin d'être déterminés à "faire gagner le Parti travailliste" sous quelque forme que ce soit, nombreux sont ceux, au sein du Parti, ont prouvé leur allégeance à une politique extrêmement impopulaire et vouée à l'échec, qui vise principalement à transformer le Parti travailliste en une organisation au service des intérêts des grandes entreprises. Parmi les nouveaux travaillistes élus en 2024, au moins soixante-dix d'entre eux ont été lobbyistes professionnels, parmi lesquels beaucoup ont travaillé pour des compagnies de l'eau, des géants des jeux d'argent et des promoteurs immobiliers. Cela représente plus du double du nombre de députés ayant été responsables syndicaux, et constitue un pourcentage non négligeable de personnalités qui seraient moins bien loties si elles vivaient dans un pays plus prospère.

À son crédit, Burnham s'est entouré de députés tels qu'Anneliese Midgley, figure syndicale chevronnée, et Louise Haigh, ancienne secrétaire d'État aux Transports, qui a joué un rôle déterminant dans la lutte pour la renationalisation des chemins de fer britanniques (et dont on dit qu'elle serait chargée de statuer sur les nominations aux postes ministériels au sein d'un gouvernement Burnham). Mais la proximité apparente de Burnham avec l'ancien député de Makerfield, Josh Simons, lequel a cédé son siège à Burnham après avoir fait l'objet d'une attention particulière en raison de son rôle présumé dans l'organisation de la surveillance et de la diffamation à l'encontre de journalistes anti-corruption, a suscité des interrogations, tout comme l'hypothèse qui voudrait qu'un gouvernement Burnham pourrait voir le retour de l'ultra-centriste David Miliband sur le devant de la scène politique.

La dernière chance du Parti travailliste

Pour l'avenir du Parti travailliste, il est essentiel de résoudre ces contradictions. La victoire de Burnham à Makerfield a montré que le Parti travailliste peut certainement regagner la confiance des citoyens, mais seulement s'il est prêt à reconnaître honnêtement à quel point il s'est éloigné de sa base sociale depuis des années, et à s'opposer à la perte d'influence des communautés qui l'ont créé. Un service national de soins (NCS) qui faciliterait considérablement la vie de millions de personnes, ou un secteur de l'eau nationalisé permettant d'économiser des centaines de livres sur la facture, voilà le genre de propositions qui n'ont pas besoin d'être médiatisées ou accompagnées d'une communication sophistiquée pour se justifier. Ces réformes seront clairement perçues comme un progrès évident par la population.

Associées à une multitude de changements législatifs favorisant l'organisation syndicale, dans le prolongement de la loi sur les droits du travail adoptée l'année dernière, ces mesures concrètes pourraient permettre au Parti travailliste de se constituer une base fidèle pour les décennies à venir. Un Parti travailliste soudé et reconnaissable, qui inspire confiance et dont les figures de proue sont clairement identifiées. Dans les régions où le vote travailliste était autrefois "pris en compte et non décompté", on ne saurait trop insister sur le mépris que ressentent des millions de personnes à l'égard d'un parti qu'elles associent, à la télévision, à Blair, Starmer et Mandelson, et, dans leur quartier, à des fiefs corrompus et autoritaires dirigés par des élus locaux incompétents.

Ce sentiment se développe depuis des décennies, et il existe aujourd'hui plusieurs générations d'électeurs issus de la classe ouvrière qui ne ressentent aucune affinité, pas plus organisationnelle qu'émotionnelle, vis à vis du Parti travailliste. Ils n'ont jamais vu ce parti agir clairement dans leur intérêt au détriment d'autres groupes, et n'ont aucun souvenir d'une époque où il aurait eu une image ou un comportement différents.

Cela ne peut pas durer. Tant les sondages d'opinion que les résultats électoraux prouvent que la population adhère au sentiment et à la vision de Burnham. Mais le Parti travailliste ne peut pas survivre uniquement grâce à cette dynamique. S'il dilapide cette immense bonne volonté et se montre aussi incapable de lutter contre le déclin britannique que les gouvernements précédents, les quartiers populaires qui votent pour Reform et qui sont actuellement prêts à écouter Burnham auront le sentiment d'avoir été trahis. Il se retrouvera aussi détesté que Starmer (peut-être même plus rapidement), verra le Parti travailliste disparaître en tant que force électorale significative et offrira une majorité écrasante à Nigel Farage lors des prochaines élections législatives.

Burnham lui-même semble avoir conscience qu'il s'agit de la "dernière chance de changement" pour le Parti travailliste. Puisque l'échec reviendrait à céder le pouvoir au gouvernement le plus réactionnaire de l'histoire britannique, espérons qu'il en mesure bien toute la portée.

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Marcus Barnett est responsable des affaires internationales au sein de Young Labour et rédacteur en chef adjoint de Tribune.

Source :  Jacobin, Marcus Barnett, 23-06-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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