05/08/2026 reseauinternational.net  6min #322324

L'Australie interdit les réseaux sociaux aux enfants : 80% continuent de les utiliser

par Mickaël Lelièvre

Trois mois après l'entrée en application de l'interdiction australienne des réseaux sociaux pour les moins de seize ans, le bilan livré par le régulateur national de l'internet, eSafety, est sévère : plus de huit enfants sur dix concernés par la mesure continuent d'utiliser ces plateformes, à une fréquence presque identique à celle observée avant le 10 décembre 2025. L'Australie avait fait le pari d'être le premier pays au monde à imposer une interdiction de cette ampleur. Le résultat ressemble moins à une transformation des usages qu'à la démonstration des limites d'une mesure aussi spectaculaire que facilement contournable.

Les chiffres d'eSafety sont précis et peu flatteurs. Avant l'interdiction, près de 86% des enfants de dix à quinze ans déclaraient utiliser au moins une plateforme concernée. Trois mois plus tard, cette proportion dépassait encore 81%. L'utilisation quotidienne est passée d'environ 60% à 58%, soit une baisse de seulement deux points. La principale explication donnée par les enfants ayant conservé ou recréé leurs comptes est particulièrement embarrassante : les plateformes n'avaient tout simplement pas vérifié leur âge. D'autres disposaient déjà d'un profil les présentant comme âgés de seize ans ou plus, tandis que certains systèmes de contrôle les avaient classés à tort parmi les utilisateurs autorisés. La vérification d'âge, présentée comme la solution technique indispensable, révèle ainsi simultanément son inefficacité et ses erreurs.

Une interdiction contournée, une surveillance bien réelle

Le paradoxe doit être regardé en face. L'Australie a imposé aux dix plateformes concernées de prendre des mesures dites "raisonnables" pour empêcher les moins de seize ans de conserver ou de créer un compte, sous peine d'amendes pouvant atteindre 49,5 millions de dollars australiens. Mais cette obligation ne peut fonctionner qu'en multipliant les mécanismes chargés d'estimer, de vérifier ou de déduire l'âge des utilisateurs. Joanna Orlando, chercheuse en bien-être numérique et auteure de Generation Connected, avait anticipé le contournement du dispositif : "Les adolescents à l'aise avec la technologie utilisent simplement des VPN, des photographies destinées à tromper les scans faciaux, migrent vers des plateformes moins régulées comme Lemon8 ou vers des services non concernés par l'interdiction, comme les jeux vidéo". Le constat général s'est confirmé : l'interdiction est facilement contournée, tandis que l'infrastructure de contrôle, elle, continue de s'étendre.

"Nous ne nous attendions pas à une conformité à 100%. Nous n'obtenons pas non plus une conformité à 100% avec les lois sur l'âge minimum pour consommer de l'alcool, mais il reste approprié de maintenir cette loi en vigueur".

C'est la défense avancée par Andrew Leigh, ministre adjoint australien chargé notamment de la productivité et de la concurrence, face aux résultats décevants. La comparaison avec l'âge minimum pour consommer de l'alcool révèle surtout un déplacement de l'objectif. Il ne serait désormais plus question d'empêcher réellement les adolescents d'accéder aux réseaux sociaux, mais d'établir une norme, de modifier le comportement des parents et de transférer une responsabilité juridique aux plateformes. Dès lors, une question s'impose : si la loi ne réduit presque pas les usages, son principal résultat ne devient-il pas la généralisation des dispositifs chargés de contrôler l'âge de tous les utilisateurs ?

Le gouvernement australien met en avant un autre indicateur : au 16 janvier, les plateformes avaient révoqué l'accès à environ 4,7 millions de comptes identifiés comme appartenant à des mineurs. Présenté comme une victoire par la ministre des Communications, Anika Wells, ce chiffre illustre l'ampleur de l'opération de suppression initiale. Il entre pourtant en contradiction avec les données d'eSafety : malgré ces millions de comptes désactivés, la proportion d'enfants utilisant les réseaux sociaux n'a presque pas diminué. Beaucoup ont donc pu conserver un autre compte, en recréer un ou continuer à accéder aux contenus sans être correctement identifiés. Le gouvernement comptabilise les comptes supprimés ; les adolescents, eux, continuent massivement d'utiliser les plateformes.

Un modèle inefficace que d'autres États veulent déjà importer

Le bilan australien intervient alors que plusieurs États préparent déjà des dispositifs comparables. Le Royaume-Uni envisage une interdiction visant notamment TikTok, Snapchat et Instagram à partir du printemps 2027. Le Danemark prévoit une restriction pour les moins de quinze ans, tandis que la Malaisie et la Grèce ont annoncé leurs propres projets. L'Australie devait servir de modèle mondial. Elle fournit surtout un avertissement : même lorsque l'accès des mineurs évolue à peine, l'échec du dispositif n'empêche pas son exportation politique.

Le premier enseignement est structurel. La capacité d'un État à réguler l'accès à des plateformes dont les serveurs, les algorithmes et les systèmes de modération échappent largement à son territoire dépend de la coopération des entreprises concernées. Reddit, l'une des plateformes visées, a contesté la loi devant la Haute Cour australienne quelques jours seulement après son entrée en application, tout en déclarant continuer à s'y conformer. La procédure est toujours en cours. Cette bataille illustre la tension entre la souveraineté réglementaire des États et le pouvoir technique des plateformes mondiales. Mais elle révèle aussi un autre danger : pour reprendre le contrôle, les gouvernements sont tentés d'imposer aux entreprises une surveillance toujours plus fine de leurs propres utilisateurs.

Le deuxième enseignement concerne la définition même du succès. Si la loi est évaluée selon son objectif officiel, empêcher les moins de seize ans de disposer de comptes sur les principales plateformes, le résultat est faible : plus de huit adolescents sur dix continuent d'utiliser les réseaux sociaux. Si elle est évaluée selon sa capacité à accélérer le déploiement de mécanismes de vérification et d'estimation de l'âge, son effet est en revanche bien réel. Quant à l'argument avancé par Andrew Leigh, selon lequel la mesure aurait transformé le débat public et responsabilisé les parents, il permet surtout au gouvernement de revendiquer un succès impossible à mesurer après l'échec de son objectif initial.

Les premiers résultats permettent déjà de distinguer deux réalités. Comme interdiction destinée à modifier les usages, la mesure australienne est largement contournée. Comme instrument destiné à pousser les plateformes vers une identification plus systématique de leurs utilisateurs, elle produit en revanche des effets très concrets. Le risque est désormais évident : chaque nouvel échec pourra servir de justification à des contrôles plus intrusifs, fondés sur les documents d'identité, le visage, la voix, les habitudes de connexion ou les relations numériques. Au nom de la protection des enfants, une mesure inefficace pourrait ainsi installer durablement l'idée que tout internaute doit prouver qui il est avant de pouvoir s'exprimer ou accéder à une plateforme.

source :  Géopolitique Profonde

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