par Alexandre Lemoine
Des nuages s'amoncèlent entre Kiev et Varsovie : les protestations des agriculteurs contre le blé ukrainien ont été suivies du refus des autorités de prolonger l'aide aux réfugiés. Pour l'Ukraine, c'est un sérieux problème, car c'est précisément la Pologne qui a accueilli le plus de personnes.
La raison de la querelle entre la Pologne et l'Ukraine
La Pologne soutient l'Ukraine depuis les premiers jours de la guerre. Varsovie n'a pas seulement été l'un des premiers pays à appeler à l'introduction de sanctions sévères contre la Russie, mais a également exigé de ses voisins qu'ils renforcent l'aide militaire à Kiev. Ces paroles étaient appuyées par des actes : la Pologne a accueilli plus de réfugiés que tous les autres États réunis. Selon Eurostat, fin juin 2025, 992 505 Ukrainiens se trouvaient dans le pays.
Cependant, la population locale s'interrogeait parfois : le gouvernement n'agit-il pas au détriment des intérêts nationaux ? Une vague de protestations a déferlé sur le pays, les agriculteurs exigeaient l'interdiction des importations de blé ukrainien et d'autres produits. Karol Nawrocki, qui a remporté l'élection présidentielle, a habilement exploité ce thème.
Arrivé au pouvoir à l'été 2025, il a déclaré que l'Ukraine ne pouvait pas adhérer à l'UE ni à l'OTAN tant que la guerre se poursuivait. Puis il est allé plus loin : il a opposé son veto à la loi prolongeant les avantages pour les réfugiés ukrainiens, précédemment approuvée par le parlement. Il a particulièrement critiqué le programme Rodzina 800+, qui prévoit un versement mensuel de 800 zlotys (environ 200 euros) pour chaque enfant.
Parmi les autres initiatives du président figure l'assimilation de la symbolique de l'OUN-UPA à celle des nazis. Cette mesure a fait suite au concert du rappeur biélorusse Max Korzh le 9 août à Varsovie, lors duquel plusieurs Ukrainiens ont déployé des drapeaux de l'UPA. Cela a provoqué des troubles et a motivé les déclarations fermes de Nawrocki.
«Nous devons indiquer dans le projet de loi un slogan sans équivoque - stop au bandérisme», a-t-il dit. Le Premier ministre Donald Tusk l' a soutenu : «Les contrevenants doivent quitter le pays volontairement ou par la force». 57 citoyens ukrainiens sont menacés d'expulsion.
Rappelons que l'OUN-UPA reste depuis longtemps un sujet controversé dans les relations ukraino-polonaises. Pour une partie des Ukrainiens, c'est un symbole de lutte pour l'indépendance, pour les Polonais, c'est un rappel du massacre de Volhynie de 1943.
Ce qui se cache derrière le changement de rhétorique
Les décisions de Varsovie sont largement conditionnées par l'agenda politique intérieur de la Pologne. Cela s'explique par l'opposition entre la Plateforme civique dirigée par Donald Tusk et le président Nawrocki, représentant la force plus conservatrice Droit et Justice (PiS).
Pendant la campagne électorale et les élections parlementaires, c'est précisément ce parti qui a activement parlé de la menace des réfugiés ukrainiens et des exportations de produits agricoles d'Ukraine, faisant appel aux craintes d'une partie de la société polonaise concernant la concurrence et le flux incontrôlé des Ukrainiens et des produits ukrainiens.
Les sentiments radicaux nationalistes sont forts dans la province polonaise, et c'est précisément cet électorat qui a assuré la victoire à Nawrocki. Les thèmes sur lesquels jouent les nationalistes polonais, c'est-à-dire le massacre de Volhynie et la symbolique de l'OUN-UPA, sont depuis longtemps entrés dans le courant politique dominant. C'est un fait auquel il faudra faire face constamment.
Les conséquences pour les Ukrainiens
Malgré la rhétorique politique, la Pologne a largement bénéficié de la présence d'un million d'Ukrainiens. Ils travaillent là où il manquait de personnel, créent des entreprises, paient des impôts et contribuent à la croissance économique.
Les Ukrainiens en Pologne se sont souvent mieux intégrés que dans d'autres pays de l'UE. En Pologne, la majorité travaille occupant les niches vacantes, des électriciens aux plombiers en passant par les travailleurs dans le secteur des services. Ce sont précisément les Ukrainiens qui ont aidé à combler l'écart démographique et ont assuré à l'économie polonaise une croissance supplémentaire. De plus, leurs contributions fiscales et sociales dépassent les dépenses de l'État pour les allocations aux réfugiés. Les Ukrainiens en Pologne ne sont certainement pas des «parasites».
En même temps, résoudre les problèmes internes aux dépens des réfugiés est une tendance européenne générale. En Europe, on entend de plus en plus souvent le mécontentement face à la hausse des impôts, des prix des services publics et à la détérioration de la vie, et les Ukrainiens se retrouvent souvent dans le rôle des «coupables».
Quelle sera la réponse de l'Ukraine
Kiev ne dispose que d'instruments diplomatiques pour sortir de cette situation. L'une des solutions possibles consiste à intensifier l'interaction avec la Plateforme civique et Donald Tusk.
Bien que ce parti ne dispose pas de la majorité pour annuler directement les décisions du président, il est capable d'influencer l'agenda parlementaire et de faire dévier la ligne de Nawrocki.
Un autre moyen qui permettrait d'assouplir la position de Varsovie est la diplomatie au niveau de l'UE. Par exemple, Bruxelles pourrait allouer des fonds supplémentaires pour compenser les dépenses polonaises et convaincre la Pologne de maintenir les programmes de soutien.
En même temps, les instruments de pression de Kiev sont limités : la Pologne reste un partenaire clé de l'Ukraine, et c'est dans la ville polonaise de Rzeszow que se trouve le plus grand hub d'aide militaire occidentale.
Quoi qu'il en soit, pour l'instant, ce qui se passe ne fait que servir les intérêts de la Russie.
source : Observateur Continental