31/08/2025 mondialisation.ca  33min #288889

 Gaza - 5 journalistes assassinés dans une double attaque contre l'hôpital Nasser

Comment les médias occidentaux ont transformé le génocide à Gaza en « fake news »

Par  Jonathan Cook

La justification avancée par Israël pour le massacre de masse de la population de Gaza et pour sa famine – désormais officiellement confirmée comme une famine orchestrée par Israël – reposait dès le départ sur une série de mensonges facilement réfutables : des nourrissons décapités, des bébés dans des fours, des viols collectifs.

Lire  Norman Finkelstein : les accusations de crimes sexuels contre le Hamas sont infondées

Il n'est guère surprenant qu'Israël ait continué de diffuser des mensonges tout aussi grotesques lorsqu'il s'est mis – comme tous les régimes génocidaires doivent le faire – à démanteler les infrastructures les plus élémentaires nécessaires à la survie de la population de Gaza.

Il a coupé l'aide humanitaire fournie par l'agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) et détruit les hôpitaux de l'enclave, tout en tuant, emprisonnant et  torturant son personnel médical.

Israël a affirmé disposer de documents prouvant que l'ONU servait de couverture au Hamas –  documents qu'il n'a jamais produits. Pendant ce temps, les 36 hôpitaux de Gaza ont été attaqués, sous prétexte qu'ils avaient été construits au-dessus de « centres de commandement et de contrôle » du Hamas, centres qui n'ont jamais été retrouvés.

Poursuivant dans cette logique, Israël a  arrêté et emprisonné les principaux médecins de l'enclave, qui travaillaient jour et nuit pour soigner le flot incessant d'hommes, de femmes et d'enfants mutilés, au prétexte qu'ils seraient des « agents du Hamas » déguisés.

Comme tout régime génocidaire se doit de le faire – en particulier celui qui entend préserver l'apparence d'une démocratie dotée de « l'armée la plus morale » au monde –, Israël s'est efforcé sans relâche de jeter un voile d'ombre sur ses atrocités.

Il a empêché les journalistes occidentaux d'accéder à Gaza, puis a  éliminé un à un les journalistes palestiniens de l'enclave, jusqu'à ce que plus de 200 d'entre eux aient été assassinés – dont 11 rien que ces deux dernières semaines, parmi lesquels des collaborateurs de Middle East Eyeet d'Al Jazeera. D'autres ont été  contraints de fuir à l'étranger pour se mettre à l'abri.

La presse occidentale, qui a à peine réagi à son exclusion pendant la majeure partie des 22 mois de génocide, a collectivement haussé les épaules tandis que ses confrères à Gaza étaient méthodiquement exterminés. Circulez, il n'y a rien à voir.

Du moins jusqu'à ce mois-ci, lorsque Israël a  célébré une frappe aérienne qui a tué six journalistes palestiniens, dont l'équipe complète de cinq personnes couvrant la ville de Gaza pour Al Jazeera.

Le moment choisi pour cette frappe était particulièrement opportun. Israël mobilise  60 000 soldats pour une ultime offensive dans les ruines de Gaza-ville, où environ un million de Palestiniens – dont la moitié sont des enfants – sont retranchés et soumis à une famine délibérée qui les menace de mort.

Ces civils seront soit tués, soit parqués dans un  camp de concentrationqu'Israël appelle une « ville humanitaire », près de la frontière avec l'Égypte. Là, ils attendront leur expulsion définitive – probablement vers le Soudan du Sud, un État failli où Israël a  fourni les armes qui ont alimenté la guerre civile et la violence.

Campagne de diffamation

Israël a justifié le meurtre de l'équipe d'Al Jazeera en affirmant que l'un de ses membres, Anas al-Sharif, journaliste lauréat du prix Pulitzer, était secrètement un « terroriste du Hamas ».

Cette accusation n'était pas moins absurde que les prétextes invoqués par Israël pour justifier l'exclusion des travailleurs humanitaires, ainsi que l'assassinat et l'emprisonnement de centaines de membres du personnel médical de Gaza.

Les médecins de Gaza – submergés chaque jour depuis près de deux ans par un nombre de morts et de blessés comparable à celui provoqué par des catastrophes naturelles majeures, et travaillant dans des conditions où ils sont privés de médicaments et d'équipements de base – auraient eu, c'est du moins ce qu'Israël veut nous faire avaler, suffisamment de temps pour collaborer avec les combattants du Hamas.

Sharif, nous dit-on, aurait de la même manière trouvé le temps, entre deux pauses dans son programme effréné de reportages de 22 mois – en grande partie devant la caméra –, de  servir comme commandant du Hamas « dirigeant des tirs de roquettes contre des civils israéliens ».

On peut supposer qu'il disposait de pouvoirs surhumains lui permettant de survivre sans sommeil pendant deux ans et, telle une particule quantique, d'être en deux endroits différents à la fois.

Nous savons désormais exactement d'où vient cette histoire grotesque : d'une structure qu'Israël appelle sa « cellule de légitimation ». Le nom de cette unité de renseignement – qui n'était sans doute jamais censé être dévoilé – est en lui-même révélateur. Sa mission a consisté à légitimer les atrocités commises par Israël en diffusant des récits diffamatoires sur ses victimes, rendant ainsi le  génocide plus acceptable aux yeux du public israélien et occidental.

Le site d'information israélien +972 a  révélé l'existence de cette cellulequelques jours après l'assassinat de Sharif ce mois-ci, indiquant qu'elle avait été créée après le 7 octobre 2023, date à laquelle le Hamas et d'autres groupes se sont échappés de leur camp de prisonniers à Gaza, se déchainant [contre leurs bourreaux] après 17 années d'un siège brutal.

Lire  Saleh al-Arouri : le 7 octobre, le Hamas n'a ciblé ou capturé aucun civil israélien

L'objectif central de la cellule de légitimation a été d'aider Israël à faire passer dans les médias occidentaux des récits présentant les hôpitaux de Gaza comme des foyers de terrorisme et leurs journalistes comme des « agents du Hamas infiltrés ».

Preuves fabriquées

S'appuyant sur trois sources issues des services de renseignement israéliens, +972 a rapporté que la motivation d'Israël pour créer la cellule de légitimation n'était pas liée à la sécurité, mais uniquement dictée par des besoins de propagande – ou ce qu'on appelle en Israël la « hasbara ».

La cellule aurait désespérément cherché à établir un lien – n'importe lequel – entre une poignée de journalistes à Gaza et le Hamas, afin de semer le doute dans l'esprit du public occidental, de justifier le massacre des journalistes de l'enclave et de les empêcher de révéler les atrocités commises par Israël.

Faisant écho aux avertissements de longue date des détracteurs d'Israël, ces responsables du renseignement ont déclaré à +972 que le travail de la cellule était considéré comme « vital pour permettre à Israël de prolonger la guerre ». L'objectif était d'empêcher que l'opposition populaire en Occident au génocide n'atteigne un niveau tel qu'elle contraigne les capitales occidentales – protectrices d'Israël – à couper le courant de la machine de mort israélienne.

Une autre source a ajouté : « L'idée était de [permettre à l'armée israélienne] d'opérer sans pression, afin que des pays comme les États-Unis ne cessent pas de fournir des armes. »

Selon ces sources, les responsables israéliens étaient si désireux de diffuser auprès du public occidental leur discours destiné à prolonger le génocide qu'ils ont « pris des raccourcis » – une façon polie, semble-t-il, de dire qu'ils ont tout simplement fabriqué des preuves.

Après l'assassinat du journaliste d'Al Jazeera Ismail al-Ghoul et de son caméraman en juillet 2024, Israël a cité un document de 2021 qui aurait été retrouvé sur un « ordinateur du Hamas » pour affirmer qu'il était un « membre de la branche militaire » et qu'il avait participé à l'attaque du 7 octobre 2023 contre Israël.

Or, le document en question indique que Ghoul a  reçu son grade militaire en 2007, alors qu'il avait 10 ans.

Dans le cas de Sharif, il a été accusé par avance. En octobre 2024, Israël a affirmé que lui et cinq autres journalistes d'Al Jazeera  appartenaientsecrètement aux branches armées du Hamas ou du Jihad islamique. En mars, l'un d'eux, Hossam Shabat, a été  assassiné.

La supercherie des « fake news »

Les journalistes d'Al Jazeera sur le terrain à Gaza n'étaient pas les seuls à être calomniés. Accroc à ses mensonges extravagants, Israël a affirmé que la chaîne basée à Doha recevait elle-même des directives éditoriales du Hamas.

Quelques mois après le début du génocide israélien, le Premier ministre Benjamin Netanyahou avait élaboré un  récit sans fondement selon lequel Al Jazeera était une « chaîne terroriste » qui avait « participé activement au massacre du 7 octobre ».

Cela a servi de prétexte à Israël pour  interdire Al Jazeera l'année dernière, en fermant ses bureaux à Jérusalem-Est, occupée illégalement, et, depuis septembre, en Cisjordanie.

Il y avait un parallèle direct avec la stratégie d'Israël contre l'UNRWA, qui consistait à instrumentaliser les mensonges les plus grossiers afin de l'expulser de Gaza et de livrer la population aux soldats israéliens ainsi qu'à un groupe de mercenaires soutenu par Israël et les États-Unis, la mal nommée Gaza Humanitarian Foundation (GHF).

Le plan de la GHF consistait à terroriser la population par des tirs meurtriers afin de l'éloigner des soi-disant « centres d'aide ». Cela a permis à la campagne de famine menée par Israël – pour laquelle Netanyahou est recherché par la Cour pénale internationale – de se poursuivre, paradoxalement, sous le couvert d'une initiative prétendument humanitaire.

Voir  « Un carnage quotidien » : à Gaza, Israël piège et massacre les civils affamés et  Hunger Games : Israël force les Gazaouis à mourir de faim ou à risquer leur vie

Depuis juillet, le Comité pour la protection des journalistes  avertissait que la vie de Sharif était en danger imminent et qu'il était « la cible d'une campagne de dénigrement militaire israélienne, qu'il considère comme un prélude à son assassinat ».

Les véritables préoccupations d'Israël ont été mises en évidence le mois dernier par le porte-parole de l'armée Avichay Adraee, qui a accusé les reportages de Sharif depuis Gaza-ville de ternir l'image d'Israël en promouvant « la fausse campagne de famine du Hamas ».

Adraee a  affirmé que Sharif faisait partie de « la machine militaire du Hamas » pour avoir  couvert la même famine croissante que l'ONU, l'Organisation mondiale de la santé et les principales organisations de défense des droits humains dénonçaient depuis des mois – famine qui, selon l'Indice intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), avait atteint la semaine dernière  son niveau le plus élevé.

De la même manière qu'Israël a provoqué la famine à Gaza en diffamant et en excluant les agences d'aide humanitaire de l'ONU, il empêche une couverture médiatique adéquate de cette famine en calomniant et en assassinant des journalistes palestiniens.

Lundi, Israël a bombardé l'hôpital Nasser à Khan Younis, tuant 21 personnes,  dont cinq journalistes qui travaillaient pour Middle East Eyeainsi que pour les agences de presse Reuters et AP, entre autres.

Les récits fantaisistes sur les liens avec le Hamas servent un objectif similaire dans les deux cas. Si l'on parvient à convaincre le public occidental que les journalistes palestiniens travaillent sous la direction du Hamas, alors la couverture des atrocités israéliennes peut être rejetée comme de simples « fausses nouvelles » – et le génocide se prolonger encore davantage, même lorsque les images d'enfants émaciés envahissent nos écrans.

La question de la « proportionnalité »

Pour justifier l'exécution de Sharif, Israël a affirmé détenir des preuves qu'il était un « terroriste actif du Hamas » et « le chef d'une cellule de leur brigade de roquettes ». Mais même les documents  publiés par Israël – dont aucun n'a été soumis à une vérification indépendante – montrent qu'il aurait été recruté en 2013 et qu'il aurait quitté le groupe en 2017.

Même si ces affirmations étaient acceptées comme vraies – ce qui, compte tenu des mensonges répétés et constants d'Israël, relèverait de l'extrême imprudence –, elles suggèrent que Sharif n'avait eu aucun lien avec le Hamas depuis huit ans avant d'être pris pour cible par Israël.

En d'autres termes, même selon les « preuves » fantaisistes fournies par la cellule de légitimation d'Israël, Sharif avait le statut de civil lorsque Israël l'a assassiné, ainsi que cinq autres journalistes à ses côtés. La frappe contre la tente des journalistes constituait donc un crime de guerre flagrant.

Mais si la malhonnêteté d'Israël n'a rien de surprenant – c'est, après tout, la raison d'être de son industrie officielle de propagande –, ce qui frappe le plus, c'est la complicité persistante des médias occidentaux dans la diffusion de la litanie de mensonges israéliens.

Le quotidien le plus populaire d'Allemagne, Bild, a  publié en une saillie de première page qui aurait tout aussi bien pu être rédigée par l'armée israélienne : « Un terroriste déguisé en journaliste tué à Gaza ». Aucune mise en garde, aucune citation. Juste une affirmation brute.

La presse britannique n'a guère fait mieux : la plupart des médias ont  relayé en manchettes et dans leurs  reportages les accusations sans fondement d'Israël sur la supposée « légitimation » de Sharif.

Fait stupéfiant, le News at Ten, programme phare de la BBC, a repris sans réserve la présentation israélienne de Sharif comme cible légitime, tout en colportant sans critique l'idée qu'Israël ne visait que lui et lui seul.

La BBC a même osé poser cette  question obscène et biaisée : « Il y a la question de la proportionnalité. Est-il justifié de tuer cinq journalistes alors que vous n'en visiez qu'un seul ? »

Lire  Comment nos médias contribuent à l'assassinat des journalistes palestiniens (par Jonathan Cook)

Ce cadrage « proportionné » part du principe qu'Israël avait le droit de recourir à la force létale en réponse à une cause dite incitative – les liens supposés de Sharif avec le terrorisme – et se limite à se demander si cette cause justifiait l'ampleur de la riposte meurtrière d'Israël.

Israël ne pouvait rêver mieux. Conformément aux objectifs de la cellule de légitimation, il avait détourné la BBC de la couverture d'un crime de guerre israélien contre des journalistes, pour la faire basculer dans un débat sur le caractère mesuré ou non de son acte.

Renversement de situation

Piers Morgan, dont l'émission en ligne très populaire Uncensored est l'une des principales plateformes de confrontation entre partisans et détracteurs d'Israël, illustre à quel point il est facile pour Israël de façonner le récit.

Morgan illustre parfaitement la manière dont les journalistes occidentaux intègrent volontiers des présupposés racistes à l'égard des journalistes non occidentaux, même lorsqu'ils semblent les remettre en question.

Peu après le meurtre de Sharif, Morgan a  invité Jamal Elshayyal, directeur de l'émission 360 d'Al Jazeera. Face à lui, Jotam Confino, journaliste ayant travaillé pour la chaîne israélienne i24 News – qui avait joué un rôle central dans la diffusion de la  supercherie des « bébés décapités » – et écrivant désormais pour des publications de droite et farouchement pro-israéliennes comme le Telegraph et le New York Sun.

Le rôle de Confino dans le débat était de renforcer les arguments israéliens selon lesquels Sharif aurait été soupçonné d'être un terroriste du Hamas. Elshayyal a répliqué en rappelant les assassinats de journalistes, en particulier palestiniens, qui embarrassaient Israël depuis des décennies. Il a notamment évoqué l'exécution tristement célèbre de la journaliste palestino-américaine Shireen Abu Akleh en 2022, et la mise en lumière ultérieure des mensonges répétés destinés à masquer la responsabilité israélienne dans son assassinat.

Il a également souligné le danger plus général que représentent pour la sécurité des journalistes des campagnes de diffamation comme celle menée contre Sharif, reposant sur l'idée que l'assassinat est justifié pour ceux dont les opinions politiques déplaisent à leurs bourreaux.

Comme on pouvait s'y attendre, cet argument est passé complètement au-dessus de la tête de Morgan.

Piers Morgan, ou la déchéance universelle du journalisme occidental

Confronté à l'absence de preuves établissant que Sharif était un commandant de cellule du Hamas, Confino a déplacé son attaque vers des accusations plus vagues, selon lesquelles le journaliste d'Al Jazeeraaurait pu être sympathisant du Hamas.

Mais il ne s'est pas arrêté là : il a pris pour cible Elshayyal lui-même, arguant qu'il n'était pas en mesure de défendre Sharif puisqu'il avait exprimé sur les réseaux sociaux des opinions anti-israéliennes.

De manière extraordinaire, Morgan s'est alors joint à Confino pour interroger Elshayyal sur ses positions politiques – exigeant de lui qu'il condamne le Hamas pour son attaque du 7 octobre 2023. Il est à noter qu'aucune demande équivalente n'a été adressée à Confino pour condamner Israël pour son génocide, infiniment plus grave.

Cet échange profondément troublant – et raciste – laissait entendre que les journalistes arabes devaient d'abord prouver leur conformité idéologique aux journalistes occidentaux avant que leurs opinions, et leurs vies, ne soient prises en compte.

Elshayyal était là pour défendre non seulement Sharif, mais aussi le droit des journalistes à informer librement sans menace d'assassinat, quelles que soient leurs opinions politiques. Au lieu de cela, il s'est retrouvé contraint de défendre son droit même à participer au débat, en raison de ses propres positions politiques.

Une émission, animée par un journaliste britannique de premier plan, qui aurait dû dénoncer clairement le crime de guerre israélien consistant à assassiner systématiquement des journalistes à Gaza, s'est rapidement transformée en une chasse aux sorcières contre les journalistes critiques à l'égard d'Israël.

Des vies sacrifiables

Le  contexte que les médias occidentaux ont omis de mentionner, c'est qu'Israël a tué plus de 240 journalistes palestiniens à Gaza au cours des deux dernières années – soit davantage que le total de journalistes tués pendant les deux guerres mondiales, la guerre de Corée, la guerre du Vietnam, les guerres en ex-Yougoslavie et la guerre d'Afghanistan réunies.

Il s'agit là d'un schéma évident – criant – mais auquel les journalistes occidentaux semblent totalement aveugles, alors même qu'Israël continue de leur interdire de couvrir Gaza, près de deux ans après le début de son génocide.

Irene Khan, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la liberté d'opinion et d'expression, a récemment  observé qu'Israël « mène un programme d'assassinats très soigneusement planifié et ciblé, destiné à éliminer toute forme de reportage indépendant sur Gaza ».

La complaisance des médias occidentaux face aux mensonges éhontés d'Israël n'est pas seulement un abandon des principes fondamentaux de l'éthique journalistique. Elle fait aussi de tous les journalistes qui continuent à couvrir Gaza des cibles toutes désignées.

Elle envoie à Israël le message que leur vie est considérée comme sacrifiable, et que même les excuses les plus futiles pour les assassiner seront prises au sérieux.

Plus pervers encore, les journalistes occidentaux eux-mêmes normalisent un précédent qui constitue la plus grave des menaces – tant pour leur propre vie face à des États voyous que pour l'avenir du reportage de guerre.

Une mécanique du mensonge

Les récits de « légitimation » d'Israël ne fonctionnent que grâce à la réceptivité des journalistes occidentaux à ces campagnes de désinformation – et à la préparation du public occidental à les accepter de la même façon.

Ils fonctionnent parce qu'un racisme profondément enraciné a été cultivé en nous, génération après génération, par les classes politiques et médiatiques occidentales.

Israël n'a créé sa cellule de légitimation que parce qu'il sait combien il est facile d'exploiter les peurs occidentales. Il présente son cas par l'intermédiaire de porte-parole occidentaux – s'exprimant couramment dans la langue des publics visés – qui activent les angoisses coloniales bien établies autour des « barbares à nos portes » et des menaces contre la « civilisation occidentale ».

Néanmoins, à mesure que le massacre perpétré par Israël se prolonge, mois après mois d'horreur, le public occidental a de plus en plus de mal à avaler ces récits.

Plus le bombardement massif de Gaza et la famine organisée de sa population se poursuivent, plus il devient difficile de masquer les mensonges systématiques d'Israël – et plus apparaît clairement une image d'ensemble qui ne suggère pas une guerre « d'autodéfense », mais une guerre à visées génocidaires.

Les images choquantes d'enfants émaciés, après des mois durant lesquels Israël a reconnu ouvertement affamer la population de Gaza,  parlent d'elles-mêmes – si flagrantes qu'elles n'auraient pas dû nécessiter de confirmation officielle de l'IPC.

La semaine dernière, +972 a révélé que, contrairement aux affirmations israéliennes répétées depuis des mois selon lesquelles la majorité des morts à Gaza seraient des combattants du Hamas, les chiffres mêmes de l'armée israélienne  montrent qu'en réalité, plus de quatre sur cinq sont des civils.

Ce ratio est clairement intentionnel. Dans un enregistrement audio récemment divulgué à la chaîne israélienne Channel 12,  on entend le général de division Aharon Haliva, qui dirigeait les services de renseignement militaire israéliens durant les six premiers mois suivant l'attaque du Hamas du 7 octobre 2023, déclarer que tuer des dizaines de milliers de Palestiniens est « nécessaire pour les générations futures ».

Il ajoute : « Pour chaque personne [tuée] le 7 octobre, 50 Palestiniens doivent mourir. Peu importe désormais qu'il s'agisse d'enfants. »

En d'autres termes, dès le départ, l'objectif de l'armée israélienne était de commettre des massacres indiscriminés afin de forcer les Palestiniens à se soumettre définitivement et à accepter leur servitude indéfinie.

De plus en plus, à mesure que le public voit les images de la destruction massive de Gaza, apprend la destruction de ses hôpitaux et la famine provoquée par Israël, il ne peut s'empêcher de se demander pourquoi le nombre officiel de morts a si peu progressé au cours de l'année écoulée.

L'affirmation israélienne selon laquelle le  bilan de 62 000 morts serait gonflé par un ministère de la Santé contrôlé par le Hamas paraît absurde. Israël a détruit les bureaux du gouvernement de Gaza, les rendant largement incapables de comptabiliser les morts.

La plupart des spectateurs commencent à soupçonner, comme les experts, que  le véritable nombre de morts se chiffre probablement en centaines de milliers.

Tout cela aurait été clair bien plus tôt si nous avions été davantage disposés à écouter les journalistes palestiniens, plutôt que les esquives et les ambiguïtés de la BBC et de Piers Morgan.

Ces derniers, ainsi que le reste de la presse occidentale, ont joué un rôle central dans la « légitimation » du génocide par Israël. Les journalistes occidentaux se sont révélés être des arbitres de la vérité aucunement fiables à Gaza.

Mais le génocide offre une leçon plus générale sur ce qui est considéré comme une information, chez nous et à l'étranger : sur qui est autorisé à la façonner et pourquoi.

Le fait de passer sous silence le génocide de Gaza – et la complicité occidentale dans celui-ci – fournit une image en haute définition des agendas racistes et coloniaux qui dominent ce que nous appelons l'information.

Sommes-nous prêts à tirer cette leçon ?

Jonathan Cook

Source : How western media helped turn Israel's genocide into ‘fake news',  Middle East Eye, le 26 août 2025

Traduction :  lecridespeuples.substack.com

La source originale de cet article est  Middle East Eye

Copyright ©  Jonathan Cook,  Middle East Eye, 2025

Par  Jonathan Cook

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