04/01/2026 reseauinternational.net  5min #300795

L'impérialisme américain à visage découvert

par Dr. Eloi Bandia Keita

Introduction - la fin des illusions

Ce qui se joue au Venezuela depuis plusieurs années - et qui a franchi récemment un seuil qualitatif inédit - ne relève ni d'un différend diplomatique classique, ni d'une querelle idéologique, ni même d'une simple politique de sanctions.
Il s'agit d'un processus cohérent, assumé et documenté de mise sous tutelle d'un État souverain, incluant la criminalisation internationale de son président, la tentative permanente de délégitimation de son pouvoir, et la préparation ouverte de sa neutralisation politique et personnelle.

Qu'il s'agisse de tentatives de capture, d'opérations clandestines, de primes judiciaires, de reconnaissances d'autorités parallèles ou de blocus économiques à effets humanitaires massifs, le Venezuela est devenu le laboratoire d'un impérialisme décomplexé.

Ce laboratoire concerne directement l'Afrique, et tout particulièrement l'Alliance des États du Sahel (AES).

I - Un acte politique qui piétine le droit international

Aucune lecture honnête et rigoureuse du droit international public ne permet de justifier :

  • la criminalisation unilatérale d'un président en exercice reconnu par l'ONU,
  • la tentative de capture, de neutralisation ou d'extradition forcée,
  • la désignation d'un chef d'État comme «criminel» par une puissance étrangère,
  • hors mandat du Conseil de sécurité,
  • hors juridiction internationale compétente,
  • sans agression militaire préalable établie,
  • sans procédure contradictoire,
  • sans respect de l'immunité souveraine.

Il ne s'agit pas d'une zone grise juridique.
Il s'agit d'une violation frontale des principes fondateurs de l'ordre international :

  • souveraineté des États,
  • non-ingérence,
  • égalité juridique des nations,
  • interdiction du recours à la force.

Ce qui est en cause n'est pas Maduro en tant qu'homme.
C'est la protection juridique de la fonction présidentielle dans le Sud global.

En brisant ce tabou, l'impérialisme occidental affirme une doctrine brutale :

le droit international n'est valable que pour les faibles.

II - Le précédent vénézuélien : une doctrine, pas une exception

Le Venezuela n'est pas une anomalie.
Il s'inscrit dans une chaîne continue de précédents :

  • Panama (Noriega),
  • Yougoslavie (Milosevic),
  • Irak (Saddam Hussein),
  • Libye (Kadhafi),
  • tentatives répétées en Syrie,
  • pressions extrêmes sur l'Iran,
  • et désormais, harcèlement stratégique permanent du Venezuela.

Le schéma est constant :

  1. Délégitimation médiatique du dirigeant,
  2. Asphyxie économique présentée comme «sanctions»,
  3. Reconnaissance d'une autorité parallèle,
  4. Judiciarisation politique extraterritoriale,
  5. Préparation ouverte de la neutralisation finale.

→ Le message est limpide :
aucun chef d'État du Sud n'est à l'abri s'il sort du rang.

III - La fin de l'hypocrisie occidentale

Pendant des décennies, l'Occident s'est présenté comme :

  • le gardien de la démocratie,
  • le protecteur de l'État de droit,
  • l'arbitre moral du monde.

Mais le cas vénézuélien révèle la vérité nue :

la démocratie est tolérée uniquement lorsqu'elle produit des gouvernements alignés.

Dès lors qu'un peuple :

  • reprend le contrôle de ses ressources,
  • mène une politique sociale autonome,
  • refuse l'ordre économique néolibéral,
  • diversifie ses alliances,

il devient immédiatement :

  • «dictature»,
  • «régime illégitime»,
  • «menace régionale».

Ce vocabulaire n'est pas juridique.
Il est colonial.

IV - Le message stratégique adressé au sud global

L'opération vénézuélienne envoie un message sans ambiguïté :

Votre légitimité populaire ne vous protège pas.
Vos alliances ne sont pas des garanties absolues.
Votre droit souverain peut être suspendu à tout moment.

La Russie, la Chine, l'Iran ?
Des partenaires stratégiques, pas des assurances-vie.

La sécurité réelle ne se délègue jamais.

V - Ce que l'AES doit comprendre - et faire immédiatement

Pour l'AES, le Venezuela n'est pas un sujet lointain.
C'est un avertissement stratégique majeur.

1. La cohésion interne est la première ligne de défense

Un État divisé est une cible facile.
L'impérialisme ne commence jamais par les bombes :
il commence par la fragmentation interne.

  • Peuple-État-armée : une seule chaîne.

2. La souveraineté sécuritaire doit être intégrale
  • Renseignement autonome,
  • Chaînes de commandement nationales,
  • Protection rapprochée des institutions,
  • Sécurisation physique et informationnelle des élites stratégiques.

L'impérialisme frappe toujours au sommet.

3. Multiplier les alliances sans dépendre d'aucune

La diversification diplomatique est une nécessité vitale, mais :

remplacer une tutelle par une autre n'est pas une libération.

L'AES doit penser autonomie stratégique, pas substitution d'hégémonie.

4. Construire une doctrine anti-ingérence AES

  • Anticipation juridique coordonnée,
  • Riposte diplomatique collective,
  • Narratif panafricain assumé,
  • Solidarité automatique entre États membres.

Un État attaqué = l'AES menacée.

VI - L'Afrique face à la réalité brute

Le Venezuela n'est pas une exception.
Il est un test.

Croire que l'Afrique est protégée par sa pauvreté ou son invisibilité est une illusion mortelle.
Elle est convoitée, surveillée, ciblée.

L'impérialisme ne pardonne jamais l'émancipation.

Conclusion - le serment de lucidité

L'affaire vénézuélienne enterre définitivement le mythe d'un ordre international juste et impartial.
Elle impose une seule obligation aux peuples souverains :

  • penser leur sécurité par eux-mêmes,
  • construire leur unité de l'intérieur,
  • et ne jamais confondre alliances et salut.

L'AES n'a pas droit à l'innocence stratégique.
Elle n'a que deux choix :

  • la lucidité organisée,
  • ou la soumission différée.

L'Histoire a été prévenue.
À nous de l'être.

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