
par Régis Chamagne
Les réactions officielles à la suite de l'enlèvement de Nicolas Maduro par la Delta Force étasunienne engendrent un climat étrange qui amène à se poser des questions. Il y a ce que l'on nous donne à voir. Il y a ce qui nous est caché et qui sous-tend les actions réelles. L'avenir nous permettra de trancher, à partir des faits. En attendant, cet article est pure spéculation. J'ai simplement essayé de me mettre à la place des différents acteurs. On peut commencer par balayer la réaction de l'UE, inconsistante, puisque l'UE n'existe plus sur la scène internationale.
Les faits
Le président Nicolas Maduro a été enlevé, ainsi que son épouse, par un commando de la Delta Force étasunienne, dans une opération militaire très bien montée mais qui pose des questions. Les hélicoptères américains ont opéré à des hauteurs où ils étaient très vulnérables, en l'absence totale de réaction des systèmes anti-aériens vénézuéliens. En outre, Cuba annonce que 32 militaires cubains ont été tués lors de cette opération, ce qui laisse supposer, même si ce n'est pas prouvé, que ces militaires cubains assuraient probablement la garde rapprochée du président Maduro. Tout cela nous amène à penser que cette opération avait été préparée de longue date, par la corruption de hauts responsables militaires vénézuéliens par la CIA, grâce à la prime de 50 millions de dollars mis sur la tête de Maduro par les USA.
La première conclusion que l'on peut tirer de cette opération est que le droit international n'existe plus. L'ONU est au niveau de ce qu'était la SDN dans les années 1930.
Consécutivement à cette conclusion, on peut se poser une question : et si les trois grandes puissances que sont la Chine, la Russie et les États-Unis avaient contracté furtivement un nouveau pacte de Yalta pour se partager leurs zones d'influence ?
L'acteur américain
Donald Trump a dit sans ambiguïté que ce qu'il avait fait au Venezuela, il pouvait le faire n'importe où. On aura compris : n'importe où sur le continent américain, conformément à la nouvelle stratégie assumée des États-Unis. Du reste, Trump a été encore plus précis en ciblant la Colombie qui a réagi spontanément et vigoureusement à l'enlèvement de Nicolas Maduro, nonobstant les relations complexes entre les deux pays, ainsi que le Mexique dont la présidente, Claudia Sheibaum, mène une politique de souveraineté, de diversification des partenariats commerciaux et d'émancipation de la tutelle des États-Unis.
De plus, Trump a assuré que la Chine, qui a beaucoup investi dans les infrastructures pétrolières au Venezuela, pourrait continuer à y acheter du pétrole. Reste à savoir dans quelle monnaie. En effet, la vulnérabilité stratégique des États-Unis est la fragilité du dollar. En ce début d'année, les USA ne peuvent pas payer les intérêts de leur dette. Leur seule planche de salut serait que la Chine achète la dette américaine. L'attitude de la chine à cet égard nous donnera une indication.
L'acteur russe
la Russie est engagée dans une guerre avec l'OTAN en Ukraine depuis le 24 février 2022. Elle est en train de gagner cette guerre, comme c'était prévu dès le début, mais fait face à des actes répétés de terrorisme sur son sol, dont la récente attaque de drones contre la résidence de Vladimir Poutine, dans la région de Novgorod. La Russie a réagi vigoureusement, on pourrait même dire «avec ses tripes» à cette attaque. Elle a également condamné fortement l'enlèvement de Nicolas Maduro, ce qui est la moindre des choses.
Un nouveau pacte de Yalta permettrait à la Russie d'atteindre plus facilement et à ses conditions ses objectifs stratégiques en Ukraine si les États-Unis cessent de fournir du renseignement et des moyens de communication via Starlink à l'Ukraine. En revanche, cela nuirait, à court terme, au développement des BRICS en Amérique latine. Du reste, la réaction du Brésil à l'enlèvement de Nicolas Maduro semble exprimer cette crainte. Nous devrons surveiller l'action des États-Unis vis à vis de l'Ukraine, ainsi que les relations avec le Brésil au sein des BRICS, pour déceler des indices relevant, ou pas, de cette hypothèse.
L'acteur chinois
La Chine a développé de fortes relations commerciales avec de nombreux pays d'Amérique latine, en particulier avec le Venezuela, depuis longtemps. Elle est donc bien implantée sur le continent. À priori, la Chine n'aurait pas intérêt à contracter un pacte avec les États-Unis... à court terme. Mais si l'on se projette à moyen et long terme, la perspective change.
Dans un premier temps, ce pacte permettrait à la Chine de négocier pacifiquement le retour officiel de Taïwan dans la République populaire de Chine, tout en continuant à étendre les nouvelles routes de la soie avec ses partenaires : Russie, Iran, Inde et autres.
À plus long terme, il convient de se positionner dans la dynamique géopolitique globale, celle du changement de paradigme géopolitique et en particulier de l'effondrement de l'Empire, que beaucoup sous-estiment. Dans cette perspective, la Chine possède de nombreux atouts, essentiellement d'ordre économiques et financiers. Nous avons évoqué le cas de la dette américaine ; la Chine possède une épée de Damoclès au-dessus de la tête américaine. Si elle n'achetait pas la dette des États-Unis, ou pire, si elle vendait ses 850 milliards de réserves en bons du Trésor US, ce serait la fin du dollar et l'écroulement de la puissance américaine. Le problème est alors qu'un empire qui s'effondre brutalement peut devenir très dangereux, a fortiori quand il s'agit d'une puissance nucléaire. Ainsi, l'intérêt de la Chine est plutôt d'accompagner gentiment l'effondrement de l'Empire en évitant qu'il ne fasse trop d'éclaboussures.
Un autre élément vient s'ajouter à l'équation. L'empressement de Trump à s'emparer du pétrole vénézuélien anticipe peut-être une guerre avec l'Iran qui fermerait le détroit d'Ormuz. Si tel devait être le cas, Israël et les États-Unis subiraient une défaite militaire et ce serait la fin de ce supposé nouveau pacte de Yalta.
Conclusion
Comme d'habitude, il est important de prendre du recul par rapport aux déclarations officielles, surveiller les actions concrètes prises par les uns et les autres, surtout quand, à l'instar de l'enlèvement de Nicolas Maduro, elles laissent en drôle de sentiment, un mélange de manque de cohérence et de flou intense. Tout cela n'était qu'humbles spéculations de ma part, peut-être une grille qui nous permettra d'interpréter ce que l'avenir nous apportera.