
par Amal Djebbar
L'an 6 de l'ère Covid :
Elle est arrivée sans bruit, presque à pas feutrés. La neige est revenue doucement, sans fracas. Cette semaine, elle s'est installée avec générosité. Pendant des heures entières, elle est tombée sans relâche, calme et persévérante, enveloppant la terre d'un manteau blanc et paisible. Les rues, les maisons, les arbres semblaient s'être accordés à cette clarté nouvelle. Même l'église, figée dans le silence, paraissait différente, presque apaisée.
Rien ne venait troubler sa lente descente. Les flocons glissaient dans l'air avec une douceur presque méditative, comme s'ils cherchaient à calmer le monde - et nos pensées avec lui. En les regardant tomber, je me suis surprise à penser qu'il y avait longtemps que l'on n'avait pas vu une neige aussi ample, aussi présente, étendue sur le paysage, une nappe d'oubli bienveillante.
Autrefois, la neige faisait partie de l'hiver. Elle revenait chaque année, fidèle, régulière. Elle s'installait sans hésiter, attendue, presque évidente. Aujourd'hui, elle apparaît puis disparaît, incertaine, comme si elle doutait de sa place. Et pourtant, cette fois, le froid la retient. Elle demeure. Elle s'accroche au sol, tranquille et déterminée, défiant les heures.
Mais sous cette beauté silencieuse, la réalité ne tarde pas à se rappeler à nous. Les transports ont été perturbés, les accidents de la route se sont multipliés, et les rues comme les trottoirs sont restés, pour la plupart, désespérément non déneigés. Hier, je suis sortie faire un tour pour prendre la mesure de la situation dans mon bourg. Quelques mètres parcourus en mode tortue, à petits pas prudents. Ça glissait partout. Le parking de la supérette ressemblait à une patinoire improvisée. C'était chaud.
Ce qui frappe surtout, c'est qu'avant le Covid, il existait encore un service minimum. Rien d'extraordinaire, certes, mais une présence. Des passages réguliers, des trottoirs dégagés à l'essentiel, une impression que quelqu'un, quelque part, veillait au bon fonctionnement du quotidien. Aujourd'hui, je ne vois plus rien de tel.
À l'ère des machines et des discours sur la modernisation, pas une n'est passée dans la rue pour enlever la neige. Pas de saleuse, pas de lame, pas même une tentative. Est-ce volontaire ? Je ne le crois pas. J'ai plutôt le sentiment d'un système qui n'anticipe plus, qui réagit - quand il le peut - et ne prévient que pour rester chez soi.
Faute de moyens financiers, sans doute. Faute de personnel, sûrement. Faute de bras pour faire le travail, aussi. Les services se sont amenuisés, les équipes réduites, et ce qui relevait autrefois de l'évidence est devenu optionnel. Alors on laisse faire. On compte sur le redoux, sur le temps qui passe, sur la fonte naturelle. En attendant, chacun se débrouille, avance prudemment, ou reste chez soi. Ce n'est pas tant la neige qui pose problème, finalement, que ce vide laissé derrière elle. Cette impression diffuse d'un service public en retrait, discret jusqu'à l'effacement, et d'un quotidien qui tient désormais plus à la chance qu'à l'organisation.
Mais laissons ces détails derrière nous...
Revenons à la neige. Sous son manteau silencieux, tout ralentit. Les gestes se font prudents, les pas deviennent conscients, les regards s'ouvrent à l'instant. Même l'esprit semble relâcher sa course. La neige ne se plie à aucun calendrier ; elle suspend le monde. Dans nos vies pressées, nous sommes dans l'urgence, dans l'instantané, toujours tournés vers l'après. Et voilà que la neige arrive, indifférente à nos agendas, et nous oblige à attendre, à ressentir, à exister dans le simple présent.