
par Mounir Kilani
«Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres».
Cette citation d'Antonio Gramsci, reprise en exergue par les auteurs du dernier rapport du Stimson Center, résume parfaitement l'état d'esprit qui règne à Washington en ce début d'année 2026.
Il est rare que l'establishment américain se permette une telle lucidité crépusculaire. Plus rare encore qu'il convoque Gramsci - penseur marxiste honni - pour décrire son propre désarroi. On imagine la perplexité dans les salons feutrés de Georgetown : il aura fallu la perspective du chaos pour que l'on redécouvre, dans un frisson de réalisme, les vertus diagnostiques du marxisme.
Le prestigieux think tank, souvent proche des cercles du renseignement et de la diplomatie américains, vient en effet de publier son exercice annuel de prospective : les «Top Ten Global Risks for 2026». Le tableau dressé par Robert A. Manning et Mathew Burrows, deux anciens hauts responsables du National Intelligence Council, est sombre - surtout pour l'empire américain.
Même au cœur de l'establishment washingtonien, on ne peut plus ignorer la réalité : l'ordre libéral international imposé par les États-Unis après la Seconde Guerre mondiale est en train de s'effondrer. Et ce ne sont pas la Russie, la Chine ou les BRICS qui en sont les principales victimes, mais bien l'hégémonie américaine elle-même, accélérée par le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche.
Autrement dit, ce que Washington dénonçait hier comme une «menace extérieure» est aujourd'hui reconnu comme une implosion interne.
La dissolution de l'ordre mondial : un aveu d'impuissance
Le risque numéro deux du rapport - et l'un des plus probables selon les auteurs - est intitulé «The Dissolution of Order» (La dissolution de l'ordre). L'ordre libéral post-Guerre froide est mort, remplacé par un «interrègne» chaotique où prolifèrent les «symptômes morbides», pour reprendre Gramsci.
Le terme est fort, et il ne provient pas d'un pamphlet anti-impérialiste, mais bien d'un centre de réflexion financé et consulté par les élites américaines. Preuve que lorsque la maison brûle, même les architectes les plus renommés finissent par qualifier l'incendie de catastrophe.
Les États-Unis se retirent des organisations internationales 1 et abandonnent leur rôle de gendarme du monde, tandis que la Russie, la Chine et le Sud global accélèrent la déconstruction de cet ordre unipolaire. Les BRICS gagnent en influence, la dédollarisation progresse inexorablement, et la multipolarité s'impose sans que l'Occident ne parvienne à organiser une coopération efficace sur les biens communs globaux (climat, pandémies).
C'est là l'ironie tragique du moment : ceux qui se proclamaient «indispensables» se découvrent soudain... dispensables.
Cette analyse constitue une reconnaissance implicite : les efforts désespérés pour maintenir l'hégémonie américaine - sanctions tous azimuts, guerres par procuration - ont échoué. Le monde multipolaire tant décrié par Washington est déjà une réalité.
Trump et le marasme économique : l'Amérique s'autodétruit
En tête de liste, avec une probabilité élevée, figure «Trump's Economic Morass» (Le marasme économique de Trump). Le déclin n'est donc plus seulement géopolitique : il est désormais budgétaire, financier, structurel - et documenté par ceux-là mêmes qui ont longtemps maquillé les chiffres. Les comptables de l'empire, contraints à une soudaine honnêteté, dressent eux-mêmes l'acte de décès de leur modèle.
Les auteurs décrivent une économie américaine au bord de l'effondrement : actifs surévalués, bulle spéculative autour de l'intelligence artificielle (responsable de 40 % de la croissance du PIB sans gains réels de productivité), cryptomonnaies dérégulées, et dette publique explosant à 125 % du PIB.
Les tarifs douaniers massifs imposés par Trump aggravent l'inflation et risquent de provoquer une crise pire que celle de 2008. Paradoxe de l'histoire : les politiques «America First» accélèrent le déclin interne des États-Unis, rendant impossible tout soutien international en cas de krach. L'Amérique découvre ainsi qu'on ne peut pas être à la fois le banquier du monde, son consommateur final et son pyromane économique. Trinité schizophrène que les oracles de Wall Street avaient pourtant longtemps présentée comme le sommet de l'équilibre mondial.
C'est un aveu cinglant : le protectionnisme trumpien, loin de restaurer la grandeur américaine, ne fait que creuser le fossé avec le reste du monde.
Un Poutine renforcé et une OTAN affaiblie
Autre risque majeur (n°6) : «An Empowered Putin After Ukraine» (Un Poutine renforcé après l'Ukraine). Les auteurs anticipent que la Russie sortira victorieuse de la guerre d'usure en Ukraine. Trump, fidèle à sa ligne, poussera à un cessez-le-feu favorable à Moscou, sans garanties solides pour Kiev.
Ce constat, venant d'anciens responsables du renseignement américain, équivaut à un désaveu de trois ans de discours officiels sur «l'isolement» et «l'affaiblissement stratégique» de la Russie. Les faits, cet incorrigible trouble-fête, viennent une fois de plus briser le miroir aux alouettes de la propagande.
Le résultat serait une OTAN divisée, une Europe affaiblie et un Vladimir Poutine conforté dans sa position. Pas de paix durable sans un soutien américain massif, reconnaissent Manning et Burrows - un soutien que Washington n'est plus capable ni désireux de fournir.
C'est la confirmation, en filigrane, que l'opération militaire russe a atteint ses objectifs stratégiques majeurs : démontrer que l'Occident collectif n'est plus en mesure d'imposer sa volonté par la force. Le rapport admet ainsi ce que l'Occident refusait de formuler : l'ère des guerres gagnées par procuration touche à sa fin.
Le pivot vers l'hémisphère occidental : un impérialisme en panique
Avec une probabilité moyenne, le risque n°3 décrit un «US Pivot to Western Hemisphere». Trump invoquerait une doctrine Monroe modernisée, menaçant les cartels mexicains d'interventions, poussant à un changement de régime au Venezuela et imposant sanctions ou tarifs à d'autres pays latino-américains.
Ce retour au «jardin arrière» ressemble moins à une stratégie qu'à un réflexe défensif d'un empire sur la défensive. On reconnaît là le geste de l'hermite qui, voyant le monde lui échapper, entreprend de barricader sa propre cabane.
Mais les auteurs préviennent : cette tentative désespérée de reconquérir l'influence régionale ne fera que pousser l'Amérique latine dans les bras de la Chine, dont le commerce avec la région explose déjà. Un fiasco prévisible pour l'impérialisme américain, qui négligerait ses alliés traditionnels en Europe et en Asie au profit d'aventures risquées et contre-productives.
Les absents qui en disent long
Notons aussi ce qui brille par son absence ou sa minimisation. La question de Taïwan, par exemple, n'apparaît pas dans les risques majeurs pour 2026. Les auteurs estiment qu'après un sommet Trump-Xi, les tensions ne franchiront pas le seuil critique.
Traduction diplomatique : face à la Chine, Washington redécouvre soudain les vertus de la retenue. Preuve que Pékin impose le respect, et que Washington, pragmatique face à sa puissance, évite l'escalade suicidaire. Le «pivot vers l'Asie» semble avoir tourné court, remplacé par une discrète mais significative révérence.
Quant à la «rébellion de la Génération Z» au Sud global (n°5), présentée comme une menace explosive due au chômage et à la corruption, on peut y voir plutôt des soulèvements légitimes contre des régimes corrompus souvent soutenus par l'Occident néocolonial. Ce que le rapport appelle «risque», d'autres l'appellent émancipation. La sémantique du pouvoir a toujours eu du mal avec les vocables de la liberté lorsqu'ils résonnent depuis le Sud.
2026, l'année de l'effondrement définitif de l'unipolarité
Ce rapport du Stimson Center n'est pas une simple liste de risques : c'est un aveu historique, arraché à contrecœur au cœur même de l'establishment américain. Pour la première fois depuis la fin de la Guerre froide, un think tank central de Washington reconnaît que l'hégémonie américaine ne vacille plus à la marge - elle recule structurellement, et peut-être irréversiblement.
2026 apparaît ainsi non comme une simple anomalie, mais comme un point de bascule, où s'additionnent crise financière, épuisement stratégique et perte définitive de crédibilité politique.
Ce qui s'effondre n'est pas seulement une puissance matérielle, mais le récit qui la soutenait : celui d'un ordre «fondé sur des règles» que Washington s'autorisait seul à violer, d'un leadership prétendument indispensable devenu soudain négociable, contournable, remplaçable. L'Amérique ne disparaît pas du monde - elle cesse d'en être le centre de gravité.
Face à elle, le monde multipolaire n'a plus besoin de proclamer sa naissance : il avance, imparfait, conflictuel, mais irréversible. La Russie, la Chine, les BRICS et le Sud global ne bâtissent pas un nouvel empire - ils actent la fin de l'ancien.
Le vieux monde se meurt, oui. Mais les «monstres» qui surgissent dans l'interrègne ne sont peut-être pas ceux que redoute Washington : ils incarnent plutôt les derniers réflexes, violents et désordonnés, d'une hégémonie déclinante, s'agitant dans la lumière crue d'un crépuscule qu'elle avait trop longtemps refusé de voir venir.
source : Rapport original : « Top Ten Global Risks for 2026», par Robert A. Manning et Mathew Burrows, Strategic Foreship Hub, Stimson Center, publié le 5 janvier 2026. (Première parution en article le 2 janvier dans Foreign Policy)
- Le 7 janvier 2026, le président américain Donald Trump a signé un mémorandum présidentiel ordonnant le retrait des États-Unis de 66 organisations internationales, conventions et traités jugés «contraires aux intérêts des États-Unis».
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