10/01/2026 reseauinternational.net  13min #301440

 Complots Us contre l'Amérique latine (I) : Explosion de l'Uss Maine (1898)

Complots Us contre l'Amérique latine (Iv) : Opération Condor (1970-1980)

par Antoine Marcival

Six jours après l'enlèvement du président constitutionnel du Venezuela Nicolas Maduro et de son épouse Cilia Flores, la machine à propagande de l'internationale fasciste occidentale est désormais en roue libre. En France, pays vivant sous régime ploutocrate avec un président élu grâce aux journaux, radios et télévisions possédés par une poignée de milliardaires, tous les médias ont évidemment embrayé pour défendre le rapt de Nicolas Maduro organisé par Donald Trump. Le blocus de l'empire génocidaire US a forcé le Venezuela à passer par la Suisse pour vendre 127 tonnes d'or ? Des titres tronqués et la fainéantise escomptée d'un public prêt à gober les énièmes sornettes US permettent de faire entendre que Maduro est l'un des hommes les plus riches du monde (exemple avec Euronews qui titre : «Fuite des lingots : pourquoi Nicolás Maduro a-t-il transféré de l'or en Suisse ?»). Sur la chaîne LCI du milliardaire Bouygues, le 8 janvier, un documentaire intitulé «La folle histoire de la fortune de Nicolas Maduro : Les milliards d'un chauffeur de bus» n'hésite pas à avancer que le président vénézuélien posséderait une villa de 3 000 m², un haras de pur-sang en Floride, un Falcon, une Rolls Royce, une Bentley, une Lamborghini... La chaîne franco-allemande Arte, supervisée par le milliardaire pro-génocidaire Bernard-Henri Lévy, propose le 8 janvier deux documentaires : «Narcotrafic : le poison de l'Europe» et «Maduro : du socialisme à la dictatur ». La radio d'État France Inter n'est pas en reste. Alors qu'on n'y parle désormais plus de l'«enlèvement de Maduro», mais de la «chute de Maduro», un reportage le 6 janvier de la «grand reporter» Isabelle Labeyrie est sobrement intitulé : «Au Venezuela, les milices du clan Maduro font régner la terreur dans les rues de Caracas».

Qu'on soit sûrs que, dans dix ou vingt ans, comme pour le coup d'État contre Salvador Allende au Chili en 1973 (et dans la mesure où l'empire US parviendrait à installer une dictature fasciste sanglante au Venezuela), plus aucun de nos journalistes ne se souviendra qu'il fut un soutien actif du coup d'État US, jurant avoir toujours été du côté du président légitime Nicolas Maduro

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[Cet article reprend l'entrée no 32 de l'essai Index obscurus : deux siècles et demi de complots 1788-2022, publié aux  éditions JC Godefroy en janvier 2024. Ce livre s'attache à démontrer combien l'utilisation péjorative du terme «complotiste» n'a pas de sens : les complots, très souvent par le biais d'attentats sous fausse bannière, pullulent dans l'histoire humaine, et particulièrement dans l'histoire occidentale moderne.]

Si les coups d'État contre les pouvoirs favorables aux droits sociaux d'Arbenz au Guatemala et de Goulart au Brésil le laissaient déjà entendre, si le soutien à la narcodictature du général Stroessner en place depuis 1954 au Paraguay tendait à le confirmer, le renversement du président Allende au Chili et l'instauration de la dictature du général Pinochet, le tout grâce à l'appui de la CIA, ne permettent plus d'avoir de doutes : les États-Unis sont prêts à tout et n'ont aucun scrupule lorsqu'il s'agit d'installer une dictature militaire d'extrême droite à la tête d'un pays, pourvu que celle-ci défende, non tant les intérêts des États-Unis en tant que peuple, mais les intérêts particuliers des grandes firmes US et de leurs riches propriétaires. La terreur de colonnes de la mort inspirées des milices nazies, la torture, une société de délation et de surveillance où les riches sont toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres sont autant de traits caractérisant les régimes qui plaisent aux autorités de Washington : n'est-ce pas la garantie qu'au moins on n'a pas affaire là à des communistes ?

Durant les années 1970, c'est toute l'Amérique latine ou presque que les États-Unis, à force de complots et de coups d'État, font basculer dans des dictatures militaires d'inspiration néofasciste pratiquant une répression féroce contre les forces favorables à la défense des droits sociaux, qu'elles se déclarent ouvertement communistes ou non. En Bolivie, le président Juan José Torres est chassé de la présidence par un coup d'État mené par le général Hugo Banzer et la CIA le 19 août 1971. Quoique militaire, Torres commet l'impair de tenir le capitalisme pour un facteur de sous-développement. Il nationalise les industries sucrières, crée une Assemblée du peuple, fait de l'éducation une priorité. Il fut en outre l'un des principaux instigateurs de la nationalisation en 1969 de la Gulf Oil, firme US à qui les dirigeants, souvent militaires, de Bolivie n'avaient pas cessé d'accorder des conditions d'exploitation très avantageuses. «Viva Bolivia libre !» s'écrient de joie le jour de la nationalisation les ouvriers de l'industrie du pétrole réunis sur la place Murillo face au palais présidentiel. Des ouvriers heureux ? Ça flaire immédiatement le communisme pour Washington. C'est-à-dire le diable en personne. Avec le dictateur néofasciste Hugo Banzer désormais à la tête de la Bolivie, les États-Unis peuvent de nouveau être en paix : interdiction des partis politiques, corruption généralisée, politique économique favorisant outrageusement les intérêts des firmes US, disparitions, assassinats et tortures des opposants politiques, explosion du trafic de drogue et, cerise sur le gâteau en quelque sorte, embauche de l'ex-chef de la Gestapo en France Klaus Barbie, dit «le bourreau de Lyon», pour apporter son «expérience» (tortures des résistants, notamment Jean Moulin, exécutions d'otages, rafles et déportation de milliers de juifs, massacres de villageois soupçonnés de soutenir les maquisards, etc.).

Mais la Bolivie n'est pas le seul pays à avoir le droit dans les années 1970 à son dictateur d'extrême droite pro-US. En Argentine, ce sera le «délicieux» Jorge Rafael Videla, après le coup d'État militaire du 24 mars 1976 mené avec l'aide évidemment de la CIA et le soutien chaleureux du président américain Gérald Ford. Henry Kissinger conseille aussitôt à Videla de réprimer le plus rapidement possible ses opposants communistes ou de gauche, tant qu'il n'a pas l'attention des organisations des droits de l'homme braquée sur son pays. Ce que Videla s'empresse de faire, avec une rare générosité dans l'effort. Son «Processus de réorganisation nationale» comme il a qualifié sa politique va entraîner l'assassinat de quinze mille opposants et la « disparition» de trente mille autres (en particulier au cours des «vols de la mort», consistant à jeter les victimes dans la mer depuis un hélicoptère ou un avion). Le processus contraint également à l'exil 1,5 million d'Argentins. Le régime soutenu par les États-Unis et l'Église catholique voue une grande admiration au nazisme, des discours d'Hitler sont diffusés dans les centres de détention et le pays collabore activement avec le régime d'apartheid en Afrique du Sud. Les milieux industriels sont à la fête et, lorsque des ouvriers ne plaisent pas à leur PDG, comme c'est le cas pour la filiale argentine de Ford, celui-ci peut en dresser la liste afin de la remettre aux renseignements militaires qui s'empresseront de venir torturer les importuns sur place, au sein de l'usine même. La part de l'éducation dans le budget de l'État est divisée par deux, car, comme l'a dit l'archevêque de La Plata, monseigneur Plaza, l'université est le lieu par excellence où l'extrême gauche organise ses «plans sataniques» de subversion.

L'Uruguay aura quant à lui droit au dictateur Juan Maria Bordaberry. Bordaberry est « élu » président le 28 novembre 1971 face à Líber Seregni, candidat d'une coalition réunissant les forces de gauche (Frente Amplio) et général démissionnaire de l'armée depuis 1969 pour protester contre les répressions ordonnées par le président Pacheco. Pour sa part, Bordaberry soutient, comme son prédécesseur Pacheco, les groupes paramilitaires d'extrême droite Comando Caza Tupamaros («Commandos de chasse aux Tupamaros») et Juventud Uruguaya de Pie («Jeunesse uruguayenne debout»), «escadrons de la mort» liés à la CIA et multipliant les attentats et les assassinats de journalistes et de militants politiques. Trois semaines avant les élections de novembre 1971, un escadron tire à plusieurs reprises sur l'omnibus à bord duquel se trouve Líber Seregni, mais échoue à l'assassiner : Bordaberry devra en passer par des fraudes massives pour se faire élire. Le coup d'État militaire du 27 juin 1973, qui maintient Bordaberry au pouvoir, transforme l'Uruguay en véritable dictature : les partis sont interdits de même que les syndicats, les médias censurés, les opposants torturés ou assassinés, les entreprises d'État privatisées : un vrai paradis pour le capitalisme le plus violent et les firmes US.

Au Honduras, un coup d'État a placé en décembre 1972 le général Oswaldo Arellano au pouvoir, homme de main de la fameuse United Fruit Company. À la suite de révélations sur des pots-de-vin reçus par la compagnie US (le «Bananagate»), il est remplacé en avril 1975 par le général Juan Alberto Melgar. Puis c'est au tour du général Policarpo Paz García de prendre la tête de la junte militaire après un coup d'État organisé en août 1978 et surnommé le «coup d'État de la cocaïne» pour ses liens avec le baron de la drogue Matta-Ballesteros. La junte militaire est entièrement inféodée aux intérêts étasuniens, faisant du Honduras une arrière-base pour les féroces Contras luttant contre la guérilla sandiniste au Nicaragua. Au Nicaragua, c'est en effet le dictateur pro-US Anastasio Somoza qui s'est imposé à la faveur d'un terrible tremblement de terre, décrétant la loi martiale et détournant à son profit l'essentiel de l'aide internationale. De fait, Somoza n'a pas l'âme d'un philanthrope, notamment en tant que propriétaire de Plasmaferesis, une entreprise qui récolte du sang acheté pour presque rien auprès des Nicaraguayens les plus pauvres et revendu à bon prix aux États-Unis. Somoza dispose en outre du soutien de l'État d'Israël, celui-ci fournissant entre autres les armes qui vont servir à affronter la guérilla sandiniste. Cette dernière va néanmoins triompher et mettre fin à la dictature somoziste le 17 juillet 1979, poussant le dictateur à quitter le Nicaragua pour s'exiler en terre amie : la Floride, poste avancé du «monde libre».

Au Salvador, les élections de 1972 furent remportées par une coalition comportant notamment le parti communiste. Il n'en fallut pas plus à l'armée salvadorienne pour inverser le résultat des urnes et installer une junte militaire que chapeautera son candidat préalablement défait le colonel Arturo Armando Molina, avec le soutien évidemment enthousiaste de Washington. Au Pérou, c'est le général Francisco Morales Bermúdez qui est à la tête du pays depuis le coup d'État du 29 août 1975 et en Équateur, le général Guillermo Rodríguez depuis le coup d'État du 15 février 1972, remplacé cependant séance tenante par le vice-amiral Alfredo Poveda dès qu'il commença à faire preuve d'indépendance vis-à-vis des États-Unis et songea, le malheureux, à réclamer à la Texaco Gulf une part plus importante des revenus liés à l'extraction du pétrole.

On ne saurait comprendre cette succession de coups d'État et cette omniprésence de militaires pro-US à la tête de la plupart des pays d'Amérique latine sans connaître ce que recouvre à cette époque l'opération dite «Condor». L'opération Condor vise à unir les services secrets des dictatures militaires d'Argentine, de Bolivie, du Brésil, du Chili, du Paraguay et de l'Uruguay. Elle est évidemment soutenue par les États-Unis qui ne peuvent voir que d'un bon œil cette opération visant à s'entraider entre régimes d'extrême droite pro-US. L'opération Condor a pour mission de déclencher une terreur d'État contre les milieux militant pour les droits sociaux ou combattant contre le capitalisme, en particulier évidemment les milieux communistes. Elle organise également l'assassinat de dirigeants sociaux en exil, par exemple Juan José Torres, l'ancien président socialiste de la Bolivie renversé par un coup d'État en 1971 et qui est assassiné à Buenos Aires le 2 juin 1976, ou Orlando Letelier, ex-ministre de Salvador Allende, tué dans un attentat à la voiture piégée à Washington le 21 septembre 1976. L'assassinat à Paris du général bolivien Zenteno Anaya, tombé en disgrâce auprès du dictateur Hugo Banzer, est particulièrement intéressant, les services secrets boliviens tentant d'abord la tactique de la fausse bannière et le faisant passer pour un assassinat dû à une brigade internationale maoïste. L'explication fournie est si peu crédible qu'elle est éventée au bout d'un mois.

La police secrète chilienne, la DINA, comptera parmi les organismes les plus féroces de l'opération Condor, avec notamment son centre de torture de la Villa Grimaldi. En Argentine, le pays se couvre de centres de détention clandestins, ce qui permet de quadriller tout le territoire. Parmi les plus connus, on compte les sous-sols de l'École supérieure de mécanique de la Marine et le garage El Olimpo, tous deux à Buenos Aires. Ils reçoivent la visite régulière de l'archevêque de la Plata, monseigneur Antonio José Plaza, et du prêtre et aumônier de police Christian von Wernich, qui participera volontiers aux actes de torture. Ce sont généralement des officiers de l'armée qui supervisent ces centres de détention, le commandant Guillermo Suárez Mason surnommé « le boucher de l'Olympe » pour le garage Olimpo et le lieutenant Alfredo Ignacio Astiz dit «l'Ange de la mort» pour l'École supérieure de mécanique de la Marine. Participent également aux tortures des membres de l'Alliance anticommuniste argentine, ou Triple A, un escadron de la mort associé à des néofascistes italiens et des anciens de l'OAS (Organisation armée secrète, groupe terroriste français d'extrême droite favorable à l'Algérie française), fondé par José López Rega, ministre péroniste et membre de la loge maçonnique italienne P2 liée aux milieux mafieux de la drogue et au réseau Gladio de l'OTAN responsable d'innombrables attentats sous fausse bannière en Europe. Les opposants sont arrêtés puis torturés, entre autres au moyen de picadas electricas, des bâtons électrifiés appliqués sur les parties génitales. Des enregistrements sonores sont effectués lors de ces séances de torture puis envoyés aux proches. Les «vols de la mort» permettent de se débarrasser des corps. Le golfe du Rio de la Plata, entre l'Argentine et l'Uruguay, va accueillir nombre de corps jetés depuis des hélicoptères ou des avions. Autre fait d'armes « remarquable » à mettre sur le compte de ses «bienfaiteurs» du «monde libre», la «Nuit des crayons» voit l'enlèvement par le bataillon 601 (dépendant des services de renseignement argentins) et la police de Buenos Aires d'une dizaine de collégiens et de lycéens qui militaient afin de rendre gratuits les bus scolaires : seuls quatre survivront, après des mois voire des années de tortures. Les pouvoirs civils qui succéderont à la junte militaire argentine s'empresseront de voter des lois d'amnistie pour tous ces crimes, la «loi de l'Obéissance due» (sic) et la «loi du Point final» (resic). Mais les horreurs commises sont telles qu'elles obligeront finalement la Cour suprême à déclarer ces lois anticonstitutionnelles, le 14 juin 2005.

Des documents découverts dans un commissariat au Paraguay en 1992 et baptisés « archives de la terreur » montrent que l'opération Condor fut responsable dans toute l'Amérique du Sud de 50 000 assassinats, 30 000 disparus et 400 000 arrestations impliquant généralement des tortures. Lorsque le nouveau président américain Jimmy Carter mettra temporairement un coup d'arrêt aux opérations «spéciales» de la CIA, notamment en Amérique latine, la junte militaire en Argentine prendra le relais de l'opération Condor avec l'opération dite «Charly». Le but reste le même : organiser les services secrets des différentes dictatures militaires en place en Amérique latine pour mener la répression des forces révolutionnaires au niveau du continent. Le président Carter retrouvera cependant assez vite ses esprits en autorisant la CIA, à la fin de l'année 1980, à soutenir les groupes paramilitaires d'extrême droite dits Contras «luttant» au Nicaragua contre la révolution sandiniste ; pour l'essentiel des milices de soudards embauchés par les grands propriétaires terriens et commettant d'innombrables massacres de paysans accompagnés évidemment des pires tortures - un «loisir» décidément très apprécié parmi ces groupes de néofascistes dédiant leur vie à la cause des riches et au massacre des pauvres. Sous un autre nom, et toujours sous le haut patronage US, l'opération Condor poursuivra ainsi son œuvre de mort et de terreur.

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 Complots US contre l'Amérique latine (I) : Explosion de l'USS Maine (1898)

 Complots US contre l'Amérique latine (II) : Opération PBSuccess (1954)

 Complots US contre l'Amérique latine (III) : Opération Brother Sam (1964)

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