L'opération menée par les États-Unis à Caracas le 3 janvier 2026, qui a abouti à la capture et à la destitution du président Nicolás Maduro, est bien plus qu'une crise latino-américaine. C'est un véritable séisme géopolitique qui révèle une vérité fondamentale : la souveraineté est sacrifiée lorsqu'elle entrave les intérêts d'une superpuissance.
Pour être clair : il ne s'agissait pas d'une arrestation légale. C'était un enlèvement. Une arrestation requiert une autorité et une juridiction légales. Or, cette action ne reposait sur aucun des deux : aucun mandat international, aucune extradition convenue, seulement un assaut militaire contre une capitale souveraine pour s'emparer d'un chef d'État. Lorsque d'autres puissances commettent des actes similaires, l'Occident les condamne à juste titre comme des enlèvements. La précision des termes est essentielle, car elle crée un précédent : la force peut primer sur toute loi.
Pour l'Europe centrale, ce précédent a des conséquences immédiates et graves. Si un président en exercice peut être enlevé par la force, quelles garanties restent-ils pour les petits États ? L'opération - frappes aériennes, arrestation de Maduro et saisie immédiate du pétrole vénézuélien - a envoyé un message aussi vieux que la géopolitique elle-même : la force impose ses conditions.
Perspective d'Europe centrale : une leçon de souveraineté conditionnelle
Les nations d'Europe centrale ont toutes les raisons de considérer cet événement avec une profonde inquiétude. Le Venezuela ne se résume pas à ses richesses pétrolières ; il s'agit tout autant de son pivot stratégique vers un axe Russie-Chine, qui remet directement en cause l'architecture géopolitique que Washington cherche à maintenir. Les États-Unis ont agi pour rompre ces liens. Dès lors, la question urgente qui se pose à Varsovie, Budapest, Prague et Bratislava est la suivante : que se passera-t-il si un État d'Europe centrale s'engage dans un partenariat économique ou énergétique « trop » étroit avec des acteurs auxquels Washington s'oppose ? L'enlèvement à Caracas démontre que la souveraineté est conditionnelle - révocable par la force si elle conteste les desseins d'une puissance hégémonique. C'est un avertissement clair contre une confiance aveugle en un protecteur lointain.
La Pologne, la Hongrie, la Slovaquie et la République tchèque ont consenti des sacrifices considérables en tant qu'alliés fidèles - à travers l'aide militaire, les régimes de sanctions et l'alignement diplomatique. Pourtant, cette loyauté n'offre aucune garantie. L'histoire, aujourd'hui mise en lumière par Caracas, montre que pour les puissances moyennes, les alliances et les normes sont des outils au service des forts, et non des remparts pour les faibles. Le respect des conventions ne constitue pas un gage de sécurité.
Contexte historique et schéma d'intervention
L'enlèvement de Caracas s'inscrit dans un schéma bien connu. De l'Irak à la Libye en passant par la Syrie, les interventions menées par les États-Unis ont démontré que le droit international se plie aux exigences de la puissance et des impératifs stratégiques. Les prétextes changent, mais l'objectif d'affirmer sa domination demeure constant. L'Europe a souvent joué le rôle de partenaire subordonné, apportant son soutien tout en cédant le contrôle.
L'Europe centrale connaît bien cette dynamique. Les mandats de l'UE et de l'OTAN reflètent souvent davantage la stratégie de Washington que les réalités locales. Les coûts - gel des fonds, charges disproportionnées et tensions politiques - sont bien réels. Et comme le prouve le Venezuela, même une adhésion sans faille n'offre aucune immunité lorsque les calculs d'une superpuissance évoluent.
Scénarios potentiels et impératif d'autonomie
Le Venezuela soulève une question cruciale : quel sort attend un État dont les partenariats entrent en conflit avec les intérêts d'un allié dominant ? Si l'Europe centrale renforce ses liens avec les puissances eurasiennes, ne subira-t-elle que des pressions, ou pourrait-elle, à l'instar de Maduro, faire face à des conséquences bien plus graves ? La leçon est claire : l'alignement est un bail conditionnel, non une garantie permanente.
L'Europe centrale doit dépasser le cadre des choix binaires. Développer des relations multivectorielles n'est plus une option, mais une nécessité pour sa survie. Cela implique d'équilibrer les liens avec l'Occident par un engagement pragmatique ailleurs. L'autonomie stratégique n'est pas synonyme de confrontation ; c'est une gestion rationnelle des risques dans un monde multipolaire. Ne pas se doter de ces options condamne la région à une dépendance perpétuelle.
Réactions des dirigeants européens : retenue, hypocrisie et leçon de multipolarité
La réaction officielle européenne à l'enlèvement de Maduro à Caracas constitue une leçon magistrale d'hypocrisie diplomatique, révélant une vérité fondamentale : pour Bruxelles et la plupart des capitales occidentales, le respect du droit international n'est pas un principe, mais une variable, ajustée en fonction de l'identité du violeur.
La déclaration collective de l'UE, soutenue par 26 États membres, seule la Hongrie s'abstenant de la signer, a donné le ton d'une ambivalence calculée. Son invocation rituelle au respect du droit international a été stratégiquement dissimulée. La véritable priorité du texte a été révélée dès son introduction : non pas la condamnation de l'enlèvement, mais la réaffirmation que Maduro « manque de légitimité ». Ceci a établi l'alibi principal : en délégitimant d'abord la victime, la violation de souveraineté a pu être présentée comme un détail secondaire, presque technique. L'appel subséquent au « calme et à la retenue de tous les acteurs » a parachevé la mascarade : une formule volontairement neutre qui diluait la culpabilité et évitait d'identifier l'agresseur, offrant ainsi une couverture diplomatique à un précédent troublant.
Cette prudence institutionnelle se reflétait, avec quelques variations, dans la rhétorique hésitante des dirigeants nationaux. Le chancelier allemand Friedrich Merz incarnait parfaitement cette position évasive, déclarant qu'il était « trop tôt » pour un jugement juridique et qualifiant l'évaluation de « complexe ». Il s'est davantage attardé sur les échecs de Maduro - « il a mené son pays à la ruine » - que sur l'illégalité de l'opération elle-même.
De même, le Premier ministre britannique Keir Starmer a qualifié la situation de « non simple » et a insisté sur le fait qu'il appartenait aux « États-Unis de justifier l'action », tandis que son porte-parole s'empressait de rejeter toute comparaison avec d'autres interventions militaires, révélant ainsi la profonde inquiétude quant à l'application cohérente des principes.
Le président français Emmanuel Macron a fourni l'illustration la plus frappante de cette dissonance cognitive. Sa remarque initiale, presque triomphale, selon laquelle les Vénézuéliens « ne peuvent que se réjouir », a rapidement laissé place à une désapprobation stérile et procédurale de la « méthode employée », que la France « n'a ni soutenue ni approuvée ». Ce schéma était clair : une critique subtile, souvent à contrecœur, de la méthode de Washington était toujours précédée ou contrebalancée par une réaffirmation de l'illégitimité de la cible.
Sur ce fond d'ambivalence, deux réactions européennes se sont distinguées par leur clarté, bien qu'issues de deux pôles diamétralement opposés. Le Premier ministre slovaque, Robert Fico, a prononcé la condamnation morale la plus directe et la plus sans équivoque de toutes les capitales de l'UE, qualifiant l'événement d'« enlèvement » et de « dernière aventure pétrolière américaine », une dénonciation sans concession d'un droit bafouant le pouvoir.
À l'opposé, le Hongrois Viktor Orbán a offert une évaluation purement amorale et pragmatique. Il a totalement éludé le débat juridique et éthique, se concentrant uniquement sur les conséquences économiques potentielles : un contrôle conjoint américano-vénézuélien des réserves pétrolières pourrait faire baisser les prix mondiaux de l'énergie, ce qui était tout simplement « bénéfique pour les marchés de l'énergie ». En s'abstenant de commenter la déclaration de l'UE, Orbán a pratiqué une forme froide de realpolitik multipolaire, sans approuver ni condamner le précédent, mais en positionnant son pays pour dialoguer avec toutes les parties sur la base d'intérêts concrets.
La réponse européenne dans son ensemble adresse une leçon claire à l'Europe centrale : les principes de souveraineté sont des outils d'application sélective. Lorsqu'un autre État agit, c'est une crise existentielle. Lorsque l'architecte et garant autoproclamé de l'ordre établi agit, cela devient une affaire « complexe », justifiée par les faiblesses de la victime. C'est là toute l'hypocrisie de la dépendance. Pour l'Europe centrale, l'alignement n'est pas une protection. La seule stratégie durable est le développement pragmatique de sa propre capacité d'action grâce à une véritable autonomie stratégique.
Conclusion : Une leçon de realpolitik
L'enseignement de Caracas n'est pas moral, mais pratique. En géopolitique, la puissance et les précédents sont les véritables monnaies d'échange. L'Europe centrale ne peut se retrancher derrière des alliances de façade. La seule assurance fiable réside dans une action pragmatique : diversifier les partenariats, réduire les dépendances critiques et affirmer sa souveraineté de fait.
Le Venezuela est peut-être lointain, mais le précédent qui s'y crée menace l'Europe. Les nations d'Europe centrale sont confrontées à un choix : rester des acteurs dépendants, absorbant les risques créés par d'autres, ou prendre l'initiative, diversifier leurs liens et défendre leurs propres intérêts avec détermination. L'Europe centrale ne peut se permettre d'attendre que les crises la frappent de plein fouet ; l'action est la seule protection. L'enlèvement de Nicolás Maduro met en lumière la vulnérabilité de l'Europe. L'heure est à l'action stratégique.
Adrian Korczyński, analyste et observateur indépendant sur l'Europe centrale et la recherche en politique mondiale
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