par Thierry Meyssan
Suite au volumineux courrier que nous avons reçu après la dernière chronique de Thierry Meyssan, nous lui avons demandé de répondre à ses lecteurs. Il explique ici que l'opération Absolute Resolve ne contrevient à aucun engagement des États-Unis et n'est donc pas contraire au droit international. Il s'étonne que ses lecteurs soient offusqués par cette intervention alors qu'ils ont accepté, souvent sans réagir, bien d'autres ingérences qui, elles, contrevenaient à nos propres engagements. Cette mise au point est l'occasion de réfléchir à la différence entre les règles de la Guerre froide - que nous suivons encore - et le droit international - qui s'impose comme référence dans le monde multipolaire.

Après avoir dénoncé le rôle d'Israël dans la préparation de l'opération états-unienne « Absolute Resolve », Delcy Rodríguez prête serment en tant que présidente par intérim.
L'article que j'ai publié la semaine dernière sur l'opération Absolute Resolve [1] m'a valu un abondant courrier de protestation. Je n'ai pu répondre qu'à une petite partie de celui-ci. J'ai bien conscience de m'être mal exprimé puisque certains d'entre vous ont compris des choses que je n'ai jamais ni écrites, ni dites. Je voudrais donc vous donner quelques explications.
En premier lieu, l'objet de mon article n'était pas la crise au Venezuela, mais le fait que l'intervention états-unienne respecte le droit international. J'insiste sur ce point.
Le droit international n'est pas un code, c'est juste un engagement à respecter sa propre parole et à ne pas se comporter en barbare.
Or, d'un point de vue de Washington, Nicolás Maduro est un trafiquant de drogue. Que cette affirmation soit stupide n'a pas à entrer en ligne de compte. C'est à la Justice états-unienne de la prouver. Pour ma part, j'ai affirmé qu'il avait autorisé des trafiquants à traverser le territoire de son pays afin d'acheminer leur cocaïne aux États-Unis. Je ne l'ai jamais accusé lui-même de trafic de drogue, ni de cocaïne, ni de fentanyl (une spécialité du cartel mexicain de Sinaloa). Je ne me suis pas fondé sur les enquêtes de la DEA, ni sur la propagande israélienne, mais sur les confidences de barons de la drogue libanais. De même j'ai précisé que ces trafiquants chiites vénézuéliens n'étaient pas membres du Hezbollah, mais versaient leur zâkat au Hezbollah.
Au demeurant, les États-Unis ont agi au Venezuela comme ils l'avaient fait, en 1989, au Panama. Là aussi, ils avaient accusé le président Manuel Noriega d'être un trafiquant de drogue et l'avaient enlevé (opération Just Cause), faisant plusieurs milliers de morts au passage. Il n'a jamais été prouvé qu'il avait trafiqué des drogues, mais qu'il avait rémunéré des Contras nicaraguayen avec de l'argent du Cartel de Medellin. Or, nous savons aujourd'hui que l'affaire Iran Contras a été imaginée par Klaus Altman (alias Klaus Barbie, le « boucher de Lyon ») avant qu'il ne soit enlevé par Régis Debray pour être jugé en France et que ce nazi est le véritable organisateur du Cartel de Medellin [2].
Toujours d'un point de vue états-unien, Nicolás Maduro n'est pas président du Venezuela. Je n'ai pas discuté cette assertion, mais renvoyé par une note de bas de page à ma chronique d'août 2024 sur ce sujet [3]. J'y explique que la version occidentale de l'élection de 2024 est totalement faussée. Même si moins de 60 % des électeurs y ont participé, il ne fait aucun doute que Nicolás Maduro a été élu. Mais, là encore, ce n'est pas le problème. Un quart des États membres des Nations unies - dont les États-Unis - ne le reconnaissent pas en tant que tel. On ne peut donc pas reprocher à Washington de violer l'immunité d'un chef d'État comme il s'y est engagé en signant la Convention de Vienne.
Au demeurant, nous Français, sommes particulièrement mal placés pour reprocher aux États-Unis d'avoir enlevé le président du Venezuela : c'est nous qui, avec Dominique de Villepin, Régis Debray et les forces spéciales états-uniennes, avons enlevé Jean-Bertrand Aristide, le président élu d'Haïti [4]. Techniquement, les États-Unis avaient, là aussi, mis en doute la validité de l'élection du président Aristide en invoquant une disposition de la constitution haïtienne. Ils l'avaient enlevé, puis remis aux forces spéciales française qui l'avaient séquestré en République centrafricaine. À l'époque très rares sont ceux qui ont protesté. Le fait que nous connaissions mieux le Venezuela qu'Haïti ne doit pas nous pousser à les traiter différemment.
Notez bien que je ne pense pas qu'enlever Noriega, Aristide et Maduro soient de bonnes choses, pas plus que de placer au pouvoir l'ayatollah Khomeiny ou Mikheil Saakachvili. Je dis jute que cela ne viole pas le droit international, même si cela nous choque et choque les Nations unies..
Certes, tous les États membres des Nations unies se sont engagé à s'abstenir « dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l'emploi de la force, soit contre l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique de tout État, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies » (article 2 de la Charte des Nations unies). Cependant, ils reconnaissent tous un « droit de suite » s'ils sont attaqués par une organisation non-étatique et que le pays où elle se trouve ne la livre pas.
Ainsi, la France a conduit des opérations militaires en Syrie, en 2015, sans aucune autorisation, prétendument pour lutter contre Daesh qui avait commis les attentats du Bataclan (opération Chammal) [5]. Plus récemment, en 2022, nous avons continué l'opération Barkhane au Mali, même lorsque le gouvernement malien nous l'a interdit. Celui-ci était persuadé que nos services secrets soutenaient les jihadistes que notre armée combattait. C'est l'origine de l'expulsion de l'armée française du Sahel [6].
Ces précisions ne visent pas à dire que j'approuve ce que font les États-Unis, mais uniquement à souligner qu'ils n'ont pas violé leurs engagements et, donc, pas violé le droit international.
Comprenez bien : le droit international n'a été fondé, conjointement par la Russie et par la France, qu'à la fin du XIX° siècle et n'a pas été appliqué depuis la Guerre froide. Il ne permet pas de résoudre des crises comme celle du Venezuela. Mais c'est lui qui sera la référence dans le monde multipolaire que la Russie, la Chine et les États-Unis sont en train de construire. Il vaut donc mieux en comprendre la logique.
Ne réagissons pas en pleurant l'ordre de la Guerre froide et du monde sans l'URSS que nous avons connu. Les règles du G7 nous ont protégés et nous en avons abusées. De très nombreux États dans le monde en ont payé les frais. Pas nous. Nous entrons désormais dans un monde régi par le droit international et dans lequel les trois superpuissances pourront utiliser la force dans tous les cas non-prévus par ce droit. Et ils sont nombreux.
Ce système, fondé sur le respect de sa signature, ne fonctionne que si personne ne ment. Or, en 2002, l'administration Bush-Cheney s'est dotée d'une cellule spéciale, exclusivement composée de straussiens [7] autour de Paul Wolfowitz et de Douglas Feith (dont l'inévitable Elliott Abrams), pour fabriquer des mensonges : le Bureau des plans spéciaux du Pentagone [8]. Cet organisme a imaginé la fable selon laquelle l'Iraq de Saddam Hussein disposait d'armes de destruction massive et allait les utiliser contre les États-Unis. Elle est parvenue à convaincre la population états-unienne qu'elle était en danger. Par ailleurs le Royaume-Uni étant le champion toutes catégories de la manipulation des agences de presse [9], a donné un retentissement aux élucubrations des straussiens. Elles ont été alimentées par le Premier ministre britannique, Tony Blair, qui a, lui aussi, publié ces âneries. C'est pourquoi le président Donald Trump et son colistier, JD Vance, insistent tant sur la liberté d'expression, seule arme dans une démocratie contre le mensonge. Observons que le même groupe, cette fois autour de l'ex-ambassadrice de George Bush à l'OTAN, Victoria Nuland, a fabriqué le narratif selon lequel il n'y aurait pas de nazis en Ukraine. Les straussiens préparent ainsi la guerre contre la Russie comme ils ont préparé celle contre l'Iraq.
Revenons à Absolute Resolve, cette opération peut s'interpréter en fonction du corollaire Trump de la doctrine Monroe [10], comme en fonction de la crise états-uno-iranienne. Je n'ai pas traité la première manière de voir dans mon article de la semaine dernière, mais j'ai publié la chronique d'Alfredo Jalife-Rahme sur le même sujet. [11] Si je l'avais fait, j'aurais dit - comme lui - que, désormais, les États-Unis ont le contrôle des principales ressources pétrolières de l'ensemble du continent américain de l'Alaska à la Patagonie, contrôlant 40 %, non pas des réserves mondiales, mais de la production mondiale. J'ai, par contre, indiqué que Washington ne voulait pas voler le pétrole vénézuélien, mais surveiller qu'il ne soit pas vendu à certains États. Manlio Dinucci a, quant à lui, précisé que Washington entendait d'abord qu'il soit vendu en dollars et non plus en yuan ou en d'autres monnaies [12]. J'ai toujours insisté sur le fait que l'économie des États-Unis est malade ; qu'elle accumule une dette considérable, impossible à rembourser. Le président Trump, comme le président Gorbatchev, est d'abord tenu de répondre à ce défi avant tout autre objectif.
Enfin, la vice-présidente, Delcy Rodríguez, a déclaré le lendemain même de l'intervention états-unienne : « Les gouvernements du monde entier sont simplement choqués que ce soit la République bolivarienne du Venezuela qui soit la victime et l'objet d'une attaque de cette nature, qui a, sans aucun doute, une teinte sioniste ». Souvenons-nous qu'Israël était intervenu au parlement brésilien pour faire chuter la présidente Dilma Rousseff, en 2013, ou pour soutenir le coup d'état au Honduras et l'éviction du président Manuel Zelaya.
D'un point de vue géopolitique, si les États-Unis n'interviennent pas militairement en Iran, l'allié du Venezuela et l'une des causes de l'enlèvement du président Maduro, nous devrons en conclure que les États-Unis ne se donnent pas le droit d'intervenir hors de leur zone d'influence définie à Anchorage, le 15 août 2025. La carte d'Andrei Martyanov serait donc juste [13].
[1] « L'enlèvement de Nicolás Maduro », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 6 janvier 2026.
[2] « El Carnicero y el Patrón. La conexión oculta entre Pablo Escobar y Klaus Barbie », Boris Miranda, Nueva Sociedad, #257, mayo-junio de 2015.
[3] « Les mensonges de la presse sur l'élection présidentielle vénézuélienne », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 27 août 2024.
[4] « Coup d'État en Haïti », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 1er mars 2004.
[5] « Le mensonge comme arme de gouvernement », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 18 novembre 2025.
[6] « Le Mali face aux contradictions françaises », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 23 août 2022.
[7] « Vladimir Poutine déclare la guerre aux Straussiens », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 5 mars 2022.
[8] « Le dispositif Cheney », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 6 février 2004.
[9] « Les techniques de la propagande militaire moderne », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 16 mai 2016.
[10] « Le Pentagone adopte la vision Trump du monde », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 10 décembre 2025.
[11] « Après Maduro : la chute du mur de Berlin latino-américain, et l'israélisation du continent », par Alfredo Jalife-Rahme, Traduction Maria Poumier, La Jornada (Mexique), Réseau Voltaire, 9 janvier 2026.
[12] « Rapine à main armée », par Manlio Dinucci, Traduction M.-A., Réseau Voltaire, 10 janvier 2026.
[13] « La Russie lance sa deuxième frappe Oreshnik contre l'Ukraine, et Martyanov publie une "carte du partage tripolaire" », par Alfredo Jalife-Rahme, Traduction Maria Poumier, La Jornada (Mexique), Réseau Voltaire, 12 janvier 2026.