14/01/2026 2 articles dedefensa.org  6min #301805

Trump est-il le « dernier homme » de Nietzsche ?

 Journal dde.crisis de Philippe Grasset 

14 janvier 2026 - C'est  ce texte d'Alastair Crooke qui m'a donné l'idée à moi-même de demander à PhG en personne, de reprendre quelques extraits d'un texte qu'il écrivit en son temps, à propos du « dernier homme » débusqué par le Zarathoustra de Nietzsche. Il nous vint, à la lecture de Crooke (qui cite Nietzsche, bien sûr) la question : Trump, avec son absolu nihilisme et sa complète ignorance des valeurs humaines, est-il peut-être bien le « dernier homme » de Nietzsche ? Cette phrase superbe de Nietzsche définissant ce « dernier homme » ne va-t-elle pas comme un gant à notre 'The Donald', d'autant plus s'il est en mauvais état puisqu'éventuellement atteint d'une sorte de démence sénile qui ne serait alors qu'un moyen diabolique de renforcer son caractère de « dernier homme » ? Poser la question, comme on dit en clignant de l'oeil... Écoutez cela, où Zarathoustra nous parle de ce trop fameux « dernier homme » :

« Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne sait pas se mépriser lui-même... »

La suffisance tambourinesque et le narcissisme abracadabrantesque de Trump l'occupent bien assez pour être seulement effleuré par cette absurde proposition de « se mépriser lui-même... », - ce qui est pourtant le fondement même de l'incertitude humaine, de l'interrogation existentielle, du doute salvateur et de l'esprit-critique qui nourrit la joie inimaginable de la liberté de l'esprit vis-à-vis de soi-même. Qui n'a rien ni jamais éprouvé de tout cela, répond effectivement à la vision nietzschéenne.

Ainsi était-il dit dans ce 'Journal', en d'autres temps ( 28 février 2018) :

«...  Full Circle là aussi.

» "Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne sait pas se mépriser lui-même...",

» écrit Nietzsche dans une de ses ouvertures d'Ainsi parlait Zarathoustra, consacrée au « dernier homme ». C'est à la fois juste pour notre époque, mais aussi incomplet et très instable comme jugement, - je veux dire à chaque instant proche d'être démenti. Ce serait totalement juste si nous étions dans Le Meilleur des Mondes ou bien dans 1984, avec chacun dans notre poche notre exemplaire de La Servitude volontaire de l'ami La Boétie, tout cela établissant et institutionnalisant ce « dernier homme » de Nietzsche. (« "Nous avons inventé le bonheur", - disent les derniers hommes, et ils clignent de l'œil. ») Cette situation n'est nullement une description complète de notre époque ; certes, époque d'une seule idéologie, d'une seule non-pensée réduite à la narrative de l'inversion, d'un seul jugement élevé à la vanité de l'accomplissement de la médiocrité abyssale maquillée en "bonheur" ; et pourtant époque complètement éclatée, agitée furieusement, chamaillerie perpétuelle à l'intérieur même d'elle-même, grondante d'insatisfaction contestatrice... Époque totalement instable, à la fois acceptant ce destin avec l'empressement du zombie satisfait de sa servilité aveugle, à la fois le contestant rageusement et furieusement, et sans perspective d'en être satisfait.

» Tous ces grands anciens, avec tant d'autres de cette cohorte puissante qui a distingué la perspective catastrophique de la modernité, ne se sont pas trompés sur la monstruosité formelle de l'évolution, mais ils ne savaient pas tout parce que nul dans l'univers des hommes ne peut tout savoir. Le grand perturbateur de ce destin épouvantable, le joker qui peut faire basculer la partie qui semblait impossible à faire basculer, qui ménage ainsi une si grande part d'inconnu, c'est le système de la communication et la multiplicité extraordinaire de son effet-Janus...

» "Aujourd'hui, le système de la communication est entré dans des convulsions révolutionnaires et dans une formidable phase d'inversion vertueuse. C'est ce que nous nommons le "modèle-Janus" avec son opérationnalisation qui est l'" effet-Janus", auquel nous nous sommes déjà souvent référé sur ce site, à l'occasion de  tel ou  tel événement.

» "Le système de la communication est plus puissant qu'il n'a jamais été, grâce à l'apport massif de nouveaux moyens et de nouvelles possibilités d'arrangement du matériel diversité/complexité. Il a démontré dans son histoire son savoir-faire, son extraordinaire capacité à donner le "crédit de la vérité" à l'univers dont il pénètre ceux qu'ils touchent, en faisant en sorte que tout se passe comme si ces "élus" y pénétraient à leur façon et en toute liberté. Mais cet univers est changeant, selon les circonstances et la puissance des sources qui alimentent ce système, c'est-à-dire que le système ne détermine des univers qu'en fonction des impulsions qu'il reçoit, sans se soucier du sens des choses. Ainsi le système de la communication est-il par-delà le Bien et le Mal, notamment par rapport à l'échelle de valeurs du Système dont il devrait être pourtant la créature ; il se révèle, au bout du compte, pour le Système, trompeur et déloyal dans des occasions importantes (tout en restant nécessaire au Système)... " ( 14 décembre 2012, Glossaire.dde.)

» Le texte sur « le dernier homme » est admirable d'équilibre et de stabilité dans sa critique de la médiocrité moderniste. Mais Nietzsche ne pouvait pas savoir qu'il y aurait le système de la communication et son sublime effet-Janus. Ce texte est toujours à relire et j'ai réalisé qu'il a nécessairement sa place dans nos archives, avec la nécessité de le ressortir régulièrement pour nous rafraîchir l'esprit... »

En fait, je ne reptroche rien à Nietzsche, notamment de n'avoir pas preévu le système de la communication. Lui-même devait sentir qu'il se passerait quelque chose... Certes, il annonçait « le dernier homme » pour un à deux siècles à partir de ses écrits de la fin du XIXème siècle ; de ce point de vue, il n'a pas touché loin de sa cible. Mais pour montrer tant d'énergie, tant de puissance malgré ses affreuses faiblesses physiques, jusqu'à la folie de 1880-1890, il fallait bien qu'il crût à l'espérance. Agissant comme il fit, écrivant ce qu'il écrivit qui conduisait nécessairement son esprit à la folie, il fallait qu'il gardât toute sa confiance, sa fides, sa foi.

C'est dans cette tension sublime qu'il écrivit son œuvre. Ainsi de son Zarathoustra nous décrivant « le dernier homme ». Simplement, il ne pouvait imaginer que nous l'aurions siu parfaitement, jusqu'à être la caricature grotesque, bouffonne de ce qu'est le « le dernier homme »...

PhG - Semper Phi

Note

 Ce texte est extrait de  Ainsi parlait Zarathoustra - Un livre pour tous et pour personne. (Also sprach Zarathustra. Ein Buch für Alle und Keinen, poème philosophique de Friedrich Nietzsche publié entre 1883 et 1885.) L'extrait est de la traduction française de  Henri Albert, Société du Mercure de France, 1903 [sixième édition] ( Œuvres complètes de Frédéric Nietzsche, vol. 9, pp. 7-29). L'extrait figure dans "Le prologue de Zarathoustra", Première Partie de l'œuvre.

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14/01/2026 dedefensa.org  4min #301806

 Trump est-il le « dernier homme » de Nietzsche ?

Zarathoustra rencontre « le dernier homme »

Frédéric Nietzsche

Quand Zarathoustra eut dit ces mots, il considéra de nouveau le peuple et se tut, puis il dit à son cœur : « Les voilà qui se mettent à rire ; ils ne me comprennent point, je ne suis pas la bouche qu'il faut à ces oreilles.
Faut-il d'abord leur briser les oreilles, afin qu'ils apprennent à entendre avec les yeux ? Faut-il faire du tapage comme les cymbales et les prédicateurs de carême ? Ou n'ont-ils foi que dans les bègues ?