
par Steven Wilson
La découverte de 21 corps de migrants subsahariens exécutés en Libye n'est pas seulement un fait divers macabre de plus. Elle est le révélateur cru d'un système installé, presque banalisé, où la vie humaine n'a plus de valeur marchande que celle qu'un trafiquant veut bien lui accorder. À Ajdabya, dans l'est du pays, ces migrants ont été abattus de sang-froid, enterrés dans une ferme privée, comme on se débarrasse d'une marchandise devenue inutile.
Ce drame relance une question dérangeante mais incontournable : comment la Libye est-elle devenue l'un des plus grands marchés de l'esclavage moderne au monde, sous le regard impuissant ou complaisant de la communauté internationale ? Derrière cette fosse commune, c'est toute une économie de la violence, du trafic humain et de l'impunité qui refait surface.
Une route migratoire transformée en piège mortel
Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye est un État fragmenté, livré aux milices, aux groupes armés et aux réseaux criminels. Dans ce chaos, les migrants venus d'Afrique subsaharienne sont devenus une monnaie d'échange. La route vers l'Europe, autrefois synonyme d'espoir, s'est transformée en un véritable couloir de la mort.
La découverte d'Ajdabya n'est malheureusement pas une exception. Ces dernières années, des fosses communes ont été retrouvées dans le sud libyen, parfois contenant des dizaines, voire des centaines de corps. Chaque fois, le même scénario : des migrants retenus, torturés, rançonnés, puis exécutés lorsqu'ils ne rapportent plus d'argent ou tentent de fuir.
L'absence de sanctions réelles contre les trafiquants alimente cette spirale. Même lorsqu'un criminel est arrêté, comme dans le cas présent, le système qui l'a rendu possible demeure intact. Les centres de détention illégaux prolifèrent, souvent sous le contrôle de groupes armés qui bénéficient d'un pouvoir local quasi absolu.
Un trafic lucratif qui repose sur l'esclavage moderne
Le trafic d'êtres humains en Libye est devenu une industrie. Une industrie violente, mais extrêmement rentable. Les migrants sont vendus, revendus, loués comme main-d'œuvre forcée, ou détenus jusqu'au paiement de rançons exorbitantes par leurs familles. Ceux qui ne peuvent pas payer sont battus, affamés, parfois tués.
Ce système rappelle sans détour l'esclavage des siècles passés, à une différence près. Celui-ci se déroule sous nos yeux, à l'ère des droits humains proclamés et des conventions internationales. Les témoignages d'ONG décrivent des scènes insoutenables : chaînes, travaux forcés, violences sexuelles, exécutions arbitraires. Des hommes, des femmes et parfois des enfants réduits à l'état d'objets.
En externalisant le contrôle des frontières européennes vers la Libye, l'Europe a aussi, indirectement, contribué à renforcer ce système. Intercepter les migrants en mer pour les renvoyer dans un pays où ils risquent la torture revient à fermer les yeux sur leur sort, au nom de la lutte contre l'immigration irrégulière.
La fosse commune d'Ajdabya n'est pas seulement un crime libyen. Elle est le symbole d'un échec collectif. Celui d'un monde qui tolère que des milliers d'êtres humains soient traités comme des esclaves modernes, tant que cela se passe loin des caméras et des urnes.
Chaque corps exhumé raconte une histoire interrompue, mais aussi une responsabilité partagée. Tant que la Libye restera un no man's land juridique, tant que les réseaux criminels prospéreront dans l'impunité, les fosses communes continueront de s'ouvrir. Et avec elles, une question obsédante : combien de morts faudra-t-il encore pour que l'indignation devienne action ?
source : L'investigateur Africain

