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 L'Iran sur le pied de guerre : Trump menace d'intervenir pour «soutenir les émeutiers». Téhéran menace les intérêts américains et célèbre le «Conquérant de Khaybar»

Nous qui n'avons jamais connu la révolution

Par  Nate Bear, le 16 janvier 2026

Les réactions aux manifestations en Iran sont insupportables.

On pouvait s'y attendre de la part de la droite. Mais de la "gauche" aussi. Bien souvent, elles s'avèrent même interchangeables.

J'ai regardé une vidéo virale sur Instagram d'un  humoriste occidental influent de  "gauche" qui "expliquait" la situation en Iran en relayant les arguments de la CIA, du Mossad et du MI6 sur le "régime" iranien.

Owen Jones a écrit un article dans The Guardian reprenant les arguments des services de sécurité occidentaux sur le "régime barbare". Ce journaliste du Guardian favorable au changement de régime a d'ailleurs  écrit 19 articles en 16 jours pour ce journal.

Le streamer multimillionnaire de "gauche" Hasan Piker a déclaré que les États-Unis doivent lever les sanctions - à condition que des élections aient lieu en Iran.

La droite était bien sûr plus encline à exiger le bombardement de l'Iran. Mais sur la question de l'"inhumanité" du "régime" (une manœuvre rhétorique qui ne s'applique jamais aux États à parti unique alignés sur l'impérialisme occidental), tout le monde tombe d'accord.

Le seul signe distinctif a été l'appel lancé par des personnalités de gauche à soutenir les émeutiers et à s'opposer à Trump. Une posture présentée par des individus comme Owen Jones comme le juste milieu, le fruit d'esprits vertueux, compatissants et perspicaces.

Les propos insignifiants de la droite n'ont rien de surprenant et peuvent être ignorés, mais ceux de la "gauche" et la confusion entre les deux courants nécessitent qu'on s'y attarde.

Pourquoi le "peuple iranien" est-il monolithique pour la "gauche" comme pour la droite durant ces moments de chaos opportuniste ? Pourquoi de nombreux membres de la gauche ont-ils rejeté le principe de la critique anti-impérialiste alors que les puissances impérialistes s'apprêtent à frapper, et ont-ils décidé que les émeutiers incarnent les pensées et les désirs de tous les Iraniens ? Pourquoi, à un moment si crucial, ont-ils décidé de ne pas s'imposer l'exigence de la probité intellectuelle ?

Pour des types comme Owen Jones et les influenceurs de « gauche », personne ne s'est demandé si répéter les arguments de la CIA, du Mossad et du MI6 sans rien vérifier pouvait s'avérer dangereux. Personne n'a tenté de s'affranchir du discours dominant pour comprendre pourquoi les manifestations ont dégénéré. Nulle velléité d'enquêter sur le pourquoi du déchaînement de violence. Personne ne s'est interrogé sur la couverture médiatique disproportionnée des manifestations en Iran et l'absence de reportages sur celles d'autres pays.

L'une des raisons que beaucoup refusent d'admettre est que, tout comme la droite, ils considèrent l'Iran comme le mal absolu. Des décennies de lavage de cerveau sur les "ayatollahs" et les "mollahs" ont porté leurs fruits, aussi bien à gauche qu'à droite. En période de crise, nous n'observons donc pas la moindre prise de conscience de la gauche pontifiante pour contrer la rhétorique impérialiste. Nous n'entendons que les mêmes rengaines, répétées à l'envi, à l'exception peut-être d'une ou deux notes discordantes.

Un constat qui nous fait comprendre que, trop souvent en Occident, nous ne nous voyons rien parce que nous ne nous regardons pas.

Nous ne comprenons pas notre propre histoire, comment, par conséquent, comprendre celle des autres ?

L'Iran moderne tire ses origines d'une révolution. Une authentique révolution populaire et complexe qui a renversé un dirigeant monarchiste corrompu, répressif et aligné sur l'Occident pour instaurer une forme révolutionnaire de gouvernance islamique anti-impérialiste. Cette forme de gouvernance et le processus qui l'ont vue émerger dépassent notre compréhension, et surtout, notre imagination, forgées par des sensibilités impérialistes bourgeoises.

L'universitaire iranienne Helyeh Doutaghi l'a parfaitement exprimé dans un  article de référence sur l'organisation et l'action des syndicats iraniens dans le contexte d'un État révolutionnaire.

"La résistance au sein d'un État issu d'une révolution populaire et engagé dans l'anti-impérialisme exige un ensemble de principes et de pratiques distincts de ceux qui ont cours dans la sphère de l'impérialisme".

En Occident, nous ne sommes pas en mesure d'en saisir toute la portée, car nous vivons dans des États antirévolutionnaires, tant sur le plan politique que social.

Nous sommes des entités impériales sur des terres impériales.

Nous sommes soumis de longue date aux pouvoirs de l'isolement, du capitalisme et du néolibéralisme, des systèmes profondément antirévolutionnaires.

Nous trônons sur des trésors pillés, ostensiblement exposés dans nos musées, et sur les cadavres de millions d'innocents dépouillés de leur vie par les idéologies anti-révolutionnaires du colonialisme et de l'impérialisme devenues réalité.

Les intellectuels de "gauche" comme Jones, établis en plein cœur de l'empire, n'ont pas la moindre crédibilité pour se prononcer sur le caractère erroné d'un processus révolutionnaire dans lequel ils n'ont jamais eu le courage de s'investir. Comment peut-on être confortablement installés dans le broyeur impérial et croire, de droite comme de gauche, qu'on possède un quelconque crédit moral, voire intellectuel, pour juger une révolution ? Ça me dépasse.

Mais, Nate, et la Révolution américaine ?

La Révolution américaine ? La putain de Révolution américaine ? La "Révolution" américaine est le plus grand mensonge, le plus grand abus de langage de l'histoire.

La Révolution américaine n'a constitué qu'un épisode de plus de la guerre fratricide européenne sur une terre lointaine et indigène. Une "révolution" qui s'est soldée par une guerre civile entre Européens, dans un État qui a détruit et dépossédé les premiers habitants de ces terres.

L'éradication a toujours été, et demeure le mode d'action privilégié de la révolution occidentale.

Nous en sommes témoins aujourd'hui avec les nativistes anti-immigrés vomissant l'idéologie de l'éradication comme dernier avatar de la "révolution" occidentale.

Les récits que les Occidentaux blancs inventent pour s'approprier un héritage héroïque et révolutionnaire ont de quoi rendre malade. Ces récits s'inventent en dénonçant les véritables et actuelles révolutions, qu'il s'agisse de l'Iran, de Cuba, du Venezuela ou même de la Corée du Nord.

Nous vivons dans des structures bourgeoises et anti-révolutionnaires. Nous évoluons au sein d'États individualistes et politiques qui ne s'engagent à rien d'autre qu'à poursuivre l'accumulation des richesses à leur propre profit.

Les Anglais ont mis fin à leur révolution en moins de temps qu'il faut pour le dire. Les Français ont aboli la monarchie pour accaparer le pouvoir et devenir la deuxième puissance coloniale mondiale. Après la chute de l'URSS, l'Europe de l'Est s'est engouffrée dans un processus impérial antirévolutionnaire, s'adonnant au capitalisme néolibéral et aux guerre de l'OTAN.

Nous, Européens et citoyens des États-Unis, engagés uniquement envers nous-mêmes, n'avons aucune conception transcendante d'une existence collective qui dépasse le moi. Nous n'avons pas la moindre idée de ce que l'on entend par la solidarité pleinement réalisée.

Pour nous donner bonne conscience, nous nous réfugions derrière des systèmes d'électoralisme démocratique libéral que nous qualifions de liberté.

Notre peuple souffre de la faim, nos logements nous coûtent la moitié de nos salaires, quelques hommes contrôlent la moitié de nos richesses, nos systèmes de santé sont en faillite, nos impôts financent des assassinats à l'autre bout du monde, mais nous sommes libres de voter pour ces horreurs, et nommons cela la liberté !

Nous qualifions cela de liberté et, à l'instar de Hasan Piker, exigeons que tous adhèrent à ce concept.

Cette idolâtrie du libéralisme pave la voie à l'impérialisme.

L'impérialisme, voilà notre idéal révolutionnaire.

Et nous, Occidentaux qui n'avons jamais connu la révolution, nous qui sommes couverts de sang et de trésors pillés, n'avons ni crédibilité ni autorité morale pour juger les processus révolutionnaires d'autrui.

Pour expliquer pourquoi les syndicats de travailleurs du gaz en Iran n'ont pas fermé les usines en exigeant de meilleures conditions salariales, Doutaghi affirme dans son article qu'une telle pratique

"ne peut être appréhendée que dans le cadre d'un État issu d'une révolution populaire et soumis par la suite à une attaque impérialiste persistante. Les manifestations, dans un contexte de sanctions, de guerres et de menaces de changement de régime, ne peuvent et ne doivent pas se conformer aux formes d'organisation, aux critères de réussite ou aux stratégies développées au cœur de l'empire".

Nous ne sommes pas en mesure de comprendre. Mais nous le pourrions.

Jones et les autres auraient pu écrire, s'ils avaient vraiment eu le courage de leurs prétendues convictions anti-impérialistes, tant d'articles sur les formations révolutionnaires et les modes d'organisation en Iran qui concilient souveraineté nationale et justice, révolution et progrès.

Nous aurions pu apprendre que  le nombre d'inscriptions des femmes dans l'enseignement supérieur a été multiplié par 21 depuis la révolution, que les femmes représentent 60 % de l'ensemble des étudiants et que l' Iran produit plus de diplômés en sciences, technologie, ingénierie et mathématiques, hommes et femmes confondus, que les États-Unis.

Jones et les esthètes de "gauche" le savent-ils seulement ? Savent-ils que le  taux d'alphabétisation en Iran, d'environ 90 %, est bien supérieur à celui des États-Unis ?

S'ils méconnaissent ces réalités, c'est dû à leur ignorance crasse, et s'ils n'en savent rien, c'est par pure négligence. Quoi qu'il en soit, ils ont choisi, à un stade critique, de relayer la propagande en faveur du changement de régime.

Helyeh Doutaghi explique comment les Iraniens doivent constamment se prémunir contre ce type d'interventions impérialistes occidentales en période de troubles. Elle explique que les manifestations de 2022, initiées par des femmes,

"forment un ensemble de revendications sociales légitimes, mais ont rapidement été récupérées, reformulées - grâce à un soutien sioniste ostentatoire, à des réseaux diasporiques organisés et une campagne médiatique massive - et transformées en un appel au changement de régime".

Helyeh Doutaghi nous rappelle aussi que la police iranienne ne peut être comparée à la police occidentale, qui

"fonctionne comme le bras armé de l'empire, réprimant la dissidence et criminalisant la résistance". En Iran, la police "existe au sein d'un État né d'une révolution populaire, soumis à des décennies de sanctions, d'assassinats, de sabotages, etc., et est confrontée à des tentatives soutenues de la désarmer en interne, en délégitimant sa capacité à maintenir l'ordre".

Les radicaux et anarchistes, œuvrant à l'intérieur de l'empire et en dehors d'un cadre révolutionnaire, interprètent donc toute chose - y compris le comportement de la police - à travers un prisme eurocentrique, estimant que les forces de l'ordre n'existent que pour soumettre les masses.

Nous ne sommes pas en mesure de comprendre. Mais nous le pourrions.

Les militants de "gauche" feraient bien de lire Helyeh Doutaghi et de s'intéresser au point de vue des manifestants iraniens qui s'inscrivent dans un contexte anti-impérialiste et révolutionnaire.

La prochaine fois que les Iraniens manifesteront, que ceux qui n'ont jamais vécu la révolution et ne prennent aucun risque, protégés qu'ils sont par les rouages de l'empire, se taisent une bonne fois pour toutes.

Traduit par  Spirit of Free Speech

 ssofidelis.substack.com