19/01/2026 les-crises.fr  18min #302218

Le coût national des opérations secrètes de la Cia à l'étranger atteint des sommets

Alors que la CIA mène une guerre secrète à travers le monde, les conséquences se font sentir sur le sol américain avec des conséquences désastreuses. Ce qui semble être le cas avec, le mois dernier, le meurtre de deux membres de la Garde nationale de Virginie-Occidentale à Washington, DC.

Source :  Jacobin, Chip Gibbons
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Les conséquences des manœuvres mégalomaniaques de la CIA partout dans le monde retombent souvent sur le territoire américain, avec des conséquences dramatiques pour les citoyens ordinaires plutôt que pour les élites.. (Robert Nickelsberg / Getty Images)

Dans la soirée du 26 novembre, Andrew Wolfe et Sarah Beckstrom étaient postés devant la station de métro Farragut West à Washington, DC. Tous deux étaient membres de la Garde nationale de Virginie-Occidentale. Dans le cadre de la tentative de Donald Trump de transformer les villes votant Démocrates en zones de guerre, ils avaient été envoyés dans la capitale nationale. Les deux jeunes gens de Virginie Occidentale ont été abordés par un homme qui a ouvert le feu. Wolfe a été grièvement blessé, Beckstrom a été assassiné.

Le meurtre de Beckstrom, âgé de vingt ans, était un acte d'une violence odieuse et insensée. Trump et ses partisans, à l'instar des politiciens qui ont marqué l'histoire des États-Unis, ont cyniquement exploité cette tragédie pour justifier la décision de déployer des troupes américaines à l'encontre de citoyens américains dans des villes où leur présence n'est pas la bienvenue. Et comme le tireur présumé, Rahmanullah Lakanwal, était un réfugié afghan, la Maison Blanche de Trump a redoublé d'efforts dans sa politique xénophobe, promettant de « suspendre définitivement l'immigration en provenance de tous les pays du tiers monde. »

Mais le tireur présumé n'est pas un immigrant ordinaire. Lakanwal est arrivé dans ce pays grâce à son travail avec la Central Intelligence Agency (CIA) dans le cadre de ce qui ne peut être décrit que comme un escadron de la mort. Aussi horrible que soit cette fusillade, elle n'est pas le symptôme du « carnage américain » dont Trump prétend à tort qu'il assiège les villes.où la majorité des Américains n'ont pas voté pour lui. Bien au contraire, ces meurtres font partie intégrante d'un grave problème systémique, qui est profondément embarrassant pour les élites politiques de tous bords..

Alors que la CIA mène sa guerre partout dans le monde via des interventions secrètes, les conséquences de ses manoeuvres mégalomaniaques se retournent contre les États-Unis avec des conséquences désastreuses. Et ces dernières sont rarement ressenties par les élites qui poussent à la guerre, mais plutôt par les Américains ordinaires.

Les escadrons de la mort

Rahmanullah Lakanwal a été officiellement inculpé du meurtre de Beckstrom. Lors d'une audience qui s'est déroulée alors qu'il était sur son lit d'hôpital, il a plaidé non coupable. Comme toute personne accusée d'un crime, il a droit à la présomption d'innocence. Mais en supposant que les accusations portées contre lui par le gouvernement, qui sont incontestablement très solides, soient vraies, son passé soulève des questions alarmantes.

Lakanwal est arrivé aux États-Unis en 2021 dans le cadre de l'opération Allies Welcome, un programme destiné à évacuer les Afghans qui avaient aidé les États-Unis dans leur guerre en Afghanistan, en partie parce que l'aide apportée aux États-Unis les rendait particulièrement vulnérables aux représailles des talibans. Lakanwal était un vétéran des « Zero Units », une force paramilitaire financée par la CIA et connue pour ses atrocités. Selon certaines informations, Lakanwal a commencé à participer aux unités de la CIA à l'âge de quinze ans. Bien que cela le place juste en dessous de l'âge limite pour les enfants soldats en vertu du droit international, c'est un âge remarquablement précoce pour être envoyé au combat.

Et il semble que sa participation se soit poursuivie jusqu'au retrait des États-Unis d'Afghanistan. Lakanwal a aujourd'hui vingt-neuf ans, ce qui signifie qu'il a passé environ un tiers de sa vie à combattre dans ces unités. Non seulement l'âge précoce de Lakanwal lorsqu'il a commencé à se battre pour la CIA est surprenant, mais la longévité et la nature de son engagement le sont tout autant. Si certains médias qualifient les Zero Units d'unités « d'élite » de lutte contre le terrorisme ou de forces paramilitaires, il serait plus juste de les décrire comme des escadrons de la mort.

Selon un rapport de Human Rights sur la guerre, les unités financées par la CIA se sont rendues coupables d'exécutions extrajudiciaires de civils. Ces unités ont souvent pu compter sur le soutien aérien des États-Unis et ont parfois été accompagnées dans leurs missions par des Rangers de l'armée américaine. Les Zero Units étaient étroitement associées aux « raids nocturnes », lesquels étaient des missions « tuer ou capturer » menées de nuit au domicile de présumés insurgés. Comme elles impliquaient davantage de meurtres que de captures, les raids nocturnes étaient avant tout un programme d'assassinats.

Si certains médias qualifient les Zero Units d'unités « d'élite » antiterroristes ou paramilitaires, il serait plus juste de les décrire comme des escadrons de la mort.

Dans son ouvrage magistral intitulé The Fort Bragg Cartel, le journaliste Seth Harp a documenté la manière dont ces assassinats ciblés sont devenus la marque de fabrique de la politique étrangère post-11 Septembre. Confrontée à une insurrection en Irak, l'administration Bush a eu recours à une stratégie d'assassinats, notamment par le biais de raids nocturnes.

Le basculement en Irak d'une guerre conventionnelle à des assassinats par les forces spéciales a été en grande partie orchestré par le général Stanley McChrystal. Lors de sa campagne présidentielle, Barack Obama a appelé à une escalade de la guerre menée par les États-Unis en Afghanistan. Cela s'inscrivait dans sa logique paradoxale voulant que le véritable problème de la guerre en Irak menée par Bush n'était pas le caractère criminel de l'invasion ou le bilan humain de la guerre, mais le fait qu'il s'agissait d'une « guerre stupide » qui détournait l'attention du combat juste mené en Afghanistan.

Visiblement impressionné par le succès sanguinaire des exécutions extrajudiciaires en Irak, Obama a exporté cette stratégie en Afghanistan. Il a non seulement étendu le recours aux raids nocturnes, mais aussi l'utilisation généralisée des drones dans les assassinats ciblés, faisant de l'expansion et de l'institutionnalisation de l'assassinat comme arme principale de la politique étrangère américaine son plus grand héritage.

C'est ce programme d'assassinats que Lakanwal a passé un tiers de sa vie à mettre en œuvre. Selon Drop Site News, il était l'un des nombreux membres d'une Zero Unit arrêtés en Afghanistan « après que les Zero Units aient tué à Kandahar des forces de police afghanes qu'elles étaient censées protéger. » Son emprisonnement a été très bref. L'État afghan n'avait pratiquement aucune autorité sur les membres de l'escadron de la mort soutenu par la CIA dans la mesure où ceux-ci bénéficiaient d'une immunité totale accordée par les Américains. Pendant sa brève détention, la CIA a continué à payer Lakanwal. Puis ils l'ont emmené aux États-Unis.

Les éventuelles motivations de Lakanwal restent floues. Ses avocats ont réfuté l'accusation du gouvernement voulant qu'il ait tendu une embuscade aux deux membres de la Garde nationale, affirmant que « toutes les preuves connues de l'allégeance de Lakanwal montrent sa solidarité avec le personnel militaire américain ». Ceux qui connaissaient Lakanwal rapportent qu'il traversait de plus en plus de crises personnelles, potentiellement causées par un syndrome de stress post-traumatique.

Qu'un membre de ce qui était essentiellement un escadron de la mort dirigé par la CIA ait prétendument mené une attaque sur le sol américain est troublant, mais ce n'est pas sans précédent. Bien avant que la CIA ne soit présente en Afghanistan dans le cadre de la « guerre mondiale contre le terrorisme », elle finançait les moudjahidines islamistes armés en Afghanistan, d'abord contre le gouvernement pro-soviétique afghan, puis, après l'invasion soviétique, contre l'Union soviétique elle-même. Présentés à l'époque comme des combattants de la liberté, les militants antisoviétiques ont été à l'origine des mouvements que le gouvernement américain allait plus tard qualifier de terroristes.

La transformation des alliés d'hier en ennemis d'aujourd'hui n'a pas nui à la réputation de la CIA aux yeux des américains. En passant de la lutte contre la menace soviétique à celle contre la menace terroriste l'agence a continué à bénéficier de budgets importants pour mener des opérations secrètes à travers le monde. Mais cela a tout de même causé quelques désagréments temporaires à la CIA.

La dernière guerre afghane de la CIA

Avant les attentats du 11 Septembre, des individus ayant des liens évidents avec les moudjahidines antisoviétiques ont été accusés d'être impliqués dans des complots terroristes contre les États-Unis. Dans certains de ces cas, ils auraient obtenu de la CIA des visas leur permettant de se rendre aux États-Unis. Les révélations selon lesquelles Omar Abdel-Rahman, connu sous le nom de « Blind Sheik » [Omar Abdel Rahman est un prédicateur musulman égyptien, né le 3 mai 1938 et mort le 18 février 2017, à l'âge de 78 ans, à la prison fédérale de Butner en Caroline du Nord. Il est surnommé « le cheikh aveugle » et considéré comme le chef spirituel de la Gamaa al-Islamiya, NdT], avait obtenu un visa de la CIA ont suscité un débat médiatique sur le « blowback » [retour de manivelle, NdT], terme utilisé par la CIA pour désigner les conséquences non intentionnelles de ses actions secrètes. En dépit des reportages sérieux des grands médias, la CIA a minimisé ce type de liens, et ces histoires ont rapidement été envoyées aux oubliettes. Bien que ces incidents restent encore aujourd'hui entourés de mystère, ils donnent un aperçu de la manière dont les guerres secrètes menées par la CIA à l'étranger finissent par arriver sur le territoire national.

À peu près treize ans avant que les États-Unis ne lancent leur guerre en Afghanistan après le 11 Septembre, le lieutenant-colonel Robert Anderson était en poste à la John F. Kennedy Special Warfare School à Fort Bragg. Sous son commandement se trouvait Ali Mohamed, un ancien officier militaire égyptien naturalisé américain. Anderson était de plus en plus inquiet au sujet de Mohamed, qu'il considérait comme un fanatique. Peu après une réunion, Mohamed a informé ses collègues militaires qu'il prendrait ses vacances pour se rendre en Afghanistan afin de combattre les Soviétiques aux côtés des moudjahidines. À son retour, il a offert en souvenir des ceintures provenant des uniformes des soldats soviétiques qu'il se vantait d'avoir tués.

Le choix de Mohamed pour ses vacances n'était pas seulement peu orthodoxe. En tant que soldat sous uniforme, partir combattre au nom d'une force étrangère va à l'encontre du règlement militaire. Anderson a rédigé plusieurs rapports dans le but de faire passer Mohamed en cour martiale. Ses efforts ont été contrecarrés. Cela a conduit Anderson à sa deuxième conclusion : Mohamed était « parrainé » par les services de renseignement américains, très probablement la CIA.

Ce n'est pas seulement le fait que Mohamed ait pu voyager librement pour combattre aux côtés des moudjahidines soutenus par la CIA qui a alarmé Anderson. C'était son étrange passé. Citoyen naturalisé, Mohamed était né en Égypte, où il était à la fois officier dans l'armée égyptienne et membre du Djihad islamique égyptien, lequel était responsable de l'assassinat du président égyptien Anwar Sadat. L'un des assassins faisait même partie de la même unité militaire que Mohamed.

À l'époque, Mohamed n'était pas en Égypte. Il se trouvait à Fort Bragg, où il s'entraînait dans l'école des forces spéciales qui devait plus tard l'employer. Néanmoins, en 1984, il a été renvoyé de l'armée égyptienne en raison de ses liens présumés avec des « extrémistes ». Selon la CIA, Ali s'est rendu à l'ambassade du Caire dans l'espoir de devenir un agent ressource. Soit ils l'ont rejeté d'emblée, soit ils ont rapidement décidé qu'il n'était pas digne de confiance.

Si Mohamed avait simplement été un atout potentiel de la CIA dans la guerre en Afghanistan, il aurait probablement été oublié. Mais Mohamed s'est avéré être un agent double d'Al-Qaïda.

Pourtant, un an seulement après avoir été renvoyé de l'armée égyptienne, Mohamed s'est envolé pour les États-Unis. Pendant le vol, il a fait la connaissance d'une Américaine divorcée. Six semaines plus tard, ils étaient mariés. Il a rapidement obtenu une carte verte, puis la citoyenneté américaine. Moins d'un an après son arrivée aux États-Unis, il s'est engagé dans l'armée. Et une fois de plus, il s'est retrouvé dans une école d'entraînement des forces spéciales à Fort Bragg. Comme Anderson l'a déclaré plus tard aux journalistes, les chances de gagner à la loterie seraient plus grandes « que les chances pour un major égyptien appartenant à l'unité qui a assassiné Sadate d'obtenir un visa, de se rendre en Californie d'entrer dans l'armée et d'être affecté à une unité des forces spéciales ». À moins, bien sûr, qu'il n'ait bénéficié de l'aide d'amis travaillant pour les services de renseignement américains.

Anderson n'est pas le seul à être arrivé à la conclusion que l'arrivée de Mohamed aux États-Unis était le fruit du travail des services secrets américains. Dix ans après sa première arrivée aux États-Unis, le Boston Globe a rapporté que cela faisait partie d'un programme d'exemption de visa de la CIA. Le journaliste Peter Lance, qui a beaucoup couvert le cas d'Ali, a également rapporté que c'était la CIA qui l'avait fait venir en Amérique. La CIA a nié cette affirmation.

Si Mohamed avait simplement été un atout potentiel de la CIA dans sa guerre en Afghanistan, il serait probablement tombé dans l'oubli. Mais Mohamed s'est avéré être un agent double d'Al-Qaïda. À ce titre, il a personnellement rencontré Oussama ben Laden et a dispensé une formation basée sur les manuels des opérations spéciales américaines. Il a également participé à des complots visant à tuer des soldats américains et aux attentats à la bombe perpétrés par Al-Qaïda contre des ambassades américaines en Afrique en 1998. C'est là que le gouvernement américain a finalement réussi à lui mettre la main dessus. Il a été inculpé pour les attentats contre les ambassades. Afin d'échapper à la peine de mort, il a plaidé coupable.

Pourtant, les circonstances étranges qui ont marqué presque tous les aspects de la vie de cet agent double d'Al-Qaïda ont continué. Mohamed n'a jamais été condamné. Cela s'expliquerait par le fait qu'il était devenu un agent des services secrets américains, coopérant en partageant ce qu'il savait sur Ben Laden. Plus d'un quart de siècle plus tard, on ignore toujours où il se trouve, car il est vraisemblablement sous la protection des services secrets américains.

La protection des opérations secrètes de la CIA a un coût

Il est intéressant de noter que l'inculpation de Mohamed pour avoir participé aux attentats à la bombe perpétrés par Al-Qaïda contre des ambassades américaines ne constitue pas sa première citation dans une affaire de terrorisme aux États-Unis.

En 1993, le World Trade Center a été l'objet d'un attentat à la bombe. Face aux réactions hostiles suscitées par son incapacité à empêcher les attentats, le Federal Bureau of Investigation (FBI) a intensifié sa surveillance des musulmans et des Arabes dans la région de New York, accusant finalement le religieux égyptien Omar Abdel-Rahman et neuf autres personnes d'avoir comploté pour faire sauter des monuments de New York et assassiner des politiciens américains et le dictateur égyptien Hosni Moubarak.

Pour mener à bien cette procédure, le gouvernement américain s'est appuyé sur la loi sur la conspiration séditieuse, une loi de portée générale adoptée après la guerre civile afin de criminaliser toute conspiration visant à déclarer la guerre au gouvernement américain ou à le renverser. Les accusés étaient défendus par plusieurs avocats de gauche de renom qui ont fait valoir que les accusations avaient été montées de toutes pièces afin de les sanctionner pour leurs opinions. Au cours du procès, ils se sont principalement attardés sur le cas extrêmement troublant de l'informateur du FBI qui était au cœur de l'affaire des monuments et des poursuites judiciaires engagées à la suite de l'attentat contre le World Trade Center. Certains des accusés ont témoigné à la barre pour affirmer qu'ils s'entraînaient pour combattre en Bosnie, et non pour mener des attaques sur le territoire américain.

L'un des avocats de la défense a présenté un autre argument. El Sayyid Nosair, qui avait assassiné le rabbin sioniste extrémiste Meir Kahane (lui-même lié à plusieurs attentats terroristes aux États-Unis et en Israël), a déclaré dans sa défense qu'il faisait en réalité partie d'un programme de la CIA visant à combattre les Soviétiques en Afghanistan. Ses avocats ont étayé cette affirmation en apportant la preuve qu'il avait reçu une formation dispensée par Mohamed.

Avant de planifier les attentats d'Al-Qaïda contre les ambassades américaines, Mohamed s'était rendu dans le New Jersey afin de dispenser une formation militaire aux terroristes présumés vivant aux États-Unis. Tout comme pour celles dispensées aux hommes de Ben Laden, ces formations s'appuyaient sur des manuels de l'armée américaine. Tous les accusés ont été condamnés. Et bien que le rôle de Mohammed dans la formation de ce que les États-Unis ont qualifié de cellule terroriste soit désormais officiellement reconnu, le gouvernement nie qu'il s'agissait d'une opération secrète.

Les autorités fédérales savaient exactement où se trouvait Blind Sheik et qu'il n'était pas censé être là, et elles en parlaient aux médias. Et pourtant cela ne l'a pas empêché d'obtenir une carte verte.

L'homme qui a instruit les gardes du corps de Ben Laden et une cellule terroriste aux États-Unis, qui est aussi celui qui a planifié les attentats à la bombe d'Al-Qaïda avait travaillé pour une école militaire américaine de type opérations spéciales. Il a occupé ce poste au mépris de son passé inquiétant en Égypte et l'a conservé même lorsqu'il a voyagé à l'étranger pour combattre aux côtés de forces étrangères. Tous ceux qui ont côtoyé Mohamed, de son commandant à Fort Bragg aux accusés dans l'affaire du complot contre les monuments, pensaient qu'il travaillait pour la CIA. C'est la conclusion à laquelle sont parvenus les journalistes qui se sont intéressés à lui. Les opérations secrètes de la CIA s'appuient sur des personnages peu recommandables, peu fiables et dangereux. Les protéger a un coût.

La formation de Mohamed est loin d'être le seul lien possible avec la CIA qui ait été mis au jour lors de l'enquête sur la cellule terroriste présumée. La question de savoir comment Blind Sheik, qui figurait sur la liste des personnes surveillées par le département d'État pour terrorisme, avait pu entrer et sortir des États-Unis et finalement obtenir une carte verte, est devenue un sujet majeur. Le New York Magazine a rapporté que l'un des voyages de Blind Sheik aux États-Unis dans les années 1980 avait été financé par la CIA dans l'espoir de rallier des soutiens pour les combattants moudjahidines antisoviétiques. En fait, entre 1986 et 1990, chacun des six visas obtenus par l'homme que les États-Unis allaient plus tard déclarer comme une menace terroriste a été approuvé par des employés de la CIA.

Le fait que la CIA ait peut-être, dans le cadre de ses opérations secrètes, fait venir aux États-Unis l'homme qui était alors au centre du plus grand procès pour terrorisme de l'histoire américaine a naturellement suscité l'indignation des médias et du Congrès. Une enquête officielle a disculpé la CIA d'avoir intentionnellement fait venir Blind Sheik aux États-Unis. Les agents de la CIA ont simplement déclaré avoir commis une erreur, ne réalisant pas qui il était, et ce à six reprises.

Bien qu'une telle incompétence soit possible, en particulier de la part des services de renseignement américains, il est difficile de l'accepter de prime abord. Le nom de Blind Sheik figurait sur une liste de personnes à surveiller du département d'État, et son groupe faisait l'objet d'une étroite surveillance de la CIA. Aux États-Unis, il était surveillé par le FBI, qui avait clairement compris qui il était. Et en 1990, le New York Times a publié un article indiquant que Blind Sheik figurait sur une liste de surveillance terroriste lui interdisant d'entrer aux États-Unis mais aussi qu'il vivait à Brooklyn.

Dénonçant cette entrée sur le territoire comme une erreur, les responsables du département d'État ont déclaré au journal que son visa serait révoqué. Cela signifiait que les autorités fédérales savaient exactement où se trouvait Blind Sheik, qu'il n'était pas censé être là et qu'elles en parlaient avec les médias. Et pourtant, en dépit de tout cela, il a obtenu une carte verte, là encore qualifiée d'erreur. Pour compliquer encore les choses, après que Blind Sheik ait vu son statut d'immigrant révoqué, il aurait quitté les États-Unis pour éventuellement y revenir, ce qui aurait dû être impossible.

Le fait pour la CIA aveugle (blind) d'avoir laissé Blind Sheik entrer aux États-Unis est certes embarrassant. Mais cet incident tombait à point nommé. Ron Kuby, un célèbre avocat de gauche qui a représenté les accusés lors du procès pour attentat à la bombe contre le World Trade Center et complot séditieux, a fait valoir que les États-Unis avaient tenté de « créer une version islamique de droite de la Brigade Abraham Lincoln », le groupe d'Américains affiliés au Parti communiste qui s'étaient rendus en Espagne pour combattre dans la guerre civile contre le fascisme. Très motivés, armés et entraînés par les États-Unis, les terroristes accusés sont devenus un véritable boulet une fois que la CIA est passée à autre chose.

En mettant l'accent sur l'incompétence, tout cela est occulté. Au lieu de parler du retour de manivelle, le débat s'est déplacé vers les lois américaines sur l'immigration, jugées trop laxistes. Les États-Unis étaient en proie à une vague de panique terroriste, cherchant à diaboliser les Arabes et les musulmans et à faire porter la responsabilité de notre insécurité sur les protections garanties par le premier amendement ou les restrictions imposées aux services de renseignement après les recommandations de la commission Church. Et c'est une dynamique qui semble se reproduire avec Lakanwal.

De plus en plus de retours de manivelle

Une fois de plus, un individu lié aux opérations secrètes de la CIA en Afghanistan est accusé d'un acte de violence commis sur le sol américain. Une telle action ne justifie pas une attaque généralisée contre les immigrants, pas plus qu'une nouvelle extension de l'État sécuritaire ou la militarisation des forces de police nationales. Elle exige plutôt un examen sérieux de la manière dont les opérations secrètes de la CIA, loin d'accroître notre sécurité, rendent le monde plus dangereux.

Un tel débat est absolument nécessaire. Les États-Unis ont peut-être mis fin à leur guerre post 11 septembre en Afghanistan, mais la CIA est toujours très active dans le domaine des opérations secrètes. Au cours de la dernière décennie, tout le monde sait que la CIA a armé les rebelles syriens, formé des paramilitaires ukrainiens et qu'elle est désormais autorisée par Donald Trump à mener des « opérations meurtrières » au Venezuela. Reste à voir si ces actions auront des répercussions négatives. Mais si l'on en croit notre histoire récente, la réponse pourrait être oui.

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Chip Gibbons est directeur des politiques chez Defending Rights & Dissent. Il est l'auteur du livre à paraître The Imperial Bureau: The FBI, Political Surveillance, and the Rise of the U.S. National Security State.

Source :  Jacobin, Chip Gibbons, 23-12-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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