19/01/2026 journal-neo.su  7min #302282

 Groenland : la nomination d'un émissaire américain provoque la colère de Copenhague

La réponse inattendue de l'Europe à Trump sur le Groenland : une dernière fissure dans l'alliance transatlantique

 Ricardo Martins,

En déployant des troupes au Groenland en réponse aux menaces d'annexion de Donald Trump, les États européens tracent une ligne rouge sans précédent face à Washington, signalant que l'ère de la déférence automatique dans la relation transatlantique pourrait toucher à sa fin.

L'Europe a opposé une réponse inattendue aux menaces renouvelées de Donald Trump d'annexer le Groenland en envoyant des troupes sur ce territoire autonome danois dans le cadre d'un exercice militaire. L'Allemagne, la France, la Norvège, la Suède, ainsi que la Finlande et l'Estonie ont rejoint le Danemark pour renforcer la sécurité de l'île. C'est la première fois, depuis le retour de Trump au centre de la scène politique internationale, que l'Europe affronte directement l'ancien président américain et fixe des limites claires.

La réunion trilatérale tourne court

Ce geste fait suite à une réunion trilatérale tendue entre responsables américains, danois et groenlandais, qui s'est achevée sans résoudre ce que Copenhague a qualifié de « désaccord fondamental » sur le statut de l'île. Quelques heures plus tard, Trump déclarait dans le Bureau ovale qu'il comptait toujours prendre le contrôle du Groenland et que « le Danemark ne peut rien y faire ».

Le ministre danois des Affaires étrangères, Lars Løkke Rasmussen, qui a décrit ses échanges avec le secrétaire d'État Marco Rubio comme « francs », a tenu à préciser qu'il n'était « pas un Neville Chamberlain des temps modernes ». Pour parachever l'analogie historique, cela ferait de Trump... Hitler ?

Rasmussen a ajouté que les Groenlandais ne choisiraient jamais de rejoindre les États-Unis, même si Washington payait le prix évoqué de 700 milliards de dollars. « On commerce avec des peuples, on ne commerce pas des peuples », a-t-il ensuite déclaré sur Fox News.

Tout progrès diplomatique a été rapidement annulé par les moqueries de Trump sur les capacités militaires du Danemark, plaisantant sur l'ajout d'« un second traîneau à chiens » à son arsenal. Ces propos ont suscité une réplique inhabituellement ferme de la Première ministre danoise, Mette Frederiksen. Un diplomate européen a toutefois mis fin à la polémique : la rhétorique importe moins que les faits sur le terrain. Et sur le terrain, des militaires européens arrivent désormais au Groenland.

L'Europe réagit enfin aux menaces de Trump

Le geste dépasse largement sa dimension strictement militaire et revêt une signification géopolitique plus profonde. Il s'agit d'une affirmation de souveraineté stratégique à un moment où Washington semble renouer avec une diplomatie de l'intimidation, fondée sur la logique de la force et de l'expansion territoriale. En intervenant de manière coordonnée, les États européens signalent qu'ils n'acceptent pas la normalisation d'une rhétorique néo-impériale dans l'Atlantique Nord et qu'ils sont prêts à défendre collectivement l'intégrité territoriale de l'un des leurs, même lorsqu'il s'agit d'un territoire autonome.

Le Groenland occupe une position centrale sur l'échiquier arctique. La région est de plus en plus disputée en raison de l'ouverture de nouvelles routes maritimes, de l'ampleur de ses ressources minérales et énergétiques, et de la présence croissante de la Chine et de la Russie sur ces axes. En répondant aux menaces de Trump, les Européens ne se contentent pas de protéger le Danemark : ils réaffirment l'Arctique comme un espace régi par des normes multilatérales, et non comme une zone franche pour aventures unilatérales. En ce sens, le déploiement concerne autant les règles de l'ordre international que l'île elle-même.

Cela marque une inflexion sans précédent dans la posture européenne : moins dépendante du parapluie politique des États-Unis et plus consciente de la nécessité d'agir en tant qu'acteur géopolitique autonome. Militairement, le déploiement est modeste. Politiquement, il est lourd de sens. Il consacre le passage d'une Europe réactive à une Europe capable d'imposer des lignes rouges, y compris face à Washington, et suggère que l'ère de la déférence automatique envers la puissance américaine touche peut-être à sa fin.

Bruxelles, toujours craintive face à Trump

Il ne s'agit toutefois pas, à proprement parler, d'une décision de l'Union européenne. Les troupes ont été envoyées par des États, non par Bruxelles. C'est ici que l'optimisme s'estompe. L'UE, minée par ses divisions internes et longtemps habituée à une subordination stratégique aux États-Unis, aurait bien du mal à prendre une telle décision collectivement.

L'écart entre le discours et la réalité s'est encore creusé ces derniers jours. Le commissaire à la Défense, Andrius Kubilius, a évoqué l'idée d'une armée européenne de 100 000 hommes et d'une nouvelle architecture de sécurité, avant d'être désavoué par la Commission. Il a également affirmé que la clause de défense mutuelle de l'UE couvrait « sans aucun doute » le Groenland, une interprétation qu'Ursula von der Leyen a refusé de confirmer.

L'atmosphère est néanmoins suffisamment sombre pour que la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, ait plaisanté devant des eurodéputés qu'il s'agissait peut-être d'« un bon moment pour commencer à boire ». La ministre lettone des Affaires étrangères, Baiba Braže, a recommandé une bouteille de gin Rig ; l'eurodéputé finlandais Mika Aaltola a suggéré la bière extra-forte Sandels, en précisant qu'il fallait toutefois rester lucide.

Les Européens se battront-ils contre les Américains au Groenland ?

Les Européens combattraient-ils réellement les Américains en cas d'invasion ? La question n'est plus théorique. Juridiquement, le Danemark serait en droit d'invoquer des mécanismes de défense collective, que ce soit par l'OTAN, l'UE ou des accords bilatéraux. Politiquement, un affrontement militaire direct avec les États-Unis demeure presque impensable.

Le déploiement européen doit donc être lu comme une stratégie de dissuasion plutôt que comme une préparation au combat : un rappel physique que le Groenland n'est pas un territoire sans maître, et que toute tentative de s'en emparer entraînerait des coûts, réputationnels et stratégiques, que Washington n'a pas connus depuis la fin de la guerre froide. L'objectif est d'élever le seuil de l'action, non de faire la guerre.

La dissuasion ne fonctionne toutefois que si la menace est crédible. Cette crédibilité tient moins au nombre de soldats qu'à l'unité et à la détermination. En agissant ensemble, même en dehors des structures de l'UE, les États européens construisent une ligne de défense minimale mais visible, transformant la fanfaronnade de Trump en un test concret des relations transatlantiques.

La réponse européenne au Groenland est ainsi fragile, partielle et expérimentale. Mais elle est aussi sans précédent. Elle révèle un continent qui apprend, avec hésitation, à penser en termes de puissance, de frontières et de dissuasion, même lorsque le défi vient de son protecteur traditionnel. Si cela augure mal, c'est bien parce que c'est le cas. L'ordre d'après-guerre reposait sur l'idée que la puissance américaine, aussi écrasante fût-elle, s'exerçait dans un cadre partagé. Le pari groenlandais de Trump détruit cette prémisse. La réponse européenne suggère qu'elle commence, très tardivement, à en mesurer les implications.

En somme, l'alliance transatlantique est déjà brisée, murmurent certains responsables européens. À tout le moins, l'illusion d'une fiabilité automatique est rompue. Dès lors, pourquoi ne pas remettre en cause, jusque dans le domaine militaire, le lien avec les États-Unis ?

Ricardo Martins - Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitique

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