
Par Chris Hedges pour ScheerPost, le 20 janvier 2026
La menace de Donald Trump d'annuler les élections de mi-mandat n'est pas une feinte. Il a déjà tenté d'invalider les résultats de l'élection de 2020 et a déclaré ne pas accepter ceux de 2024 s'il venait à perdre. Il envisage de bafouer la Constitution pour briguer un troisième mandat. Il est déterminé à conserver le contrôle absolu du Congrès, avec le soutien d'une majorité républicaine complaisante. Il craint d'être destitué s'il perd le contrôle du Congrès. Il craint d'être empêché de reconfigurer radicalement l'Amérique en un État autoritaire. Il craint de perdre les monuments qu'il a érigés à sa propre gloire : son nom inscrit en lettres d'or sur les bâtiments fédéraux, y compris le Kennedy Center, la suppression de la gratuité de l'entrée dans les parcs nationaux le jour de la fête de Martin Luther King Jr. au profit de son propre anniversaire, sa préemption du Groenland, voire du Canada, la militarisation de villes en état de siège comme Minneapolis et l' arrestation de résidents légaux dans les rues.
Les dictateurs aiment les élections, à condition qu'elles soient truquées. Les dictatures que j'ai couvertes en Amérique latine, au Moyen-Orient, en Afrique et dans les Balkans ont organisé des parodies électorales hautement chorégraphiées. Ces shows n'étaient que des prétextes cyniques dont l'issue était prédéterminée. Ils légitimaient le contrôle absolu exercé sur une population captive, occultaient l'enrichissement du dictateur, de sa famille et de son entourage, criminalisaient toute dissidence et interdisaient les partis politiques d'opposition au nom de "la volonté du peuple".
Lorsqu'il a organisé un référendum présidentiel en octobre 1995, Saddam Hussein n'a posé qu'une seule question sur le bulletin de vote : "Approuvez-vous la réélection de Saddam Hussein à la présidence de la République ?" Les électeurs devaient cocher "oui" ou "non". Les résultats officiels ont donné Saddam Hussein vainqueur avec 99,96 % des quelque 8,4 millions de suffrages exprimés. Le taux de participation a été annoncé à 99,47 %. Son homologue égyptien, l'ancien général Hosni Moubarak, a été réélu en 2005 pour un cinquième mandat consécutif de six ans, avec un score plus modeste de 88,6 % des voix. Ma couverture peu élogieuse des élections syriennes de 1991, au cours desquelles le président Hafez al-Assad était le seul candidat et aurait obtenu 99,9 % des voix, m'a valu d'être banni du pays.
Ces mascarades sont, selon moi, le modèle qui nous attend, à moins que Trump ne réalise son souhait le plus cher : imiter le prince héritier Mohammed ben Salmane d'Arabie saoudite, dont les services de sécurité ont assassiné mon collègue et ami Jamal Khashoggi en 2018 au consulat saoudien d'Istanbul, et ne pas organiser d'élections du tout.
Trump, qui aspire à devenir président à vie, a lancé l'idée d'annuler les élections de mi-mandat de 2026, déclarant à l'agence de presse Reuters que "En fait, nous n'avons même pas besoin d'élections". Lorsque le président Volodymyr Zelensky lui a fait savoir que les élections n'ont pas eu lieu en Ukraine en raison de la guerre, Trump s'est exclamé :
"Vous voulez dire que si nous sommes en guerre avec quelqu'un, il n'y a plus d'élections ? Mais quelle excellente idée !"
Il a déclaré au New York Times qu'il regrette de ne pas avoir ordonné à la Garde nationale de saisir les machines à voter après les élections de 2020. Il souhaite également supprimer le vote par correspondance, ainsi que les machines à voter et les tabulatrices qui permettent aux commissions électorales de publier les résultats le soir même des élections. Il vaut mieux ralentir le processus et, à l'instar de la machine politique de Chicago sous le maire Richard J. Daley, bourrer les urnes après la fermeture des bureaux de vote pour assurer la victoire.
L'administration Trump interdit les campagnes d' inscription sur les listes électorales dans les centres de naturalisation. Elle impose également des lois restrictives en matière d'identification des électeurs à l'échelle nationale. Elle réduit le temps dont disposent les employés fédéraux pour quitter temporairement leur poste afin d'aller voter. Au Texas, la nouvelle carte de redécoupage électoral prive ouvertement les électeurs noirs et latino-américains de leur droit de vote, une mesure confirmée par la Cour suprême. Ce redécoupage devrait supprimer cinq sièges démocrates au Congrès.
Nos élections, gangrenées par l'argent, associées à un découpage électoral agressif, se caractérisent par l'absence de compétitivité entre les candidats au Congrès. Le dernier redécoupage électoral a jusqu'à présent pratiquement assuré aux Républicains neuf sièges supplémentaires au Texas, dans le Missouri, en Caroline du Nord et en Ohio, et six aux Démocrates, dont cinq en Californie et un dans l'Utah. Les Républicains ont l'intention de procéder à un nouveau redécoupage en Floride, tandis que les Démocrates prévoient un référendum sur le sujet en Virginie. Si la Cour suprême continue de saper la loi sur les droits de vote, le redécoupage électoral républicain risque d'exploser, confortant peut-être la victoire des Républicains, que la majorité des électeurs le veuille ou non. Le redécoupage électoral démocratique n'existe plus.
La décision de la Cour suprême dans l'affaire Citizens United nous prive de toute influence réelle sur les élections. Citizens United a autorisé les entreprises et les particuliers fortunés à financer à volonté le processus électoral, au nom de la liberté d'expression protégée par le Premier Amendement. Elle a jugé que le lobbying, massivement financé et organisé par les grandes entreprises, relève du droit du peuple d'adresser des pétitions à son gouvernement.
Nos droits les plus fondamentaux, y compris celui de ne pas être soumis à une surveillance généralisée de la part du gouvernement, ont été progressivement révoqués par des décisions judiciaires et législatives.
Le "consentement des gouvernés" n'est plus qu'une farce.
La différence entre Démocrates et Républicains se limite à peu de choses. Ils n'existent que pour entretenir l'illusion d'une démocratie représentative. Les Démocrates et leurs apologistes libéraux adoptent des postures "politiquement correctes" sur les questions relatives à la race, la religion, l'immigration, les droits des femmes et l'identité sexuelle, et avancent qu'il s'agit là de politique. La droite stigmatise les marginaux de la société, en particulier les immigrés et la "gauche radicale" comme boucs émissaires. Mais sur toutes les questions cruciales - la guerre, les accords commerciaux, l'austérité, la militarisation de la police, la surpopulation carcérale et la désindustrialisation -, ils sont sur la même longueur d'onde.
"Aujourd'hui, aucun des principaux organes de l'État ne peut être qualifié de démocratique", écrit le politologue Sheldon Wolin dans son livre Democracy Incorporated. "Certainement pas les élections hautement contrôlées et largement corrompues, ni le Congrès infesté de lobbyistes, la présidence impériale, le système judiciaire et pénal largement biaisé par les inégalités sociales, ou encore les médias".
Wolin a qualifié notre système de gouvernance de "totalitarisme inversé". Il reconnait l'apparence démocratique de la politique électorale, de la Constitution, des libertés civiles, de la liberté de la presse, de l'indépendance du pouvoir judiciaire, ainsi que l'iconographie, les traditions et le langage du patriotisme américain, tout en favorisant l'emprise des entreprises et des oligarques sur tous les leviers du pouvoir, au détriment des droits des citoyens.
La vacuité du paysage politique sous le "totalitarisme inversé" a donné lieu à une fusion de la politique et du divertissement. Elle a favorisé l'émergence d'une parodie politique perpétuelle, une politique dépourvue de substance. Les sujets tels que l'empire, le pouvoir non réglementé des entreprises, la guerre perpétuelle, la pauvreté et les inégalités sociales sont devenus tabous.
Ces divertissements politiques fabriquent des personnalités politiques fictives, à l'image du personnage de Trump, issu de l'émission "The Apprentice". Ils prospèrent via une rhétorique insipide, des relations publiques astucieuses, une publicité bien rodée, de la propagande, et un recours permanent aux techniques de sondage et de manipulation de l'opinion pour transmettre aux électeurs ce qu'ils veulent entendre. L'insipide campagne présidentielle dépourvue de tout enjeu et axée sur les célébrités de Kamala Harris en est un parfait exemple.
Le délitement de la démocratie opéré par les deux partis au pouvoir a pavé la voie à Donald Trump. Ils ont nui à nos institutions démocratiques, nous ont privés de nos droits les plus fondamentaux et ont instauré des mécanismes de contrôle autoritaire, à commencer par la présidence impériale. Trump se contente de finir le boulot.
La violence policière aveugle qui sévit depuis longtemps dans les communautés urbaines pauvres où la police militarisée se substitue à la justice confère à l'État le pouvoir de harceler et tuer "légalement" ses citoyens en toute impunité. Elle connait la plus forte population carcérale au monde. Cette éviscération des libertés civiles et des procédures régulières se retourne maintenant contre chacun d'entre nous. Trump ne l'a pas mise en œuvre. Il s'est contenté de l'amplifier. L'objectif visé n'est autre que l'instauration d'un climat de terreur.
Comme tous les dictateurs, Trump est accro au militarisme. Il exige que le budget du Pentagone passe de 1 000 à 1 500 milliards de dollars. En adoptant la loi "One Big Beautiful Act" de Trump, le Congrès a alloué plus de 170 milliards de dollars à la sécurité des frontières et à l'application des lois à l'intérieur du pays, dont 75 milliards pour l'ICE pour les quatre prochaines années. C'est plus que le budget annuel de l'ensemble des forces de l'ordre locales et étatiques réunies.
"Lorsqu'un gouvernement constitutionnellement restreint fait usage d'armes d'une puissance destructrice inouïe, finance leur production et devient le plus grand marchand d'armes au monde", écrit Wolin, "la Constitution n'est plus qu'un instrument au service du pouvoir plutôt que du bien collectif."Que les citoyens patriotes soutiennent sans réserve l'armée et son budget colossal signifie que les conservateurs sont parvenus à les convaincre que l'armée est distincte du gouvernement. Ainsi, le pilier essentiel du pouvoir de l'État échappe au débat public. Le citoyen impérial méprise la bureaucratie, mais n'hésite pas à se soumettre aux directives du département de la Sécurité intérieure, le ministère le plus intrusif et le plus influent de l'histoire du pays. L'identification au militarisme et au patriotisme, ainsi que les représentations de la puissance américaine véhiculées par les médias contribuent à accroître le sentiment de puissance des citoyens, diversion atténuant ainsi les craintes d'une économie qui surmène, épuise et précarise le monde du travail".
Lors des prochaines élections - s'il elles sont organisées - les Démocrates proposeront les alternatives les moins néfastes, sans pour autant agir pour contrer la dérive autoritaire. Ils resteront otages des exigences des lobbyistes, des entreprises et des oligarques. Le parti démocrate qui ne défend rien et ne se bat pour rien pourrait bien faire gagner Trump lors des élections de mi-mandat. Mais Trump n'est pas prêt à prendre ce risque.
Trump et sa garde rapprochée sont en train de verrouiller la dernière clause du système susceptible de faire obstacle à une dictature pure et dure. Ils comptent soit orchestrer des élections fictives type régimes dictatoriaux, soit les annuler. Ils ne plaisantent pas. Ils sonneront ainsi le glas de l'expérience américaine. Le retour en arrière est inenvisageable. Nous deviendrons un État policier. Nos libertés, déjà fortement entravées, seront réduites à néant. À ce stade, seules la mobilisation de masse et la grève pourront encore faire obstacle à la montée de la dictature. Mais, comme nous l'avons tous vu à Minneapolis, de telles initiatives seront accueillies par une répression étatique meurtrière.
La manipulation des prochaines élections offre deux alternatives délicates aux opposants de Trump les plus virulents. Soit l'exil, soit l'arrestation et l'emprisonnement par les voyous de l'ICE.
Comme dans toute dictature, résister à la bête se paiera au prix fort.
Traduit par Spirit of Free Speech
* Chris Hedges, journaliste lauréat du prix Pulitzer, correspondant à l'étranger pendant quinze ans pour le New York Times où il a occupé les fonctions de chef du bureau Moyen-Orient et du bureau Balkans pour le journal. Il a auparavant travaillé à l'étranger pour The Dallas Morning News, The Christian Science Monitor et NPR. Il anime l'émission The Chris Hedges Report.
Il a fait partie de l'équipe qui a remporté le prix Pulitzer 2002 dans la catégorie "Reportage explicatif" pour la couverture par le New York Times du terrorisme mondial, et il a reçu le prix mondial 2002 d'Amnesty International pour le journalisme en faveur des droits humains. Titulaire d'une maîtrise en théologie de la Harvard Divinity School, Chris Hedges est l'auteur des best-sellers "American Fascists: The Christian Right and the War on America" (Les fascistes américains : la droite chrétienne et la guerre contre l'Amérique) et "Empire of Illusion: The End of Literacy and the Triumph of Spectacle" (L'empire de l'illusion : la fin de l'alphabétisation et le triomphe du spectacle). Son livre "War Is a Force That Gives Us Meaning" (La guerre est une force qui nous donne du sens) a été finaliste du National Book Critics Circle. Il écrit une chronique en ligne pour le site web ScheerPost. Il a enseigné à l'université Columbia, à l'université de New York, à l'université de Princeton et à l'université de Toronto.