Les gesticulations de par-ci (Washington) et de par-là (Londres et Bruxelles) autour du Groenland ne sont qu'un indicateur clé de la désintégration du monde occidental qu'il faille inscrire dans une approche Sui generis.
En effet, loin d'être un simple territoire arctique, l'île groenlandaise est le reflet d'un monde occidental en décomposition, où les alliances se fissurent sous le poids de leur propre duplicité. L'Europe, en payant cash sa vassalité, découvre que l'ami américain est un prédateur ; tandis que l'OTAN, loin d'être un rempart de paix, est un théâtre d'ombres où les anciens alliés se poignardent dans le dos, tout en souriant devant les caméras. Et si le Groenland, cette terre blanche et silencieuse, devenait le théâtre le plus bruyant de la décomposition de cette alliance fondée sur le mensonge ? Et si, sous les banquises qui fondent, se révélait la vérité immuable d'une Europe vassalisée, d'une Amérique prédatrice, et d'une alliance atlantique qui n'a jamais été qu'un pacte de circonstance, cimenté non par la confiance, mais par une haine commune de l'Autre - hier l'URSS, aujourd'hui la Chine et la Russie ? Le Groenland, loin d'être une périphérie, est devenu le centre nerveux d'un affrontement feutré entre « alliés » qui se détestent en silence.
Dans une approche géostratégique, cet article démontre, à partir de la jonction des interrogations soulevées, comment les gesticulations, d'abord américaines, ensuite européennes, autour du Groenland sont révélatrices de l'inimitié longtemps dissimulée des alliés de l'atlantique Nord.
Le Groenland, sentinelle stratégique et théâtre d'un impérialisme concurrentiel
En réalité, le Groenland n'a jamais été un territoire oublié. Il est, depuis la Guerre froide (1947-1991), une pièce maîtresse du dispositif militaire américain. La base de Thulé, implantée en 1951, fut imposée sans consultation des Groenlandais, ni même du Parlement danois. Ce n'était pas une coopération, mais une occupation maquillée. Le Groenland n'a jamais été un partenaire au sens propre du mot ; il a toujours été un avant-poste, un glacis, un territoire à surveiller, à exploiter, à militariser. L'OTAN, dans cette configuration, n'est qu'un paravent commode pour une domination unilatérale.
Mais c'est en 2019 que le grotesque devient révélateur. Donald Trump, dans un élan de brutalité impériale, propose d'acheter l'île, pourtant autonome, se dit-elle, vis-à-vis de Copenhague, si près d'elle, et vis-à-vis du reste du monde, si loin d'elle. L'Europe, fidèle à son rôle de figurante diplomatique, s'indigne du bout des lèvres. Le Danemark, humilié, proteste mollement, puis se tait. Car l'Europe, depuis longtemps, a troqué sa souveraineté contre une illusion de protection, supposée être assurée par le parapluie nucléaire américain. Elle paie aujourd'hui, cash, le prix de sa servilité et de sa vassalité envers Washington. Le Groenland devient ainsi le symbole d'une Europe qui, même humiliée, continue de courber l'échine, persuadée que l'humiliation est le prix de la sécurité. Va-t-elle cette fois-ci s'affranchir de Washington ? Il me semble que non ; ne s'étant pas préparée à cela, et n'en ayant pas les moyens, de toute façon.
En 2025, puis janvier 2026, la situation bascule. Face aux menaces répétées de Trump de « racheter ou à défaut d'envahir » l'île, les chancelleries européennes, d'abord tétanisées, finissent par réagir. Non pas par courage, mais par instinct de survie. Redoutant une annexion de facto du territoire par les États-Unis, plusieurs pays européens - France, Allemagne, Royaume-Uni, Suède, Finlande, Norvège, Pays-Bas et naturellement le Danemark - décident d'envoyer discrètement avant d'annoncer après, des troupes sur place après l'échec des discussions entre États-Unis et Danemark, sous couvert de coopération arctique et exercices militaires de nature, misérables. Ce déploiement, inédit depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1945, marque un tournant où l'Europe, sans oser nommer son adversaire, commence à traiter Washington comme une menace stratégique. Les premiers militaires européens foulent ainsi le sol groenlandais, non pour défendre l'OTAN, mais pour contenir l'allié devenu prédateur. Imprévisible, le Trumpisme est aujourd'hui une science politique en Europe.
Depuis 2020, les États-Unis ont méthodiquement renforcé leur emprise avec l'ouverture d'un consulat à Nuuk, investissements massifs dans les infrastructures, financement de projets miniers, et surtout, implantation de radars et de dispositifs de surveillance sans consultation préalable. Washington ne négocie pas, il impose. Le Groenland devient le révélateur d'une guerre d'influence intra-occidentale, où chacun cherche à s'approprier les ressources arctiques sous couvert de sécurité collective. L'OTAN, loin d'être un pacte de solidarité scellé, se révèle être un champ de bataille feutré entre puissances occidentales rivales.
Une alliance bâtie sur la haine, minée par la duplicité
L'OTAN, fondée en 1949, n'a jamais été une alliance d'égaux. Elle fut une coalition de circonstance, unie par la peur de Moscou, puis de Pékin. Mais dès l'effondrement de l'Union soviétique en 1991, les fissures apparaissent, à la clé, guerre en Irak (2003), intervention en Libye (2011), tensions sur les dépenses militaires, désaccords sur la Chine. Le Groenland, aujourd'hui, révèle cette hypocrisie structurelle ; et, surpris, le reste du monde s'étonne dans un grand étonnement et s'interroge : le monde sera-t-il enfin libéré de la violence et de la terreur occidentales que les peuples du Sud, et même d'autres dans le rayon occidental, subissent depuis 1945 ?
Alors que Donald Trump ordonnait une opération militaire illégale au Venezuela dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026, une opération qui s'est soldée à l'enlèvement du président constitutionnel, Nicolás Maduro et de son épouse, Cilia Flores, exfiltrés puis jugés aux États-Unis dans un simulacre de justice extraterritoriale, loin de condamner cette violation flagrante du droit international, les dirigeants européens se sont empressés de l'édulcorer, d'en minimiser la portée, d'en justifier l'injustifiable, comme s'il s'agissait d'un simple ajustement diplomatique. Et lorsqu'il exigea, dans un caprice tout à fait impérial, que le Danemark lui vende le Groenland, ils ignorèrent ses exigences outrancières et détournèrent le regard, comme si l'épisode vénézuélien n'avait jamais eu lieu. Pourtant, dans les couloirs feutrés des chancelleries, une vérité s'impose : Washington est désormais perçu davantage comme un ennemi qu'un allié. Cette loyauté feinte, cette servilité diplomatique, s'avère aujourd'hui plus dangereuse qu'une résistance ouverte. Car elle nourrit l'arrogance de Washington, tout en sapant les fondements mêmes de la souveraineté européenne.
Le paradoxe dans tout ça, est que les Européens ont compris, trop tard, que Washington est davantage un ennemi qu'un allié. Un ennemi qui ne bombarde pas leurs villes, mais qui humilie leurs dirigeants, dicte leurs politiques énergétiques, sabote leurs projets industriels (cf. l'affaire Alstom en 2014), et les entraîne dans des guerres qu'ils n'ont pas choisies, comme l'indique bien l'annale de l'histoire des interventions militaires déstabilisatrices de la coalition OTAN. Une coalition prédatrice sous couvert de laquelle se sont dissimulés des États passagers clandestins, incapables de porter une politique indépendante et privés de toute autonomie militaire, industrielle, logistique et financière, et qui, par opportunisme stratégique et par action collective, ont contribué à la destruction d'États souverains comme la Libye. En devenant alors un enjeu de souveraineté contournée, le Groenland révèle cette dynamique de domination consentie.
De fait, l'OTAN n'est plus qu'un théâtre d'ombres, où les anciens alliés jouent une pièce dont le scénario est écrit à Washington. L'Europe, en spectatrice docile, récite son rôle avec zèle, même lorsque celui-ci exige de trahir ses propres intérêts. Le Groenland, en exposant cette duplicité, devient le miroir d'une alliance qui n'a jamais été fondée sur la confiance, mais sur une haine commune - celle de la Russie, puis de la Chine, bien sûr. Or, ce qui se construit sur la haine ne peut qu'imploser dans la méfiance.
Le monde retiendra qu'il a fallu une divergence d'intérêts autour d'une petite île pour que les alliés de l'atlantique Nord se divisent, présentant au reste du monde un indicateur clé de la désintégration du monde occidental, tant voulue et tant attendue pour consolider le polycentrisme économique et la pluripolarité dans les relations internationales.
Pour clore, à mesure que Bruxelles et Londres comprennent que Washington est davantage un ennemi qu'un ami, la transition vers un monde multipolaire n'est plus qu'une question de court terme.
Reste à voir s'ils (Européens) se maintiendront encore trop longtemps aux pieds du maître (Washington) remuant affectueusement la queue.
Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine
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