
par Mounir Kilani
Et si l'obsession américaine pour le Groenland ne relevait pas de la stratégie, mais d'une illusion cartographique vieille de cinq siècles ? Derrière les menaces, les tarifs douaniers et la rhétorique sécuritaire, une carte biaisée continue de nourrir les rêves d'un empire qui confond grandeur visuelle et puissance réelle.
Dans le Bureau Ovale, Donald Trump, un café brûlant à la main, fixe sa planisphère murale. Le Groenland s'y étale, immense bloc vert et blanc, presque aussi vaste que l'Afrique entière. «C'est énorme ! Un vrai bien immobilier», aurait-il déclaré en 2019, et il le répète aujourd'hui avec plus de force.
En janvier 2026, le président américain menace d'imposer des tarifs douaniers de 10% - puis 25% - sur huit pays européens (Danemark, Norvège, Suède, France, Allemagne, Royaume-Uni, Pays-Bas, Finlande) tant qu'un «deal complet et total» pour l'achat du Groenland n'est pas conclu. Des troupes de l'OTAN affluent déjà sur l'île pour des «exercices», tandis que des milliers de Groenlandais manifestent à Nuuk contre l'annexion américaine. Trump parle de «sécurité nationale», de terres rares, de rempart contre la Chine et la Russie. Mais au fond, n'est-ce pas simplement l'illusion d'une carte qui le rend obsédé par ce confetti polaire ?
L'illusion Mercator, ou la carte qui trompe le pouvoir
La projection de Mercator, celle que l'on retrouve dans presque tous les bureaux officiels américains - et occidentaux -, n'est pas neutre. Inventée en 1569 par le cartographe flamand Gerardus Mercator pour faciliter la navigation, elle préserve les angles et permet de tracer des routes droites - un outil parfait pour les empires coloniaux en pleine expansion. Mais en aplatissant la sphère terrestre sur un plan, elle étire démesurément les régions proches des pôles.
Le Groenland, situé à haute latitude, y apparaît gigantesque : sur une carte Mercator standard, il rivalise presque avec l'Afrique. En réalité, l'Afrique couvre 30 millions de km², le Groenland seulement 2,1 millions - il est donc quatorze à quinze fois plus petit. Trump, qui «adore les cartes» (comme il l'a répété en 2019), voit un monstre territorial. S'il utilisait une projection honnête, son enthousiasme fondrait comme neige au soleil.
Cette distorsion n'est pas anodine. Elle ne relève pas d'une simple erreur technique, mais d'une véritable infrastructure mentale : ce que la carte grossit, le pouvoir le surinvestit. Elle renforce une vision eurocentrique et nord-centrique du monde : l'Europe et l'Amérique du Nord paraissent dominantes, étirées en largeur, tandis que l'Afrique, l'Amérique du Sud et l'Asie du Sud-Est sont minimisées.
Le pôle Nord trône en haut, comme une évidence - une convention arbitraire héritée du Moyen Âge, quand l'étoile polaire guidait les navigateurs européens. Sur Mercator, la Russie semble colossale, l'Antarctique un continent démesuré au bas de la carte. L'Afrique, berceau de l'humanité et continent le plus peuplé après l'Asie, est reléguée au milieu, rapetissée. Trump, en fixant sa carte, ne voit pas un îlot vulnérable de 56 000 habitants aspirant à l'indépendance ; il voit un empire potentiel, un «deal» à la Trump Organization.
Une obsession qui ne date pas d'hier
L'affaire Groenland n'est pas nouvelle. En 2019, déjà, Trump proposait d'acheter l'île au Danemark, qualifiant le refus danois d'«absurde». Le Groenland, autonome mais sous souveraineté danoise, rejeta l'idée avec dédain. En 2025-2026, avec son retour au pouvoir, l'obsession revient en force.
Le secrétaire d'État Marco Rubio prépare un plan d'achat - estimé jusqu'à 700 milliards de dollars selon certains calculs - tandis que Trump brandit la menace militaire : «one way or the other». Des alliés de l'OTAN déploient des troupes pour «sécuriser l'Arctique», et des manifestations massives éclatent à Nuuk et Copenhague. Des députés américains bipartisans se rendent au Danemark pour rassurer : «La plupart des Américains ne soutiennent pas cette folie».
Mais Trump persiste, arguant de la «nécessité absolue» face à Pékin et Moscou. Derrière cette rhétorique sécuritaire se dessine une logique plus ancienne : lorsqu'un empire doute de sa capacité à contrôler le monde, il cherche à en agrandir artificiellement les marges.
L'Arctique, dernier refuge d'un empire ?
L'Arctique offre alors un théâtre idéal. Peu peuplé, politiquement lointain, technologiquement contrôlable, il apparaît comme un espace où la domination semble encore possible sans véritable négociation humaine. Un refuge stratégique glacé pour une puissance contestée ailleurs, où l'illusion de maîtrise compense l'érosion de l'influence dans les zones plus denses et plus instables du globe.
Corriger la carte pour changer de regard
Et si la vraie question n'était pas stratégique, mais cartographique ? Des commentateurs l'ont noté dès 2019, et l'actualité 2026 le confirme : la fixation de Trump sur la «taille massive» du Groenland pourrait bien provenir de cette illusion Mercator.
Sur une carte respectant les surfaces réelles, comme la projection Equal Earth - développée en 2018 et soutenue par l'Union africaine dans la campagne #CorrectTheMap -, le Groenland devient un petit point vert face à l'immensité africaine. L'Afrique engloutit le Groenland quatorze fois. L'Europe rapetisse, la Russie perd de son aura démesurée. Soudain, le «gros lot» arctique paraît bien modeste comparé aux vrais géants démographiques et économiques du Sud global.
Il existe des alternatives depuis longtemps. La projection Gall-Peters - popularisée dans les années 1970 par Arno Peters comme outil anti-impérialiste - est strictement équivalente : l'Afrique y apparaît gigantesque, le Groenland riquiqui, les formes allongées verticalement pour corriger les tailles. Moins esthétique, mais politiquement explosive.
Equal Earth offre un meilleur compromis : précise sur les aires, plus arrondie et naturelle visuellement. Robinson ou Winkel-Tripel équilibrent forme et taille sans excès. Et si on renversait tout ? Une carte avec le pôle Sud en haut, centrée sur l'Afrique ou l'Australie, comme celle du cartographe Stuart McArthur en 1979 : l'Europe devient périphérique, l'Afrique centrale et dominante.
Ces projections ne contestent pas seulement la géographie, mais la géopolitique elle-même. Mercator, née dans l'Europe coloniale, a servi à justifier la domination du Nord. Elle minimise les continents du Sud, où vit la majorité de l'humanité et où se concentrent les ressources critiques.
Trump, en rêvant d'annexer le Groenland, perpétue cette vision : un Nord «grand» et stratégique, un Sud «petit» et négligeable. Mais vu sous Equal Earth, l'Afrique - avec ses minerais, sa démographie explosive, son rôle croissant dans les BRICS - apparaît comme l'un des véritables centres de gravité du siècle. Pourquoi s'acharner sur un îlot gelé quand les partenariats avec l'Afrique ou l'Amérique latine offriraient des perspectives bien plus décisives ?
Le pouvoir silencieux des cartes
Les cartes ne sont pas innocentes. Elles façonnent les perceptions et orientent les décisions. La cartographie n'est pas un décor du pouvoir : elle en est l'un des instruments les plus silencieux. Trump, obsédé par la «bigness», pourrait être la victime - ou le bénéficiaire conscient - d'une distorsion vieille de 450 ans.
En changeant de projection, on change de regard sur le monde : plus multipolaire, plus équitable. Le Groenland n'est pas à vendre, pas plus que l'Afrique n'est petite.
En attendant, les Groenlandais manifestent, l'Europe resserre les rangs, et Trump tweete les tarifs douaniers. Une farce tragique, nourrie par une illusion impériale aussi ancienne qu'une carte mal dessinée.
Un empire qui se croit immense sur une carte finit toujours par rapetisser dans le réel.
Il est temps de corriger la carte - et les esprits.