Certainement une des choses les plus magnifiques que j'ai écrites de ma vie, vous ne le verrez jamais et c'est dommage pour vous, disait en gros comment fonctionne le pouvoir des mots.
C'est le verbe qui façonne le monde, car quels que soient les actes, c'est l'histoire dans laquelle ils s'inscrivent qui sculpte la perception du monde. Dès lors on peut faire n'importe quoi, complètement au hasard, et réussir à en faire un succès héroïque qui fait la fierté des zombies.
De même, en sens inverse, celui qui invente une source d'énergie illimitée gratuite et facile à mettre en place, pourra sans absolument aucun problème passer pour un affabulateur prétentieux et arrogant.
De là à constater que l'affabulateur prétentieux et arrogant est celui qui accuse l'autre d'être ceci, il ne devrait pas se passer plus de zéro seconde, normalement ; mais ce n'est pas ce qui arrive.
Les canalisations qui sont construites dans le cerveau empêchent littéralement de conduire le courant électrique de la pensée autonome vers cette conclusion pourtant criante de vérité. Le manipulateur pourra même aller jusqu'à mimer, et s'approprier, le sentiment de confusion et de désespoir d'un monde qui ose lui faire croire de telles balivernes, pour approfondir encore les ornières dans lesquelles s'enfoncent les roues.
C'est Rockefeller qui, au départ, dans l'histoire, n'ayant point un rond en poche, s'est rendu compte qu'il suffisait de vendre des histoires pour gagner des sous. Avec le bon bobard, on peut devenir le roi du monde ; et il l'a bien assez démontré.
On se souvient aussi du jeune Hitler, très prometteur et vite repéré, qui pour ne pas dormir à la rue racontait le dépit de sa mère malade, dont en réalité il se moquait éperdument. Mais ce n'est pas grave, c'est une belle histoire, autant l'encourager à croire cela, n'est-ce pas ?
C'est ainsi que le diable met l'humanité à contribution de ses plans machiavéliques.
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La question qui nous opprime chaque jour de l'année, devant une actualité décérébrée, est celle des raisons affichées pour les actes qui sont menés à bien. Sans cesse, ces raisons sont mensongères.
Il faut croire que personne ne serait vraiment capable d'afficher des raisons correctes pour des actes en adéquation avec elles. C'est un art très sophistiqué, complexe, presque scientifique, lent, difficile, et qui nécessite de longues explications et démonstrations, et surtout une vaste concertation des points de vues. Tout le contraire que ce dont se targue de faire un dictateur.
Pour qu'un acte soit rationnel, il faut en mesurer les chaîne de conséquences. Il faut que les profits dépassent les coûts. Il faut donc prendre en compte tous les coûts, bien au-delà de ce qui est financier, mais surtout sur le plan moral et évolutif, le coût humain ; et les habitudes que cela forge, et l'avenir que cela dessine.
C'est d'ailleurs amusant qu'aucune IA n'ai été entraînée à cela. Pourtant cela pourrait aider. Au lieu de cela, elles sont entraînées à raconter ce que les gens veulent entendre ; ce qui paraît logique, au fond. C'est donc la façon dont elles sont programmées qui reflète la façon dont les cerveaux sont programmés. Et à leur tour elles enfoncent le clou du sceau de la « raison » avec le ton formel et dépassionné, qui est si doux à entendre. Mais en réalité on est dans une boucle de renforcement tautologique qui mène à la folie totale et générale.
Mais ce n'est pas notre sujet. Notre sujet est que des raisons primitives, purement factices, et artistiquement décoratives, sont prônées pour justifier des actes tout aussi primitifs, barbares, irréfléchis, et inconséquents. Et cela passe crème. Les populations hébétées sont conduites à discuter de ces raisons, mais pas vraiment des actes en soi. De cette manière leur attention est détournée de la conduite des événements.
L'exemple en cours est celui de la prise du Groenland. On parle de démocratie mais on considère les paquets d'humains vivant sur des terres convoitées comme un surplus qu'il faut gérer. C'est comme voler une voiture avec les gens qu'il y a dedans. À quel moment se pose-t-on la question de la justice, c'est à dire de la raison, et donc du sens profond de ce qui est fait ?
Le problème est sur le mot de « raison ». C'est comme le mot de « certitude » que nous employons souvent. Il est visqueux, et vite détourné de son sens natif, qui est utile et salvateur. Une certitude est une vérité, mais ce mot est le plus souvent déprécié au titre de la simple conviction. De même, la raison est l'usage de la juste mesure des choses, mais ce mot est plus souvent utilisé comme l'excuse qui est fournie, ou la justification fallacieuse, pour être précis. On appelle « raison » l'illusion, le fantasme, la berlue qui justifie des actes insensés du criminel qui les commet. On est vraiment gentils avec les criminels. Il a poignardé cette vieille dame parce qu'elle bloquait le chemin : « c'est logique ».
Ce n'est pas une « raison ». Il y a deux types de raisons, celle qui est en amont de la réflexion, et celle qui est construite a posteriori.
- Si la raison se situe en amont en l'action, alors c'est un acte libre, et donc une motivation qui est guidée par un raisonnement logique. Par définition cette logique n'est pas démocratique, elle est démontrable, et ce n'est pas une question d'opinion, sauf pour ce qui est de l'enrichir d'angles morts qui nous échappent.
- Si la raison se construit en aval de la pulsion qui n'a été confrontée à aucune modulation ni aucun contrôle, elle consiste à s'inquiéter de ce que l'acte pulsionnel ne soit pas contraint par l'opinion des autres. Il s'agit donc de programmer les cerveaux à accepter l'acte pulsionnel. Je vais te violer mais tu vas aimer cela. C'est comme cela que ça marche ; ça a toujours marché comme ça. C'est ce que les femmes veulent. Elles servent à ça.
Pour bien fait le violeur propose au Groenland de recevoir une contribution financière à ses petites dépenses quotidiennes. Bien sûr ils perdront leur honneur et leur avenir, mais c'est eux que cela regarde. C'est ça les putes.
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La question du rapport entre la « raison » et les actes se pose lorsque la « raison » n'est pas une raison. Car par définition une raison est déjà ce qui établit le rapport entre la motivation et les actes. Si on examine la raison d'agir, on débouche sur une impasse car c'est impossible de le savoir. Et cela ne nous intéresse pas. De toutes façon on ne trouvera dans le psychisme des psychopathes qu'un désert de ruines fumantes.
Il est pourtant vital et d'une exceptionnelle importance de s'inquiéter des raisons des choses ; et en tant qu'experts avides de complexité et de beauté, de ne pas se satisfaire des motifs visqueux qui sont affichés ; ni-même de se laisser influencer par - ou ou encore moins de s'en servir comme - point de départ d'une vraie réflexion (ce que font la plupart des analystes). Il n'est pas question ici d'invalider les motivations cachées des psychopathes. Cela ne sert qu'à leur construire de nouveaux motifs potables et acceptables.
Il est question d'arriver sur la question depuis la verticale, en ayant un esprit frais et sain. En l'occurrence, que cela soit pour l'exemple que nous avons pris, comme pour des centaines d'autres, la question est vite réglée. Elle est scellée en définitive par l'article 2.4 de la charte de l'Onu sur la non-ingérence et l'autodétermination.
Ces thèmes sont répétés à satiété jusqu'à perdre leur sens, mais il faut bien en concevoir l'essence imputrescible. L'autodétermination c'est la liberté, et la liberté c'est l'évolution, et l'évolution c'est la survie. Pas d'autodétermination, égal pas de liberté, égal la mort.
Ce n'est donc pas négociable. Aucun argument ne tient la route. Et lorsque s'abat l'épée du tyran, on n'en croit pas nos yeux. C'est impossible. Cela ne peut être vrai, dans un monde rationnel. C'est sidérant.
Cela veut dire, en essence, qu'il exige qu'on lui fasse la même chose.
C'est cela, la raison.
