23/01/2026 reseauinternational.net  8min #302677

L'ordre international fondé sur des règles : la fin d'une fiction

par Nkolo Foé

Venant d'un dirigeant de l'Occident collectif, le discours de Mark Carney au Forum économique mondial le 20 janvier 2026 constitue un moment historique. Ce discours répond à la furie hégémonique et impérialiste nord-américaine, notamment sous l'administration Trump.

Le propos du Premier ministre canadien portait, selon ses propres termes, sur «la rupture de l'ordre mondial» et «la fin d'une fiction agréable» connue sous le nom de «l'ordre international fondé sur des règles». «Chaque jour, a-t-il affirme, on nous rappelle que nous vivons à une époque de rivalité entre grandes puissances. Que l'ordre fondé sur des règles tend à disparaître. Que les forts agissent selon leur volonté et que les faibles en subissent les conséquences».

Or, pendant des décennies, déclare le dirigeant canadien, des pays comme le Canada ont prospéré grâce à ce que cet ordre international fondé sur des règles. Chacun avait adhéré à ses institutions, vanté ses principes et profité de ses avantages, en particulier, de sa prévisibilité. Grâce à sa protection, souligne-t-il «nous avons pu mettre en œuvre des politiques étrangères fondées sur des valeurs».

Là où le propos du premier ministre devient intéressant, c'est lorsque ce membre des sept premières puissances capitalistes et de l'Occident collectif vend la mèche en avouant : «Nous savions que l'histoire de l'ordre international fondé sur des règles était en partie fausse. Que les plus puissants y dérogeraient lorsque cela leur convenait. Que les règles entourant les échanges commerciaux étaient appliquées de manière asymétrique. Et que le droit international était appliqué avec plus ou moins de rigueur selon l'identité de l'accusé ou de la victime».

Mark Carney confirme un constat fait depuis des décennies par les pays en développement. Mais pourquoi l'Occident collectif a-t-il maintenu cette fiction ? Dans un élan de franchise, le premier ministre avoue que les pays développés s'en étaient accommodés parce que «cette fiction était utile, et l'hégémonie américaine, en particulier, contribuait à assurer des bienfaits publics : des voies maritimes ouvertes, un système financier stable, une sécurité collective et un soutien aux mécanismes de résolution des différends. Nous avons donc placé l'enseigne dans la vitrine. Nous avons participé aux rituels. Et nous avons généralement évité de signaler les écarts entre la rhétorique et la réalité».

La sociopathie logée au cœur de l'establishment américain aidant, il n'est plus possible de couvrir ce mensonge. Du reste, dit Mark Carney, «ce compromis ne fonctionne plus». D'où la rupture. La vérité est aussi que «les puissances hégémoniques ne peuvent pas monnayer indéfiniment leurs relations». Pour le dirigeant canadien, il existe une certitude implacable, à savoir que «l'ordre ancien ne sera pas rétabli». Il est donc inutile de le pleurer, la nostalgie en soi ne constituant pas une stratégie. Le plus urgent, c'est de «nommer la réalité», de «cesser d'invoquer l'ordre international fondé sur des règles» comme s'il fonctionnait encore tel qu'on nous le présent.

Nommer la réalité, c'est surtout «appeler le système par son nom» et exposer toute sa laideur : l'époque de l'Ordre international fondé sur des règles se rapporte à «une période d'intensification de la rivalité entre les grandes puissances, où les plus fortes d'entre elles agissent selon leurs intérêts en utilisant l'intégration économique comme une arme de coercition». Nous y sommes ! Mais, c'est surtout le sort des «puissances moyennes» qui préoccupe le plus le premier ministre canadien. De son propre aveu, ce sont elles «qui ont le plus à perdre dans un monde de forteresses et le plus à gagner dans un monde de coopération véritable». Qu'en est-il du Sud global ?

Devant la tyrannie de l'ordre international fondé sur des règles, les pays en développement ne sont pas restés passifs. De diverses manières, ils ont dénoncé cet ordre inique, établi à leur détriment. Car, depuis l'effondrement du bloc soviétique et l'agression dirigée contre l'Irak et la Yougoslavie, les puissances capitalistes, notamment anglo-saxonnes, avaient décidé d'abandonner, les uns après les autres, les engagements qui les liaient aux autres nations à l'époque de la guerre froide.

La prétention de ces puissances mondiales était de mettre en place ce fameux «Ordre International fondé sur des règles» définies par elles-mêmes. Très rapidement, l'on avait pu noter une contradiction fondamentale entre le droit des pays anglo-saxons et le droit international hérité de la Conférence de la Haye de 1899, lequel avait posé les premiers jalons du multilatéralisme institutionnel. Le droit international est une convention d'ordre universel et positif, élaboré et adopté selon les règles du consensus, contrairement au droit anglo-saxon qui privilégie les usages, la jurisprudence, les règles étant principalement édictées au fur et à mesure des décisions individuelles, particulières.

Dès lors que la jurisprudence constitue la principale source du droit, la règle du précédent jugement oblige le tribunal à suivre les décisions antérieurement arrêtées. Il est incontestable que, dans la première moitié des années 1990, les principaux traités internationaux ont été révisés, réécrits pour être adaptés au droit anglo-saxon. Depuis l'époque de Bill Clinton et des Georges Bush (père et fils) - avec leurs collaborateurs comme Madeleine Albright, Condoleezza Rice et bien d'autres encore -, l'establishment américain est convaincu que l'hégémonie des États-Unis passe nécessairement par l'extension et l'application au reste du monde du système juridique anglo-saxon, en particulier américain. Ceci explique le démantèlement progressif et méthodique du Droit international auquel l'Amérique s'était empressée de substituer ses propres règles.

Dans sa Déclaration du sommet de Madrid à l'issue de la réunion du Conseil de l'Atlantique Nord tenue à Madrid le 29 juin 2022, les Chefs d'État et de gouvernement des pays membres de l'OTAN avaient affirmé leur détermination à préserver «l'ordre international fondé sur des règles». C'est cette prétention que rejettent aujourd'hui les BRICS. Par exemple, dans son allocution du 23 août 2023 à Johannesburg, le président Xi Jinping a solennellement fustigé ce prétendu ordre mondial «fondé sur des règles», en particulier lorsqu'il a exigé que les règles internationales soient élaborées et préservées par tous sur la base des buts et principes de la Charte des Nations unies, au lieu d'être dictées par ceux qui ont les muscles les plus puissants ou la voix la plus forte.

Xi Jinping avait sévèrement critiqué ceux qui ne cessent de monter des groupes exclusifs tout en cherchant à imposer les «règles domestiques» en règles internationales. Le président chinois avait exhorté les pays membres des BRICS à porter le véritable multilatéralisme, à préserver le système international centré sur l'ONU, à soutenir et à renforcer le système commercial multilatéral centré sur l'OMC et à s'opposer à la création de «petits cercles» et de «blocs exclusifs».

La détermination de la Chine et de la Russie à mettre un terme à cet ordre international fondé sur des règles est totale. En tant qu'États phares du Global South, ces pays ont comme référence unique les instruments du multilatéralisme incarné par l'ONU. C'est dans cette perspective que le 24 avril 2023, Sergei Lavrov a saisi l'occasion de la présidence de la Fédération de Russie au Conseil de sécurité, pour soumettre au débat des membres du Conseil une note de cadrage (S/2023/244) intitulé : «Le maintien de la paix et de la sécurité internationales : un multilatéralisme efficace reposant sur la défense des principes consacrés dans la Charte des Nations unies».

Dans cette importante note, Lavrov avait d'abord rappelé les principes fondateurs des Nations unies à savoir : le renforcement de la paix internationale fondée sur les valeurs de liberté, d'égalité souveraine, d'égalité des droits et d'autodétermination, de justice et de sécurité, sans oublier le développement des relations d'amitié et de coopération entre les nations. La note russe avait jugé inacceptables les efforts des puissances capitalistes de préserver l'ordre mondial unipolaire en cherchant non seulement à imposer la «loi du plus fort», mais aussi à remplacer les normes universelles du droit international par un «ordre fondé sur des règles».

Les BRICS n'acceptent pas que le droit international soit appliqué de manière sélective ni que le «deux poids deux mesures» soit la règle. Ils n'acceptent pas non plus la fâcheuse tendance au manque de respect, voire au mépris total des résolutions du Conseil de sécurité sur les différents dossiers concernant certains pays. Il n'est pas permis que les grandes puissances tournent le droit international à leur guise et selon leurs intérêts égoïstes, toutes choses qui perturbent le fonctionnement du système des Nations unies et augmentent le nombre de décisions non consensuelles, sans oublier les votes porteurs de discorde. Les BRICS fustigent l'instrumentalisation des instances judiciaires internationales au profit des d'intérêts sans rapport avec le règlement pacifique des différends entre États. Dans leur Déclaration au sommet de Johannesburg, les BRICS ont solennellement exprimé leur préoccupation légitime «sur le recours à des mesures coercitives unilatérales, qui sont incompatibles avec les principes de la Charte des Nations unies et ont des effets négatifs, notamment dans les pays en développement».

Soulignons enfin que dès ses premiers mots de son discours du 23 août 2023 à Johannesburg, le président Xi Jinping avait affirmé que les pays des BRICS constituaient une force importante pour façonner l'échiquier international. La Déclaration du Sommet de Johannesburg avait montré l'ampleur de ce remodelage de l'ordre international par les BRICS.

L'une des déclarations fortes fut, comme l'avait encore rappelé le président chinois, la volonté des nations du Sud global de choisir en toute indépendance leurs voies de développement et de défendre leur droit au développement, toutes choses qui sont de nature à orienter le progrès de l'humanité et à influencer certainement en profondeur le cours du monde.

source :  Chine Magazine

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