25/01/2026 ssofidelis.substack.com  10min #302851

 Groenland : la nomination d'un émissaire américain provoque la colère de Copenhague

Le Groenland n'est pas à vendre

Photo © Pia Arke (Kalaallit Nunaat), Nuugaarsuk alias... 2, 1990.

Par Vijay Prashad pour  Tricontinental Institute for Social Research, le 23 janvier 2026

De temps en temps, le pôle de l'impérialisme du Nord global, les États-Unis, oublient leurs bonnes manières.

C'est une chose d'être impoli vis-à-vis de l'Iran ou du Venezuela, mais c'en est une autre de l'être vis-à-vis du Danemark. L'Atlantique Nord n'avait sans doute pas connu de tensions internes depuis que Hitler s'était retourné contre la Pologne en 1939. Mais pour rendre justice aux États-Unis, Washington n'a pas convoité le Danemark lui-même. Washington n'a fait que saliver de convoitise sur le Groenland.

Le Danemark a colonisé le Groenland pour la première fois en 1721, il y a 305 ans. Les constitutionnalistes diront que le statut colonial officiel a pris fin en 1953, lorsque le Groenland a été intégré au royaume du Danemark, puis qu'il a acquis une plus grande autonomie en 2009, lorsque la loi sur l'autonomie du Groenland a été adoptée. Mais soyons honnêtes, le Groenland est toujours une colonie.

Pour resituer les choses dans leur contexte, le Groenland, qui s'étend sur plus de 2 millions de kilomètres carrés, est cinquante fois plus grand que le Danemark. À titre de comparaison, il s'étendrait presque de la Floride à la Californie s'il était superposé aux États-Unis. S'il était indépendant, il serait le douzième plus grand pays du monde en termes de superficie. Cependant, ce pays arctique compte une population très modeste, d'environ 57 700 habitants, soit à peu près l'équivalent de la population de Hoboken, dans le New Jersey.

Photo © Pia Arke (Kalaallit Nunaat), Nuugaarsuk alias... 2, 1990.

Dans l'imaginaire états-unien, le Groenland apparaît moins comme une patrie que comme un lieu, une tache sur une carte ou un point sur un écran radar. Les mots utilisés pour en parler relèvent de la terminologie de la possession : acheter, contrôler, saisir. C'est le langage de la domination, celui d'une puissance impérialiste (les États-Unis) qui cherche à s'emparer des terres d'une puissance coloniale (le Danemark).

Mais le Groenland n'est pas un trophée.

Les Inuits du Groenland appellent leur pays Kalaallit Nunaat, soit "Terre des Kalaallit". Lorsque Trump et ses alliés évoquent le Groenland, ils ne mentionnent jamais le peuple Kalaallit. Ils parlent plutôt de l'importance stratégique de l'île et des dangers que le gouvernement américain voit dans une prétendue intention de la Chine ou de la Russie de s'en emparer (alors que ni la Chine ni la Russie n'ont jamais revendiqué ce territoire). Le Groenland est un territoire que quelqu'un doit contrôler, mais pas les Kalaallit. Pour des individus comme Trump, ou même pour des générations de Premiers ministres danois (malgré leurs déclarations modérées en faveur de l'autodétermination), les Kalaallit ne tiennent aucun rôle en tant qu'acteurs politiques.

© akg-images / Jürgen Sorges

Le Groenland revêt une importance croissante sur les plans stratégique et économique pour le Danemark depuis la découverte, en 1794, de la cryolite, un minéral essentiel à la production d'aluminium. Cette exploitation s'est poursuivie après la découverte, en 1956, d'uranium et de terres rares à Kvanefjeld, dans le sud du Groenland. En 1941, l'ambassadeur du Danemark à Washington, Henrik Kauffmann, a signé un accord autorisant les États-Unis à établir bases et stations sur le territoire. En 1943, les États-Unis y ont installé une station météorologique, connue sous le nom de Bluie West 6, et en 1946, une petite piste d'atterrissage. Après la Seconde Guerre mondiale, le Danemark a été l'un des premiers pays à se joindre aux plans américains d'un bloc militaire anti-soviétique. Il a d'ailleurs été l'un des fondateurs de l'OTAN en 1949, puis a signé l'accord de défense du Groenland en 1951, autorisant ainsi les États-Unis à construire la base aérienne de Thulé, connue sous le nom de code "Opération Blue Jay" (aujourd'hui base spatiale de Pituffik). La base s'est révélée utile non seulement pour surveiller l'URSS, mais aussi pour assurer la défense antimissile, l'alerte antimissile et la surveillance spatiale. Elle est désormais un point d'ancrage stratégique de premier plan, d'autant que les gisements d'uranium et de terres rares du Groenland deviennent essentiels dans la course mondiale aux terres rares.

© Buuti Pedersen Fuck Off I (2025)

Ces dernières décennies, la fonte des calottes glaciaires du Groenland due au changement climatique a favorisé l'étude et l'exploitation de la géologie profonde du pays. Des études de faisabilité et des forages réalisés au début et au milieu des années 2010, notamment entre 2011 et 2015, ont révélé la présence de graphite, de lithium, de terres rares et d'uranium abondants dans le sol. Alors que les États-Unis s'engageaient dans une nouvelle guerre froide contre la Chine, ils ont dû chercher de nouvelles sources de terres rares, car la Chine contrôle le raffinage de ces éléments et la production d'aimants. L'île est ainsi devenue non seulement une source de minéraux, mais aussi un nœud essentiel de l'architecture de sécurité de la chaîne d'approvisionnement sous domination américaine.

En août 2010, soit bien avant le voyage du Premier ministre canadien Mark Carney en Chine à la mi-janvier 2026, le gouvernement canadien a publié un rapport au titre évocateur : Déclaration sur la politique étrangère du Canada dans l'Arctique : exercer la souveraineté et promouvoir la stratégie nordique du Canada à l'étranger. À première vue, ce rapport peut sembler banal, multipliant les déclarations sur le respect du Canada envers les peuples autochtones de l'Arctique et sur ses intentions prétendument nobles et altruistes. Cette posture est toutefois difficile à concilier avec la réalité, car les grands projets miniers dans l'Arctique canadien ont à plusieurs reprises suscité des inquiétudes chez les Inuits quant à leur impact sur la faune et leurs activités de récolte. Les autorités canadiennes ont ainsi parfois  recommandé de ne pas poursuivre ces projets, comme dans le cas de la mine de fer Mary River de Baffinland.

En réalité, le Canada abrite le plus important centre mondial de financement minier (la Bourse de Toronto et la Bourse de croissance TSX recensent plus de la moitié des sociétés minières cotées en bourse dans le monde) et explore l'Arctique depuis des décennies en quête d'énergie et de minéraux. Le rapport de 2010 mentionne le "potentiel énergétique et minéral du Nord" du pays et indique que le gouvernement y investit "massivement" pour cartographier ce potentiel. Il ne fait toutefois aucune mention des grandes sociétés minières privées canadiennes qui pourraient tirer profit du potentiel énergétique et minéral du Groenland (comme Amaroq Minerals, qui possède déjà la mine d'or de Nalunaq, dans le sud du Groenland), mais aussi de la région arctique du Canada (comme Agnico Eagle Mines, Barrick Mining Company, Canada Rare Earth Corporation et Trilogy Metals). L'aspect significatif de ce rapport réside dans l'exacerbation potentielle du différend de longue date entre le Canada et les États-Unis concernant la navigation dans l'Arctique, en particulier dans le passage du Nord-Ouest, que le Canada considère comme des eaux intérieures et que les États-Unis assimilent au contraire à un détroit maritime international.

Le rapport qualifie le Canada de "puissance arctique". Sept autres pays sont également présents dans cette région : le Danemark, la Finlande, l'Islande (via l'île de Grimsey), la Norvège, la Russie, la Suède et les États-Unis (via l'Alaska). Tous ces pays sont membres du  Conseil de l'Arctique, créé par le Canada en 1996 pour lutter contre la pollution environnementale en Arctique et permettre aux organisations autochtones de la région d'exprimer leur vision. Cependant, le Conseil est largement paralysé par la Russie depuis l'invasion de l'Ukraine en 2022, lorsque les pays membres ont suspendu leur coopération avec Moscou et que seuls des projets limités ont pu être menés sans participation russe, alors que la moitié du littoral arctique se trouve sur territoire russe. Le consensus étant requis, le rôle du Conseil s'est réduit, passant d'une instance assurant la coordination panarctique et négociant des accords contraignants à une instance largement cantonnée à des projets et des évaluations techniques pilotés par divers comités. La prétention du Canada au statut de "puissance arctique" n'est qu'une simple fanfaronnade dépourvue de tout fondement. Le Canada peut-il vraiment empêcher les États-Unis d'utiliser ses voies maritimes et exercer une forme de souveraineté capitaliste pour ses sociétés minières dans la région arctique ?

En 2020, avant que le Conseil ne suspende sa coopération avec la Russie, l'OTAN avait déjà appelé ses membres à "se tourner vers le Grand Nord" (comme le souligne un rapport du think tank de l'OTAN, l'Atlantic Council). Depuis 2022, l'OTAN a élaboré une stratégie pour le "Grand Nord", présentée dans son rapport parlementaire de 2025 intitulé Renavigating the Unfrozen Arctic : ce rapport désigne la Chine et la Russie comme les principales menaces pour les pays de l'OTAN. La Russie est une grande puissance arctique et la Chine dispose de deux stations scientifiques dans le nord, la station Yellow River à Svalbard en Norvège, qui étudie les sciences atmosphériques et environnementales depuis 2003, et l'observatoire scientifique arctique sino-islandais à Kárhóll en Islande, consacré aux sciences du système terrestre et environnementales depuis 2018. La Chine a également fait valoir que les eaux arctiques seraient idéales pour une route de la soie polaire, un corridor commercial reliant la Chine à l'Europe. Pour l'instant, la région ne recense toutefois aucune présence militaire chinoise.

Le 9 janvier 2026, Trump a  déclaré s'opposer à une prétendue tentative d'implantation de la Chine ou de la Russie au Groenland. Si des représentants d'entreprises chinoises se sont effectivement rendus au Groenland et ont  signé des protocoles d'accord non contraignants, aucun d'entre eux n'a toutefois abouti. Il craint que certains de ces protocoles d'accord ne se transforment à terme en projets permettant à des entreprises chinoises de s'implanter sur le territoire groenlandais. Or, les investissements de l'UE au Groenland étant très faibles (environ 34,9 millions de dollars par an), ceux des États-Unis (environ 130,1 millions de dollars par an) et du Canada (549,3 millions de dollars par an) étant plus élevés mais toujours inférieurs aux investissements chinois prévus (au moins 1,162 milliard de dollars), l'implantation d'entreprises chinoises au Groenland peut sembler crédible. Les diplomates danois et nordiques ont toutefois contesté les affirmations de Trump selon lesquelles des navires de guerre russes et chinois seraient présents "aux abords du Groenland" sans pour autant fournir de preuve tangible.

Les investissements chinois prévus au Groenland ne constituent pas de menace militaire et ne devraient pas inquiéter les États-Unis, le Canada ou même le Danemark. Ce sujet devrait faire l'objet d'échanges et de débats sur le territoire groenlandais.

La terre n'aspire pas à être possédée. Les peuples rêvent de liberté.

Demandez-le à Aqqaluk Lynge, poète, homme politique et défenseur des droits des Inuits, auteur du poème "Une vie de respect" :

"Earth Day" poems @ Zócalo Poets & Aqqaluk Lynge © Scanpix Denmark/AFP

Sur les cartes du pays Nous devons dessiner des points et des lignes Pour montrer que nous avons été là - Et que nous y sommes toujours, Là où courent les renards Et où nichent les oiseaux Et où fraient les poissons

Vous circonscrivez tout Et vous nous demandez de prouver Que Nous existons, Que nous avons l'usage d'une terre qui a toujours été nôtre, Que nous avons un droit sur nos terres ancestrales

Et maintenant c'est nous qui demandons : De quel droit êtes vous là ?

Traduit par  Spirit of Free Speech

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