27/01/2026 mondialisation.ca  7min #302975

« Ce qu'il reste de nous » - Le film sorti trop tard, mais (toujours) à temps

Par  Jamal Kanj

Ce qu'il reste de nous est le film dont les écrans américains avaient tant besoin. Une production émouvante réalisée par  Cherien Dabis, avec  Javier Bardem et  Mark Ruffalo en tant que producteurs exécutifs, qui laisse les spectateurs dans un état second longtemps après que le générique final a fait place au silence.

J'ai découvert ce film par hasard, grâce à un message publié par quelqu'un qui l'avait vu au Digital Gym Cinema de San Diego.

Sa recommandation : "Apportez vos mouchoirs". Puis j'ai reçu un message d'une collègue écrivain en Floride qui a été profondément touchée par le film. "La salle était bondée", m'a-t-elle dit. Elle n'a pas précisé si elle avait beaucoup pleuré, mais elle a ajouté quelque chose de bien plus révélateur : son mari a pleuré lui aussi, lui qui ne pleure jamais. "Je n'ai jamais rien vu d'aussi bouleversant", m'a-t-elle écrit.

"Tu dois écrire une critique". Elle m'a même envoyé le lien vers la projection à San Diego, comme pour me mettre au défi.

J'ai hésité. Je n'avais jamais écrit de critique de film auparavant, et je savais que regarder cette histoire dans une salle de cinéma, en public, n'allait pas être évident. Je lui ai dit que  KARAMA, une organisation à laquelle je suis associée, allait projeter le film lors du  Festival du film arabe de San Diego en mars. Elle n'a pas lâché prise.

"Écris une critique maintenant", a-t-elle insisté. "Les gens doivent absolument aller voir ce film".

Ce qu'il reste de nous est le film dont le cinéma américain avait tant besoin, un film aux antipodes du sensationnel, axé sur le souvenir. Le grand écran devient l'espace d'une expérience vécue, où la mémoire s'attarde, pleure et refuse de s'éteindre.

Quel film ! Mais ce n'est pas un film. C'est l'art de prendre le grand écran pour porte-parole d'une vie vécue. Ce qui l'a rendu intolérable et inoubliable, c'est la façon dont il fait écho à ma propre vie.

Je suis né et ai grandi dans un camp de réfugiés palestiniens. Je ne regardais pas un film. Je me souvenais. J'ai vu les larmes de ma mère. Le visage buriné de mon père, scrutant le sol détrempé par la pluie, essayant de monter une tente pour abriter sa femme, son bébé de sept mois et ses parents âgés.

J'ai vécu le déplacement, non pas comme un concept politique abstrait, mais dans ma propre chair. Mes parents ont été victimes d'un nettoyage ethnique, chassés de leur maison, de leur pays, pour que des gens opprimés en Europe puissent trouver refuge chez eux, prétendant qu'un dieu leur avait accordé un droit de confiscation il y a environ 3 000 ans.

Plus l'histoire avançait, scène après scène, plus le récit devenait poignant, et mes yeux se sont remplis de larmes. J'ai dû me mettre plusieurs fois sur pause, inspirer profondément pour me ressaisir. La douleur à l'écran n'était ni lointaine ni symbolique. Elle était intime, vécue et bouleversante de vérité.

Je me suis retrouvé là, dans le camp, ses ruelles et ses écoles, entre les flirts avec mes copines de classe, la résistance et la prise de conscience politique. Le camp était un lieu de paradoxes : une vie de misère riche en amour et en solidarité. Chaque scène m'a fait revivre des blessures que j'ai passé ma vie à essayer de panser, des souvenirs faits de deuil, de peur et d'un sentiment d'injustice irrépressible.

J'ai réalisé à quel point ces histoires sont douloureuses, ayant moi-même beaucoup écrit sur les récits inédits du déplacement des Palestiniens.

J'ai coécrit deux livres avec l'auteur qui m'avait envoyé un SMS depuis la Floride, une  écrivaine juive américaine, où nous avons raconté la saga familiale multigénérationnelle d'une famille de Jaffa, déracinée de son orangeraie et réduite à vivre dans une tente. En regardant le film, la frontière entre fiction, mémoire et histoire s'est estompée. Les visages à l'écran se sont confondus avec les personnages que nous avons créés, et les familles que nous avons suivies chapitre après chapitre de nos deux romans.

J'ai non seulement pleuré sur les morts du passé, mais aussi pour tous ceux qui ne cessent de tomber, encore et encore. Les Palestiniens ne pleuraient pas que leurs maisons, leurs arbres et leur enfance disparus, mais aussi les certitudes humaines qui perdurent envers et contre tout. La douleur des parents tentant de protéger leurs enfants de la désespérance, la dignité des personnes dépouillées de presque tout, à part leur ténacité. J'ai alors cessé de regarder le film. Il est devenu mon histoire.

"Ton humanité est une forme de résistance". Cette réplique est plus que poésie, c'est une réalité vécue et une écho personnel. J'ai consacré ma vie à observer comment notre humanité de Palestiniens doit d'abord être effacée pour que justifier les souffrances infligées. La diabolisation est le prélude, Ce n'est qu'en niant notre humanité qu'ils peuvent laisser nos enfants mourir de faim en toute impunité et assimiler le génocide à une politique plutôt qu'à l'un de leurs nombreux crimes.

Cette phrase confirme une vérité instinctive et douloureuse trop familière : rester humain, cultiver le deuil, la mémoire et la dignité, autant d'actes de résistance contre un système qui survit grâce à notre déshumanisation. En nous dépouillant de notre humanité, tout devient possible. Si on l'admet ne serait-ce qu'un instant, et toute la structure idéologique et juridique justifiant l'inhumanité israélienne finit par s'effondrer.

Ce qu'il reste de nous n'est pas un film réconfortant. C'est un témoignage sur la résistance obstinée de l'humanité sous l'occupation sioniste délétère. Il nous rappelle que la mémoire d'un peuple ne survit pas que dans les livres d'histoire, mais dans les souvenirs transmis de génération en génération, dans les traditions qui perdurent malgré l'adversité et dans la détermination palestinienne à ne jamais oublier.

Après l'avoir vu, vous vous poserez plus de questions que vous n'aurez de réponses. Mais ce qui restera de cette expérience, ce ne sera pas le doute, mais une conscience affûtée, une perception qui transcende le cadre de l'écran. Ce qu'il reste de nous est un film essentiel, pas un produit de divertissement, mais une œuvre d'une portée rare et d'une grande clarté morale, qui redonne à l'humanité la place qui lui revient et exige du spectateur un engagement éthique.

Jamal Kanj

Article original en anglais :  "All that's left of you": The film that arrived too late and just in time, Middle East Monitor, le 21 janvier 2026.

Traduit par  Spirit of Free Speech

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Jamal Kanj ( jamalkanj.com) est l'auteur de Children of Catastrophe: Journey from a Palestinian Refugee Camp to America [Les enfants de la nakba : d'un camp de réfugiés palestiniens à l'Amérique].

La source originale de cet article est  Middle East Monitor

Copyright ©  Jamal Kanj,  Middle East Monitor, 2026

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